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Nos Lecteurs ont la Parole

Les drames de la solitude

On a lu il y a quelques mois dans un quotidien, à la rubrique « faits divers », qu’une jeune femme de vingt-huit ans s’est jetée au petit matin du cinquième étage de l’immeuble où elle vivait. Sur la terre asphaltée à quelques mètres de son corps qui gisait plein de sang, on pouvait lire sur un papier griffonné : « J’en ai assez de vivre dans la solitude, que Dieu me pardonne… »

Un grand nombre de solitaires ont sans doute pensé : « C’est affreux ! Affreux d’être aussi désespérément seul, seul à en mourir... » Et puis, on les rassure. Qui ne connaît un camarade d’université rencontré à l’âge de quarante-deux ans, au sortir d’une conférence, avec des cheveux gris et qui s’est confié à son autre ami, lui disant qu’il est toujours célibataire et broie du noir les week-ends et les jours de vacances ?

C’est une existence que l’on comprend mal si l’on ne fait pas partie de ce nombre-là. Ces hommes et ces femmes que l’on côtoie dans le travail, ou comme voisin(e)s de palier, savent que ces personnes vivent seules, ces hommes vont seuls au cinéma, ces femmes sont seules sur les bancs du parc ; seul(e)s dans les brasseries en train de voir la foule se disperser ou se croiser dans le brouhaha des rues et puis plus rien, on se retrouve de nouveau seul face à l’inconnu, au clandestin, à l’ignoré(e).

Ceux-ci/celles-ci essayent de s’oublier, de prolonger leurs heures de travail, de raccompagner aimablement un ou une malade de bureau jusqu’à son lieu d’habitation pour ne pas rentrer si vite chez soi où personne ne les attend. Et ressortent pour aller se figer dans un coin sombre et retiré d’un restaurant puis finalement rentrer très tard le soir et plonger dans un lit pour s’assoupir rapidement.

Quant aux femmes abandonnées à leur sort, elles finissent par prendre conscience de leur solitude. Toutes les lois sont faites pour les hommes. Les femmes seules sont mal protégées. Et s’il faut se défendre, c’est seules, avec leurs propres ressources physiques et morales qu’elles peuvent surmonter le drame de la solitude. Rien dans l’éducation ne prépare la femme à une existence seule en soi. Elle n’est jamais que le numéro deux. Et quand elle devient chef de famille, elle ne sait pas comment s’y prendre.

Cette solitude, certaines la découvrent en songeant qu’elles n’avaient pas eu de rapports vraiment amicaux depuis des années. Et il y avait des soirs où elles auraient donné trois ans de leur vie pour une simple conversation avec un être compréhensif, car même la nuit elles laissent une lampe allumée au couloir pour se donner et donner l’impression de ne pas être seules dans le noir de leur maison.

Certaines même croient que jamais elles ne se remettront tout à fait bien de cette grande solitude. De cet état de malaise si aigu, si vif, si cruel, qui les plonge dans le désespoir, elles ont besoin de la présence d’une auxiliaire, qu,elle qu’elle soit.

Une solitaire invétérée avoue qu’elle n’osait jamais dire qu’elle vivait seule. Ses camarades de bureau ont souvent cru qu’elle avait un mari. Elle les a laissés croire cela pour son propre bien-être.

Pour le commun des mortels, lorsque le travail professionnel a bien marché, on peut être indépendant et reprendre un peu de courage, mais en définitive on a raté sa vie. En somme, on aurait aimé ne pas traîner toute sa vie une figure au reflet désespéré. On se reprochait le choix qu’on avait fait, de son autonomie, son bonheur. Et c’est contre cet isolement-là que l’intéressé(e) a dû lutter car il/elle était devenu(e) trop sensible : le moindre geste de solidarité, la moindre attention intimidait. Alors, on a appris à garder ses distances. Et on passe maintenant pour n’être pas très aimable.

À quel âge devient-on une femme seule ? Avant, on disait que trente ans, c’était le signal d’alarme. Il fallait se « caser » au plus vite.

L’on devient un homme, une femme seul(e) lorsqu’on constate que tout le monde, autour de soi, vit en couple, fonde un foyer, comme on dit. Les choses se font très doucement. Les groupes se dissocient peu à peu. Un couple – même avec les meilleures intentions du monde – ne peut pas vivre comme deux célibataires. Alors les célibataires – à mesure que les années filent – restent un peu plus à l’écart, vivent entre eux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul.

Au départ, c’est tout un drame de décider de vivre seul(e). Il semble qu’à trente ans on pouvait avoir un appartement à soi. Dans le temps, une jeune femme non mariée voulait habiter seule parce qu’elle voulait vivre une vie inconvenable.

La solitude, c’est souvent une affaire d’imagination. Il y a, bien sûr, des dimanches soir où on tourne en rond. On est confiné. On ne sait pas trop quoi faire chez soi. On cherche à s’intéresser au plus grand nombre de choses possible. De toute façon et surtout, l’état de femme seule pèse parfois très lourdement, on ne conseillerait à aucune solitaire le mariage à tout prix. Le cap le plus dur, c’est avant trente ans. Les autres veulent absolument vous marier. Après, ça va mieux. Ils s’habituent. On se crée un univers. On s’attache mieux à son travail.

On regrette qu’il n’existe pas au Liban des salons comme il en existe en Europe et en Amérique, des sortes de clubs où l’on puisse simplement venir s’asseoir, bavarder, sans arrière-pensée. La solitude, ça se combat au jour le jour. Une personne vivant seule, ce n’est pas toujours un mauvais défaut.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


On a lu il y a quelques mois dans un quotidien, à la rubrique « faits divers », qu’une jeune femme de vingt-huit ans s’est jetée au petit matin du cinquième étage de l’immeuble où elle vivait. Sur la terre asphaltée à quelques mètres de son corps qui gisait plein de sang, on pouvait lire sur un papier griffonné : « J’en ai assez de vivre dans la...

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