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Employées de maison

« Après cinq ans de service, je dors dans la rue, sans argent, sans passeport »

Sur le trottoir devant l’ambassade d’Éthiopie, une quarantaine de travailleuses migrantes abandonnées par leurs employeurs attendent que les autorités, libanaises ou éthiopiennes, se penchent sur leur sort.

« Après cinq ans de service, je dors dans la rue, sans argent, sans passeport »

Au chevet de ces travailleuses éthiopiennes en détresse, des associations et des Libanais émus par leur drame. Photo A.-M.H.

Sous des auvents qui les protègent à peine du soleil de plomb de la mi-journée, elles sont assises sur des matelas posés à même le trottoir. Certaines assoupies, d’autres prostrées, murées dans le silence. Derrière ces femmes, dans des valises rangées contre un mur, tout ce qui leur reste d’années de labeur passées au Liban, en tant qu’employées de maison. Des années qui se terminent en queue de poisson et dans l’incertitude la plus totale pour ces ressortissantes éthiopiennes. Du jour au lendemain, leurs employeurs les ont abandonnées dans la rue, à Hazmieh, devant le siège de l’ambassade d’Éthiopie. Sous prétexte qu’ils ne trouvent plus de dollars pour payer leurs travailleuses domestiques et qu’ils sont sévèrement touchés par la crise financière, ils s’en débarrassent sans états d’âme, souvent sans leur avoir remis leur passeport ou leur permis de séjour, et après les avoir privées de leur maigre salaire depuis plusieurs mois. Ce sans que personne ne leur demande des comptes ou les sanctionne.


Depuis quatre jours, ces travailleuses domestiques éthiopiennes vivent et dorment dans la rue, pour avoir été abandonnées par leurs employeurs. Photo A.-M.H.


Plusieurs mois sans salaire

Parmi la quarantaine de femmes qui survivent depuis quelques jours sur ce bout de trottoir attenant à l’ambassade, la majorité partage la même situation, mis à part les quelques travailleuses journalières en situation irrégulière qui n’ont plus de quoi payer leur loyer pour cause de double crise financière et sanitaire, et qui cherchent refuge auprès de leur consulat. Un refuge qui reste fermé, sourd aux prières de ces travailleuses migrantes en grande détresse. Meseret, dont nous avons changé le prénom, car elle dit craindre des représailles, raconte que ses employeurs ne lui ont pas donné le choix. « J’étais invitée à travailler gratuitement ou à m’en aller, explique-t-elle à travers son masque. Je comprends bien la situation difficile des Libanais, mais cela fait déjà six mois que je ne suis pas payée. Je ne suis pas riche, vous savez. » Alors sa patronne l’a « jetée » devant l’ambassade, raconte-t-elle. « Après cinq ans de service, je dors dans la rue, sans argent, sans passeport, comme la plupart d’entre nous », déplore-t-elle. Même situation pour Alep, qui après avoir été payée « 400 000 LL par mois, en raison de la crise », n’était « plus du tout payée ». Lamlam, elle, n’attend qu’une chose, « quitter le Liban » depuis qu’elle ne reçoit plus le moindre salaire. « Cela fait un an. Mes employeurs étaient pourtant corrects durant les quatre années que j’ai passées à leur service », regrette-t-elle.

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Mais pour l’instant, et alors que se poursuit le ballet de voitures déversant des travailleuses devant l’ambassade d’Éthiopie, aucune modalité de rapatriement des travailleurs étrangers en situation de grande précarité au Liban depuis la dépréciation record de la livre libanaise n’est en vue. En cette période de pandémie, les aéroports sont encore fermés et les vols internationaux rares. Trouver un avion est difficile et coûteux, sans oublier que l’Éthiopie impose à ses ressortissants une quatorzaine aux frais de l’employeur. Le Liban compte quelque 550 000 travailleurs migrants dont 250 000 employées de maison régies par le système du garant ou kafala. Un système qui place l’employée domestique sous la tutelle de son employeur, favorisant les abus, comme ceux observés aujourd’hui. Il fait toutefois l’objet d’un profond chantier de remaniement au ministère du Travail, entamé par l’ancien ministre, Camille Abousleiman, et poursuivi par l’actuelle ministre, Lamia Yammine Doueyhi, avec le soutien de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Les refuges manquent de place ou sont fermés

