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Crise économique

Quel avenir pour la main-d’œuvre domestique étrangère au Liban ?

Touchés par la double crise des devises et du coronavirus, les Libanais n’ont plus les moyens de payer en dollars leurs employées de maison étrangères.

Des employées de maison masquées promènent les chiens de leurs employeurs, à Beyrouth, en mars dernier. Photo AF

En plein milieu de la chaussée, une jeune Nigériane est assise par terre, à Sad el-Bauchrieh. D’une minceur inquiétante, jambes et pieds nus, elle a l’air hagard et parle seule. Depuis le confinement imposé par la pandémie de coronavirus au Liban, elle est sans travail, dit-elle aux passants, émus par sa situation. Plus personne ne l’embauche pour des travaux ménagers par peur d’une contamination au coronavirus, se plaint-elle. Elle n’a pas le moindre sou pour se loger ni pour manger.

Sa photo a fait le buzz sur les réseaux sociaux, en avril dernier, quand elle a été révélée par l’ONG This is Lebanon, qui défend les droits des travailleuses domestiques migrantes. Quelques personnes lui ont assuré un peu de nourriture. D’autres se sont proposées de lui porter assistance et de l’héberger, dont des membres de la petite communauté africaine Yoruba du Liban. « Mais la jeune femme, qui avait les idées confuses, a refusé de se laisser emmener », regrette Akanbi Olayiwole, le président de cette communauté au Liban. Folake John Ajao, 31 ans, est aujourd’hui portée disparue. Sa famille au Nigeria, qui a perdu tout contact avec elle depuis le mois de mars, lance un appel à témoin à travers L’Orient-Le Jour. « Elle a fui le domicile de ses employeurs en pleine période de confinement. Elle n’était pas maltraitée, mais n’avait pas été payée depuis trois mois et voulait surtout rentrer chez elle. Ce qui n’a pas été possible vu la fermeture des aéroports », explique depuis le Nigeria sa sœur, Vicky Oloyede. Quant à l’ambassade du Nigeria, en cette période de pandémie, elle était fermée.

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Impossible d’en savoir plus, pour l’instant, sur cette jeune femme qui travaille au Liban depuis février 2019, chez le même employeur. « Sauf qu’elle a un pied cassé et de la difficulté à marcher », affirme sa sœur. Mme Oloyede craint surtout pour la santé mentale de sa sœur. « Ses propos semblaient décousus, selon les témoins. J’ai peur qu’elle ne soit malade », s’inquiète-t-elle, invitant quiconque à des informations sur Folake John Ajao à entrer en contact avec Akanbi Olayiwole.

La jeune Nigériane fait partie de ces travailleuses domestiques victimes de la double crise financière et sanitaire au Liban, qui ont quitté ou fui leur employeur à cause de conditions de travail inappropriées ou de mauvais traitements, au risque de sombrer dans l’irrégularité. Elles survivent alors en travaillant à l’heure, comme femmes de ménage. Mais la pandémie de coronavirus associée à la dépréciation galopante de la monnaie nationale par rapport au dollar et à la pénurie de devises étrangères les contraignent désormais à l’isolement et au chômage. La fermeture, pour cause de confinement, des refuges aménagés par les associations, à l’intention des travailleuses migrantes en détresse, les rendent encore plus vulnérables.


Les employés de maison payés en dollars perdent beaucoup en convertissant leur argent en dollars pour l’envoyer à leur famille restée au pays. Photo A.-M.H.


Perdante au change

La condition des travailleuses domestiques vivant au domicile de leur employeur devrait théoriquement être moins dure, puisqu’elles bénéficient d’un toit et de repas. Mais en l’absence d’organismes de contrôle étatiques, certaines d’entre elles vivent un véritable calvaire et sont confrontées à de mauvais traitements, du travail forcé, des non-paiements de salaires, ou un renvoi soudain.Vendredi dernier encore, une travailleuse domestique éthiopienne de 23 ans a perdu la vie après une chute mortelle de l’appartement de ses employeurs à Antélias, dans des circonstances floues. Un drame comme on en compte toutes les semaines, dans un pays qui recense, selon les estimations, 250 000 travailleuses domestiques étrangères, dont 75 000 en situation irrégulière, exclues du code du travail, mais régies par le système du garant ou kafala qui les place sous la tutelle de leur employeur.Néanmoins, même les mieux nanties doivent faire face aux problèmes de paie. « Mon salaire de base est de 500 dollars. Mais depuis trois mois, mes patrons me versent un million de livres libanaises mensuellement, car le dollar est très cher et ils ne peuvent s’en procurer », regrette Asha*, une travailleuse sri-lankaise à plein temps. Consciente qu’elle est perdante lors de la conversion dans les bureaux de change, la jeune femme n’a toutefois d’autre choix que d’accepter la situation pour l’instant. « Mes employeurs sont corrects. Je suis très bien traitée. J’attends de voir comment les choses évolueront et je n’envisage pas de partir pour l’instant », dit-elle.

