Patrimoine

L’arrêt des travaux à Nahr el-Kalb est-il définitif ?

L’Unesco s’est félicitée récemment d’une décision du ministre de la Culture de suspendre le chantier du siège du Courant patriotique libre, situé près des stèles historiques. Cela signifie-t-il que les environs du site archéologique sont épargnés ?

Des excavations en cours au sommet de la colline de Nahr el-Kalb depuis août dernier. Photo appl

Depuis que l’affaire de la construction du nouveau siège du Courant patriotique libre à proximité des stèles de Nahr el-Kalb a été révélée, les activistes, qui s’insurgent contre la dégradation de ce site archéologique majeur, espéraient l’annonce d’une interruption des travaux. Elle est enfin tombée, sous la forme d’un communiqué de l’Unesco datant du 15 mai, confirmant que les travaux ont été interrompus sur décision du ministre de la Culture, Abbas Mortada. De son côté, le CPL fait entendre un autre son de cloche et prétend avoir mis volontairement un terme au chantier en attendant l’inspection de l’Unesco.

Deux questions se posent dès lors : pourquoi le chantier a-t-il été arrêté? Cela signifie-t-il qu’il pourrait être définitivement abandonné? Dans son communiqué, l’Unesco « se félicite de la décision d’arrêter le projet de construction sur le site archéologique de Nahr el-Kalb ». Elle rappelle que cet emplacement est inscrit depuis 2019 sur la liste indicative du Liban en vue d’une éventuelle future proposition d’inscription sur la Liste du patrimoine mondial et qu’il figure aussi sur le registre « Mémoire du monde » de l’Unesco depuis 2005. Ce site « se compose de plusieurs stèles commémoratives qui témoignent d’événements historiques importants et reflètent toute l’histoire du Liban, des temps anciens à nos jours », poursuit le texte. « Cette décision d’arrêter le projet a été prise à la suite de plusieurs échanges entre les autorités libanaises et l’Unesco. Le Centre du patrimoine mondial et le bureau de l’Unesco à Beyrouth examinent actuellement la question afin d’envoyer une mission d’experts sur le site dès que les conditions le permettront, dans le but d’évaluer l’impact potentiel des projets prévus et d’assurer la conservation à long terme du site », peut-on encore lire.

De son côté, le comité de communication du CPL a publié un communiqué dans lequel il réfute cette version des faits. « Le CPL assure que les informations qui circulent autour de la construction de son nouveau siège sont totalement erronées, peut-on lire dans le texte. La vérité, c’est que le CPL avait auparavant notifié le ministre de la Culture Abbas Mortada de l’interruption des travaux depuis l’automne 2019, après la fin des premières excavations, en raison des circonstances par lesquelles passe le pays. » Selon le communiqué, ce serait même le CPL qui, à ce moment-là, « a proposé qu’une délégation de l’Unesco visite le site et s’assure de la conformité des travaux avec le permis accordé, les lois et les règles environnementales en vigueur ».


Des mouvements de protestation contre la destruction du site ont été organisés au cours des deux derniers mois à Nahr el-Kalb. João Sousa/Photo d’archives


Une délégation de l’Unesco pour inspecter le site

Interrogé par L’Orient-Le Jour, Joe Kreidi, le directeur du bureau de l’Unesco à Beyrouth, se contente d’indiquer que « le communiqué de l’organisation est extrêmement clair » et qu’il n’y a, dès lors, « rien à ajouter ». Il souligne que son bureau n’est en rien concerné par les affirmations des uns et des autres.

Le ministre de la Culture, Abbas Mortada, également contacté par L’OLJ, raconte pour sa part le déroulement des événements. « Nous avons reçu il y a près de trois mois une lettre de l’Unesco s’enquérant des modalités du chantier à proximité des stèles de Nahr el-Kalb, et se faisant l’écho des griefs exprimés par des ONG, qui craignent pour le site archéologique, dit-il. Nous avons alors envoyé une délégation pour inspecter le site, où nous avons constaté que les travaux étaient arrêtés. À la suite de cela, nous avons établi le contact avec les initiateurs du chantier (le CPL) qui nous ont confirmé que les travaux étaient dans tous les cas suspendus, bien qu’ils soient détenteurs de tous les permis légaux nécessaires. C’est là que nous leur avons demandé de poursuivre la suspension du chantier et ils s’y sont engagés. »

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Lettre ouverte de l’Unesco en réponse au projet de construction sur le site de Nahr el-Kalb

Selon le ministre, l’Unesco devra envoyer une délégation pour inspecter le site et déceler d’éventuels risques sur les vestiges, mais aucun délai n’a encore été fixé, d’autant plus que la crise du coronavirus a retardé toutes les missions de ce type. Le ministère demandera-t-il l’arrêt total des travaux si l’Unesco le préconise? La réponse du ministre demeure prudente. « Le Liban est membre de l’Unesco, nous sommes tous engagés à respecter son avis, dit-il. Et pour ce qui est du résultat de la mission, attendons voir. »

Un site qui ne se limite pas aux stèles

Le communiqué de l’Unesco a été accueilli avec un grand soulagement par le Mouvement écologique libanais (LEM), qui fait partie des rassemblements civils ayant milité pour l’arrêt de ce projet. « C’est une décision que nous attendons depuis trois mois », écrit le rassemblement d’ONG sur sa page Facebook et sur la page « Save Ras Nahr el-Kalb ». Et en réponse au communiqué du CPL, le LEM publie une photo datant du 11 mars dernier, montrant que les excavations se sont poursuivies bien au-delà de l’automne 2019, contrairement à ce que prétend la formation.