Émergeant de sa longue prostration, une femme se lève et crie tout haut sa misère. Se joint à elle une de ses compatriotes, qui la serre dans ses bras. Elles n’ont que leurs larmes et leurs complaintes pour attirer l’attention sur l’injustice de leur sort. Mais depuis qu’elles sont là, quatre jours déjà pour la plupart, aucune instance officielle n’a fait le moindre pas en leur direction, ni leur consulat ni le ministère libanais du Travail qui s’est contenté d’intervenir pour loger provisoirement dans un hôtel le premier groupe de 37 travailleuses migrantes abandonnées début juin. Après avoir hébergé ces 37 femmes testées négatives au coronavirus par l’association humanitaire Amel, le refuge du centre Caritas pour migrants affiche complet. Et en ces temps de pandémie, tous les autres refuges sont fermés. Vingt-huit autres Éthiopiennes sont logées et nourries dans un hôtel à Aïn el-Mraïssé, par de jeunes étudiants et professionnels libanais émus de leur drame, soucieux de garder l’anonymat.

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Attentive à la vulnérabilité de ses concitoyennes, Makdes Yilma tente de les rassurer. Mais « certaines n’ont plus vraiment leur tête » et d’autres sont inconsolables. Elle est membre d’une association éthiopienne, Eyna Leyna qui apporte un brin de réconfort aux travailleuses abandonnées. « Avec la communauté éthiopienne du Liban, nous les aidons, leur apportons du réconfort, à manger et à boire, leur assurons l’hygiène qui leur manque, car dans la rue elles ne peuvent ni se laver ni aller aux toilettes », déplore-t-elle. Alors qu’elle parle, la jeune femme reçoit la visite de deux jeunes professionnels libanais, Tarek et Ayman, qui apportent des repas chauds aux migrantes en détresse. Elle-même travailleuse journalière, privée de son passeport, elle dénonce les pratiques abusives à l’encontre des employées domestiques au Liban. « Sans passeport, nous sommes privées d’identité. C’est inadmissible », insiste-t-elle.

Également au chevet des femmes abandonnées, Farah Salka, directrice exécutive du mouvement antiraciste ARM et du Centre communautaire pour migrants, dénonce « la cruauté » envers les travailleuses domestiques. « Une cruauté exacerbée par la crise économique et le coronavirus. » Car en cette situation particulièrement difficile, les autorités libanaises tardent à réagir. « Qui est responsable de ce qui se passe ? Pourquoi cette impunité envers les employeurs qui jettent à la rue leurs travailleuses domestiques sans salaires et sans leurs passeports ? » demande-t-elle. Le pire est qu’« en l’absence de sanctions contre les employeurs abusifs et de plans de rapatriement des travailleuses migrantes, le problème ne fait qu’empirer ». « Nous n’avons même pas assez de refuges pour les héberger », déplore-t-elle.

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Selon la porte-parole de l’OIT, Zeina Mezher, « les problèmes structurels du système du garant sont mis en exergue par la double crise financière et sanitaire ». Et la détresse des employées de maison jetées dans la rue est « aggravée par le manque de structures d’accueil en nombre suffisant ». À l’heure où la réforme de la kafala suit son cours, l’OIT « encourage aujourd’hui le ministère du Travail à poursuivre en justice les employeurs abusifs qui ont abandonné leurs travailleuses domestiques et à récupérer les droits des travailleuses migrantes même lorsqu’elles seront rentrées chez elles ». Car il est grand temps que cesse cette pratique.


