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Société - Reportage

À Qaa, les habitants assistent impuissants au trafic avec la Syrie

Selon des témoins, la contrebande a toutefois diminué au cours des dernières semaines dans le caza frontalier du Baalbeck-Hermel, parallèlement à l’entrée en vigueur de la loi César.

À Qaa, les habitants assistent impuissants au trafic avec la Syrie

Une mobylette franchissant la frontière libano-syrienne, non loin du village de Qaa. Photo Patricia Khoder

Dans le village de Qaa, seul un petit remblai de sable délimite par endroits la frontière avec la Syrie. Ici, les habitants voient, impuissants, les trafiquants emprunter des chemins de traverse pour la contrebande de médicaments, fruits et légumes, produits laitiers, mazout et divers produits de consommation. Les marchandises varient, parfois au gré des saisons. Des produits importés d’Europe, introuvables en Syrie, sont aussi acheminés du Liban. Le trafic fonctionne également en sens inverse : sur divers marchés du pays du Cèdre, notamment dans la Békaa, on trouve des produits syriens de contrebande, comme du lait, des fruits, des légumes et des médicaments.

Le trafic existe depuis toujours dans cette région, tout le long de la frontière entre le Liban et la Syrie, et il ne s’est pas arrêté avec la guerre en Syrie. Au contraire, il s’est amplifié pour inclure le mazout et le blé, subventionnés au Liban et transportés illégalement de l’autre côté de la frontière, alors que Damas est soumis à des sanctions internationales.

Pour les habitants de Qaa, village du Baalbeck-Hermel, le trafic est impossible sans l’autorisation tacite des autorités libanaises et syriennes. Ce trafic « institutionnalisé », selon une expression commune dans la région, passe mal, tandis que les agriculteurs ainsi que les propriétaires de groupes électrogènes manquent de mazout par exemple. « Tout part en Syrie et les stations d’essence de toute la Békaa-Est se vident, au profit de la Syrie, du mazout subventionné par l’État libanais pour la consommation de ses propres citoyens. Nous sommes donc obligés de nous tourner vers le marché noir pour trouver le mazout indispensable à l’irrigation des champs et vergers dans la plaine de Qaa, car il faut pomper l’eau qui se trouve dans les puits artésiens », explique Pierre Saad, un agriculteur de cette plaine fertile, bordée par une montagne aride. Or, précise-t-il, si le bidon de mazout subventionné par l’État coûte 11 000 livres libanaises, celui vendu sur le marché noir s’acquiert à 18 000 livres.

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« Je me vois obligé de rationner le courant », s’exclame de son côté Milad Matar, propriétaire d’un groupe électrogène au village, qui compte environ 5 500 habitants et abrite plus de 35 000 réfugiés syriens. « Au début, les gens nous téléphonaient pour se plaindre du rationnement, aujourd’hui ils se sont habitués. Je coupe le courant une à deux heures par jour. Toujours en journée. Si demain je ne trouve pas de mazout sur le marché noir, je serai obligé d’arrêter mon groupe électrogène », dit-il.

Les coupures d’électricité affectent aussi les commerces. Charbel Tom, qui possède un internet café, ne sait plus que faire. « À chaque coupure de courant, il faut attendre que le Wi-Fi redémarre. Et c’est de plus en plus lent », soupire-t-il.

Bachir Matar, président du conseil municipal de Qaa.

Sous le nez des gardes-frontières syriens

Au cours des derniers mois, les habitants de Qaa ont souvent croisé des colonnes de camions-citernes quittant le Liban par les voies illégales vers la frontière syrienne. Le trafic se fait également à travers des bidons de plusieurs litres de mazout hissés sur des motocyclettes.

Ce n’est que depuis quinze jours, quand l’État a commencé à prendre des mesures pour lutter contre le trafic, que le nombre des camions traversant la frontière s’est réduit. L’entrée en vigueur, le 17 juin, de la loi américaine César, qui impose de nouvelles sanctions au régime mais vise également quiconque, syrien ou pas, aide ou collabore avec le gouvernement syrien, y est probablement pour quelque chose, l’État libanais voulant afficher sa bonne volonté en matière de contrôle des frontières.