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Pour les Libanais, le versement des salaires des travailleurs étrangers constitue désormais un véritable casse-tête. Cette main-d’œuvre à bon marché est la seule solution pour des centaines de milliers de familles qui les embauchent pour accompagner des personnes, garder les enfants ou prendre en charge des personnes à besoins spéciaux, en l’absence de structures étatiques. Mais avec la crise du dollar, il est certain que ces femmes et hommes migrants, employés comme petites mains dans nombre de professions, quitteront massivement le pays dès l’ouverture de l’aéroport, parce que leurs employeurs ne peuvent plus se permettre de les rétribuer en dollars et qu’ils refusent une baisse de salaire.


À Sad el-Bauchrieh, assise au milieu de la chaussée, en avril dernier, Folake John Ajao disait qu’elle n’avait pas de quoi manger.

Tirée de Facebook

Un pouvoir d’achat en chute libre

« Mon mari, qui est payé en livres libanaises, reçoit le quart de son salaire depuis que les commissions et bonus ont été annulés. Et mon propre revenu a diminué de moitié avec la dépréciation de la livre et le confinement », explique Nayla*, pharmacienne, qui déplore le manque de soutien des autorités aux travailleurs libanais. Si elle devait maintenir à 500 dollars la paie de son employée de maison, elle devrait lui verser l’équivalent du salaire de son époux. Nayla réfléchit donc à renégocier les conditions de son employée de maison, autrement, elle lui donnera le choix de s’en aller, si elle le désire, dès l’ouverture de l’aéroport. « Je ne trouve plus de dollars. Et notre pouvoir d’achat est en chute libre. Chacun doit donc lâcher du lest, même les employées de maison étrangères qui sont logées, nourries et blanchies », souligne-t-elle. Une réflexion partagée par Carla* qui, au taux de 4 000 LL pour un dollar sur le marché parallèle, ne parvient plus à assurer l’intégralité du salaire de son employée de maison. « Elle a accepté d’attendre que les choses se stabilisent. Mais je ne suis pas sûre d’avoir désormais les moyens de payer une personne à domicile », reconnaît-elle, laissant entendre, à regret, la possibilité de s’en séparer après 26 ans de service. Dans son immeuble, les copropriétaires, tous impactés par la crise, ont décidé « de plafonner les appointements du concierge », étranger aussi. « Je pense que très bientôt, nous opterons pour des concierges et employées de maison libanais », assure-t-elle.



Folake John Ajao a 31 ans. Sa famille au Nigeria lance aux Libanais un appel à témoin pour la retrouver. Photo fournie par la famille

Bientôt des rapatriements ?

C’est dans ce cadre qu’une réflexion est engagée sur l’avenir des employées de maison étrangères au Liban, compte tenu de la dépréciation galopante de la monnaie nationale liée à la pénurie de devises étrangères et aux conséquences du coronavirus. Cette semaine devrait voir l’intensification de réunions entre l’Organisation internationale du travail (OIT), l’Organisation internationale des migrations (OIM), le ministère du Travail, la Sûreté générale (SG) et les ambassades de pays d’origine de la main-d’oeuvre migrante, révèle Zeina Mezher, porte-parole de l’OIT, à L’Orient-Le Jour. Des réunions destinées à organiser le rapatriement des travailleurs migrants coincés au Liban et désireux de rentrer chez eux. Si des sources ministérielles annoncent déjà l’organisation d’ici à deux semaines de vols de rapatriement, de nombreux obstacles restent à contourner. Comme la prise en charge du coût du billet d’avion, la réticence des pays d’origine des migrants de voir ces travailleurs revenir et grossir les rangs des chômeurs en pleine pandémie, ou encore la régularisation par la SG des travailleurs en situation irrégulière. Sur ce dernier point, une source informée rappelle à L’OLJ que face à la crise économique, la SG avait déjà entrepris d’assouplir les formalités de régularisation en vue de rapatriements. Des démarches interrompues par le coronavirus.

*Les noms ont été changés.

*En cas d’informations sur Folake John Ajao, prière de contacter M. Akanbi Olayiwole au 79/155819.


En plein milieu de la chaussée, une jeune Nigériane est assise par terre, à Sad el-Bauchrieh. D’une minceur inquiétante, jambes et pieds nus, elle a l’air hagard et parle seule. Depuis le confinement imposé par la pandémie de coronavirus au Liban, elle est sans travail, dit-elle aux passants, émus par sa situation. Plus personne ne l’embauche pour des travaux ménagers par peur...

commentaires (10)

Le Liban étant devenu pauvre que les pays de ses domestiques, le premier avion venu, ces chères bonnes fuieront vers de meilleurs clients et les libanaises se mettront au boulot !

Georges Lebon

15 h 09, le 14 mai 2020

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Commentaires (10)

  • Le Liban étant devenu pauvre que les pays de ses domestiques, le premier avion venu, ces chères bonnes fuieront vers de meilleurs clients et les libanaises se mettront au boulot !