Sous des auvents qui les protègent à peine du soleil de plomb de la mi-journée, elles sont assises sur des matelas posés à même le trottoir. Certaines assoupies, d’autres prostrées, murées dans le silence. Derrière ces femmes, dans des valises rangées contre un mur, tout ce qui leur reste d’années de labeur passées au Liban, en tant qu’employées de maison. Des années qui...

commentaires (6)

J ai toujours décrie les articles cibles et hypocrites et cibles avec de fausses causes humanitaires Cela fait plusieurs jours que vous abondez sur la condition des pauvres employees de maison cette fois ci ethiopiennes ! Il y a Quelques Temps, vous n etes pas sans savoir Qu’une video criante de desespoir et d’injustice a circule sur le Net Tant au Liban qu’a l’Etranger, denoncant Les ignobles actes de vols, d’escroquerie et d’abus psychologiques et physiques Perpetres par une grande famille libanaise a l’encontre d’une employee de maison qui apparait avec le visage boursoufle en larmes et dont les economies d ‘une vie ont ete subtilises par ses employeurs libamais. Aucun mot , aucune enquete, aucune action pour un enquete en bonne et due forme, aucune confrontation avec les Services Sociaux. Concernes, avec le Ministere du Travail. Alors vos articles creux pour juste epater la galerie, Non Merci !

Cadige William

08 h 21, le 12 juin 2020

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Commentaires (6)

  • J ai toujours décrie les articles cibles et hypocrites et cibles avec de fausses causes humanitaires Cela fait plusieurs jours que vous abondez sur la condition des pauvres employees de maison cette fois ci ethiopiennes ! Il y a Quelques Temps, vous n etes pas sans savoir Qu’une video criante de desespoir et d’injustice a circule sur le Net Tant au Liban qu’a l’Etranger, denoncant Les ignobles actes de vols, d’escroquerie et d’abus psychologiques et physiques Perpetres par une grande famille libanaise a l’encontre d’une employee de maison qui apparait avec le visage boursoufle en larmes et dont les economies d ‘une vie ont ete subtilises par ses employeurs libamais. Aucun mot , aucune enquete, aucune action pour un enquete en bonne et due forme, aucune confrontation avec les Services Sociaux. Concernes, avec le Ministere du Travail. Alors vos articles creux pour juste epater la galerie, Non Merci !

    Cadige William

    08 h 21, le 12 juin 2020

  • L'affaire des employées de maison éthiopiennes est la plus grande honte du Liban dans le monde civilisé. Des employeurs arrivistes, nouveaux-riches, dans un Etat de voleurs et de pilleurs de l'argent public. Récupérez l'argent de l'Etat pillé par une formation pro-étranger qui a créé des ports, des douanes, un aéroport... au lieu de tendre la main au FMI et autres aumônes diverses. Aucun pays ne veut vous donner l'argent de son peuple pour remplir vos poches et construire une Centrale électriques à Selaata pour ajouter des milliions d'un millionnaire anciennement très modeste. Ayez honte pour une fois !

    Honneur et Patrie

    19 h 53, le 11 juin 2020

  • IL FAUT OBLIGER LES EMPLOYEURS A PAYER L,ARGENT DU A LEURS EMPLOYEES DE MAISON, LEUR RESTITUER LEUR PASSEPORTS ET LES OBLIGER A PAYER LEUR RAPATRIEMENT PUISQU,ILS ONT DENONCE UNILATERALEMENT L,ACCORD DE TRAVAIL.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 27, le 11 juin 2020

  • Leur ambassade ne sait rien faire d'autre que racketter. Ils attendent en plus du ticket 600 $ en espèces. Pourquoi??

    Sybille S. Hneine

    08 h 53, le 11 juin 2020

  • Le garant a l'obligation de loger, nourrir et blanchir l'employé , en plus du salaire. La crise les empêche de payer le salaire en cas de perte d'emploi ou de revenu, sans possibilité de renvoyer l'employé dans son pays à cause du covid, et c'est illégal et indécent car ces gens nourrissent une famille extrêmement pauvre dans leur pays d'origine ... Mais le comble c'est de ne pas fournir les autres obligations ! C'est franchement cruel et inhumain. Le gouvernement doit appliquer la loi et punir les employeurs.

    Tanios Kahi

    08 h 39, le 11 juin 2020

  • la betise humaine n a pas de limite, j ai honte d etre libanais

    youssef barada

    01 h 13, le 11 juin 2020