Concernant l’arrêt des travaux dont se félicite l’Unesco, Raja Noujaim, porte-parole de l’Association de protection du patrimoine libanais (APPL), qui a également suivi cette affaire depuis ses débuts, se montre beaucoup plus circonspect. « L’APPL a envoyé de nombreux messages au ministère de la Culture et à la DGA en vue de dénoncer ce chantier inacceptable et ils ont tous été ignorés, dit-il. Pour ce qui est de l’actuelle décision prise par le ministre, elle ne revêt, à nos yeux, aucune qualité d’arrêt officiel des travaux puisqu’elle n’a même pas été communiquée au mohafez du Mont-Liban pour exécution sur le terrain. »

À la question de savoir si cette décision a effectivement été communiquée au mohafez pour exécution, le ministre de la Culture Abbas Mortada certifie à L’OLJ que « les propriétaires du chantier s’étant engagés à garder les travaux suspendus, il n’y avait pas nécessité d’avoir recours à la justice ou au mohafez ».

Raja Noujaim dénonce « l’irresponsabilité des autorités, allant du ministère de la Culture au ministère de l’Environnement et aux autres départements concernés ». « Même le communiqué de l’Unesco est insuffisant à ce propos, puisqu’il ne mentionne que les stèles, alors que le site est beaucoup plus grand que cela et qu’il doit être préservé dans son intégralité, dit-il à L’OLJ. Il existe en fait une route côtière historique qui traverse le haut de la colline pour se diriger vers d’autres régions, un vestige qui s’étale sur plusieurs époques – et pas seulement l’époque romaine – et sur plusieurs niveaux. Or certaines parties de cette route côtière ont déjà été endommagées par les travaux. »

Concernant le communiqué du CPL, Raja Noujaim y relève plusieurs « contre-vérités », notamment le fait que le parti prétend avoir arrêté les travaux dès l’automne 2019 alors qu’ils se sont clairement poursuivis jusqu’en avril, selon lui. « Qu’est-ce qui donne à ce parti l’arrogance de prétendre qu’il a arrêté les travaux de son propre chef et qu’il a demandé à l’Unesco de vérifier la conformité des travaux avec les lois et les règles en vigueur ? L’Unesco aura à coup sûr son importance dans ce dossier, mais elle ne remplace pas les autorités politiques et judiciaires libanaises. Qui demandera des comptes pour les irrégularités commises ? » s’interroge-t-il.

Le militant dit craindre qu’il n’y ait une tentative d’obtenir le classement du site sur la Liste du patrimoine mondial, tout en préservant le droit du CPL à poursuivre la construction de son siège. « En d’autres termes, l’attention sera focalisée sur la hauteur du bâtiment, qui ne devrait pas dépasser la colline afin d’éviter de défigurer le paysage, souligne-t-il. Pour nous, ce serait un scandale, parce que la priorité n’est pas de préserver le paysage mais de protéger le site dans son intégralité. »


Depuis que l’affaire de la construction du nouveau siège du Courant patriotique libre à proximité des stèles de Nahr el-Kalb a été révélée, les activistes, qui s’insurgent contre la dégradation de ce site archéologique majeur, espéraient l’annonce d’une interruption des travaux. Elle est enfin tombée, sous la forme d’un communiqué de l’Unesco datant du 15 mai,...

commentaires (5)

Ils continuent de bouffer les montagnes, ils bouffent notre pays. Literalement: ils vendent notre terre.... comme toutes les carrières Malheur a un peuple qui vend ca propre terre, comme cela est arrivé a nos voisins

Aboumatta

15 h 34, le 02 juin 2020

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Commentaires (5)

  • Ils continuent de bouffer les montagnes, ils bouffent notre pays. Literalement: ils vendent notre terre.... comme toutes les carrières Malheur a un peuple qui vend ca propre terre, comme cela est arrivé a nos voisins

    Aboumatta

    15 h 34, le 02 juin 2020

  • La photo de la colline défigurée vaut toutes les analyses et toutes les dénonciations! Une plaie ouverte au mépris du plus élémentaire respect de la mémoire historique de ce pays! Honte aux propriétaires du terrain (l'Eglise maronite?) qui l'ont offert au CPL (lui ou un autre, cela aurait été pareil!), au porteur du projet (le CPL), au ministre présent ou passé qui a délivré le permis de construire...Mais n'y avait-il pas un autre lieu où construire ce fichu siège? Est-ce que la honte se décidera un jour à empourprer le front de nos (ir)responsables politiques?

    otayek rene

    13 h 48, le 02 juin 2020

  • Donc maintenant on a une colline défigurée... Quel bordel ce pays

    Fadi Chami

    10 h 09, le 02 juin 2020

  • Tfeh...et dire que c'est la meme clique qui prêtend gouverner et lutter contre TOUT...une bande de menteurs...de la tête de la pyramide aux pieds...

    Jack Gardner

    09 h 45, le 02 juin 2020

  • Ils sont détenteurs de " tous les permis légaux nécessaires.". Personne n'en doute, mais comment les ont-ils obtenus? Quelques poignées de dollars ont certainement changé de poche. omme dans beaucoup de cas, il ne faut pas confondre ce qui est légal ('l;application de la loi étant souvent soumise aux fluctuations du cours du dollar) et ce qui est légitime.

    Yves Prevost

    06 h 41, le 02 juin 2020