    Georges Lebon

    15 h 09, le 14 mai 2020

  • Ce qu'il faut savoir c'est que nous sommes en train de passer d'une économie dite du capital, c'est à dire vivre avec les intérêts de l'argent placé vers une économie de Travail, c'est à dire comme tous les pays du monde :on dépense le fruit du travail. Ceci va naturellement réduire la main d'œuvre étrangère bon marché, pour créer de l'emploi pour les Libanais. Un tiers des libanais vit sous le seuil de la pauvreté.. .. Donc employons des libanais qui cotiserons pour la sécurité sociale Libanaise, une retraite libanaise bref, si vous voulez vivre heureux au Liban, manger Libanais, habillez vous libanais, et favoriser le travail des libanais. Ce n'est pas du racisme c'est la définition d'une nation.

    SABBAGH IMAD

    23 h 13, le 12 mai 2020

  • L'éternel sujet de la main-d'œuvre étrangère traité d'un seul angle... lassant. L'éternel qualificatif d'esclavagiste... lassant. Redondant. Cette main-d'œuvre absolument pas qualifiée touche un salaire inespéré dans son pays. Elle vient, vit au quotidien et repart aux frais de l'employeur alors que rien ne garantit son intention de travailler. Quel avenir pour la main-d'œuvre étrangère?? Personnellement je me demande quel avenir pour les libanais?? Premièrement plus aucun salaire sur place ne devrait être en devises étrangères. On est au Liban on reçoit des livres libanaises désormais. Ceux qui souhaiteront convertir la monnaie assumeront. Deuxièmement c'est l'opportunité d'embaucher local. Cela arrangerait tout le monde. Aussi bien l'employé que l'employeur. L'argent resterait sur place et serait dépensé sur place. Que penser?? Ce travail est il réellement considéré comme dégradant ou humiliant?? Pourtant il s'agit d'un emploi rémunéré. Après il faut savoir ce que l'on veut.

    Sybille S. Hneine

    15 h 38, le 12 mai 2020

  • Certaines jeunes et moins jeunes personnes souffrent d’abus et d’exploitation, il est vrai. Il faut absolument que le système de garant soit aboli pour les rendre libres. Elles devront alors se prendre en charge ( en sont-elles toutes capables ?), se loger, régler les frais de leur résidence et permis de travail etc... J’aimerais bien lire un jour la position non biaisée de ces jeunes personnes. Car il y en a bien qui sont heureuses et qui ont pu améliorer leur destin et le destin de leur famille. C’est aussi à cause de ce genre d’article qui ne prend qu’un seul angle pour traiter un sujet que le liban a une bien triste image.

    lila

    12 h 49, le 12 mai 2020

  • Le libanais n'emploieront jamais des libanaises pour ces emplois. D'abord car les libanaises n'en voudront pas puisqu'elles considèrent (à tord) ces positions comme étant humiliantes et dégradantes. Ensuite car les employeurs ne pourront plus en abuser, le frère ou le cousin pouvant intervenir à chaque moment pour "laver l'honneur" de l'employée abusée... Mieux vaut s'habituer à tout faire soi-même comme partout ailleurs. Un crénau pour les sociétés de ménage à domicile?

    Gros Gnon

    12 h 38, le 12 mai 2020

  • COMMENCER PAR INTERDIRE L'EMBAUCHE DES JEUNES ASIATIQUES EMPLOYES A "AIDER" LE CLIENT A REMPLIR SES SACS AU SUPERMARCHE ! AVONS NOUS UN TEL EXEMPLE DE STUPIDITE DANS LE MONDE? NON. IMPOSER DES CONDITIONS A L'EMBAUCHE DES DOMESTIQUES -REVENU MINIMAL, ENFANTS EN BAS AGE,TRAVAIL DES 2 PARENTS- COMME CELA EXISTE DANS LES PAYS "CIVILISES"

    gaby sioufi

    10 h 42, le 12 mai 2020

  • Prendre a coeur et ressasser tout le temps le problème des travailleuses Etrangeres devient franchement lassant. Nous avons des jeunes du Nord, du Sud qui n’ont pas de quoi manger et qui sont beaucoup plus importants qu’une main d’oeuvre étrangère Cupide et Ingrate qui nous allege de nos devises. Alors de grace, épargnez nous ces articles soi disant humanitaires, car la veritable Charité doit commencer chez soi.

    Cadige William

    10 h 42, le 12 mai 2020

  • Pour finir de cette main-d’œuvre domestique étrangère au Liban , il faudra penser libanais et recruter si possible des libanaises . Mais...

    Antoine Sabbagha

    07 h 50, le 12 mai 2020

  • Si, à cause de la chute de la livre libanaise, il devient plus rentable d'employer des libanaises payées en livres et soumises au droit du travail que des éthiopiennes sans aucun droits, mais payées en dollars, ce sera finalement une bonne chose.

    Yves Prevost

    06 h 57, le 12 mai 2020

  • Je n ai pas d information sur cette femme par contre j ai d autres informations sur l esclavage moderne au Liban, quel honte pour un pays qui se croit civilisé de profiter de cette main d oeuvre à bon marché sous couvert de légal , de toute facon ceux qui font la loi ne se contente pas d une esclave ils ont plusieurs ce n est pret à changer il faut voir comment ils les traitent quand elles arrivent à l aéroport enfermées comme des bétailles attendrennt leurs maitres

    youssef barada

    01 h 06, le 12 mai 2020