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« Nous avons vingt kilomètres de frontière avec la Syrie et quatre policiers municipaux. Nous ne pouvons pas combattre le trafic et cela en tout cas ne relève pas de notre tâche », souligne Bachir Matar, président du conseil municipal de Qaa. « Le trafic ne se fait pas au niveau des points litigieux de la frontière, qui sont au nombre de deux à Qaa, quatre à Ras Baalbeck et quatre à Jdeidet el-Fakha (villages chrétiens à majorité grecque-catholique de la frontière libano-syrienne) où l’armée est déployée, mais sur le reste de la frontière où, tous les 400 mètres, se trouve un poste de garde-frontière syrien. Contrairement à ce que de nombreuses personnes pensent, la frontière libano-syrienne est bien délimitée en dehors des quelques points qui demeurent litigieux », poursuit-il. Il note également qu’à « Qaa, dans le petit quartier de Mécherfé qui présente 200 mètres de frontière, et dont de nombreux terrains sont squattés par des familles du Hermel, le trafic est florissant ».

Dans un autre quartier du village, limitrophe de la plaine de Qaa, non loin d’un campement de réfugiés syriens, une famille syrienne a élu domicile des deux côtés de la frontière. Elle y a construit de petites masures, côté syrien à proximité de la maison d’un officier des douanes. Ici aussi la contrebande est florissante.

La municipalité a déposé auprès des autorités concernées une demande pour instituer une zone tampon le long de la frontière du village en préservant les deux points litigieux ouverts et gardés par l’armée. Cette proposition est restée sans suite.

Derrière le rideau de sable, la montagne syrienne. Photos Patricia Khoder

« Le trafic est une chose commune dans le monde entier. Ici, tant qu’il y aura deux personnes face à face de chaque côté de la frontière, le trafic sera florissant. Il faut donc plus de contrôles et une décision politique surtout pour mettre un terme à cela », ajoute Bachir Matar.

Sur les cimes de l’Anti-Liban faisant partie des biens domaniaux de Qaa, l’armée libanaise a construit il y a quelques années, face à la Syrie, trois miradors. Et un quatrième est en cours de construction, pour mieux observer les mouvements dans ce pays voisin.

Bachir Matar, dont le père et l’oncle avaient été assassinés en juin 1978 lors du massacre de Qaa perpétré contre les chrétiens de la région par l’Armée du Liban arabe et les forces palestiniennes, a lui-même échappé à la mort en juin 2016, quand le village avait été, l’espace d’une journée, le théâtre de huit attentats-suicide. Il craint que le scénario ne se répète à l’avenir, et cela pour exacerber comme par le passé la fibre communautaire. « Il faut coûte que coûte arrêter ce trafic qui englobe aussi et surtout le trafic d’êtres humains encore plus dangereux. Avec la loi César, l’étau va se resserrer autour du Liban et de la Syrie, et rien ne garantit que la situation restera stable. Il faut donc rester vigilant et empêcher l’éventuel passage de terroristes qui franchiraient illégalement la frontière pour perpétrer des attentats au Liban. Il est très important que l’État libanais contrôle mieux la frontière », martèle le président du conseil municipal de Qaa.


Dans le village de Qaa, seul un petit remblai de sable délimite par endroits la frontière avec la Syrie. Ici, les habitants voient, impuissants, les trafiquants emprunter des chemins de traverse pour la contrebande de médicaments, fruits et légumes, produits laitiers, mazout et divers produits de consommation. Les marchandises varient, parfois au gré des saisons. Des produits importés...

commentaires (3)

« Nous avons vingt kilomètres de frontière avec la Syrie et quatre policiers municipaux» Nous avons aussi une armée de 120,000 soldats !! Alors je pose la question : ou sont-ils et qu'est ce qu'ils fichent ???

Lebinlon

09 h 19, le 23 juin 2020

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Commentaires (3)

  • « Nous avons vingt kilomètres de frontière avec la Syrie et quatre policiers municipaux» Nous avons aussi une armée de 120,000 soldats !! Alors je pose la question : ou sont-ils et qu'est ce qu'ils fichent ???

    Lebinlon

    09 h 19, le 23 juin 2020

  • UNE FORCE ONUSIENNE SUR LES FRONTIERES AVEC LA SYRIE POUR INTERDIRE LES TRAFICS ILLEGAUX ET GARANTIR LE PASSAGE DES MARCHANDISES LEGALES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 10, le 23 juin 2020

  • Depuis des décennies, on annonce des "décisions" de contrôler ls frontières et de lutter contre la contrebande,, mais elles restent toujours lettre morte.

    Yves Prevost

    07 h 23, le 23 juin 2020

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