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Pénurie de dollars

Déjà 7 600 candidats au départ parmi les 150 000 travailleurs bangladais

Une centaine d’éboueurs pourraient être rapatriés, s’ils le désirent, par l’entreprise de collecte des déchets Ramco dès la réouverture des aéroports.

Depuis le mois de février, des travailleurs bangladais sollicitent leur ambassade pour quitter le pays. Photo Béchara Maroun

Les travailleurs bangladais du Liban sont au cœur d’une crise sévère, depuis le récent coup de colère des éboueurs de l’entreprise Ramco contre la dévalorisation de leurs salaires. Y a-t-il eu violence le 12 mai dernier, lorsque la police a été appelée en renfort pour disperser des contestataires déterminés à se faire entendre ? Comment s’est réglé leur différend avec leur employeur ? Et quel avenir désormais pour eux dans un Liban dont la monnaie nationale continue de baisser au quotidien par rapport au dollar, au point d’atteindre un pic à 4 300 LL pour un dollar sur le marché parallèle ?

La version de l’employeur

Entre l’entreprise Ramco et ses 250 travailleurs bangladais, le différend remonte à novembre 2019, lorsque la société de ramassage des ordures ménagères décide de payer en livres libanaises les salaires de l’ensemble de ses employés. « Tous nos travailleurs, 600 Libanais, 250 Bangladais et 125 Indiens, étaient jusque-là payés en dollars. Mais depuis que les autorités libanaises nous règlent en monnaie locale, malgré un contrat en dollars, nous n’avons d’autre choix que de payer les salaires en livres, 80 % de nos coûts étant en dollars », explique à L’Orient-Le Jour le directeur de Ramco, Walid Bou Saad.

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Si l’ensemble des travailleurs se sentent pénalisés, vu la dépréciation quotidienne de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères, « le mécontentement ne se manifeste qu’à la mi-mars, lorsque le dollar atteint des records », observe le directeur. Au cœur de cette grogne, 80 éboueurs bangladais réagissent fortement. « Insistant pour être rémunérés en dollars, ils mettent la pression sur l’entreprise de collecte des déchets et entament une grève le 27 avril », souligne M. Bou Saad, précisant que les réclamations de l’entreprise auprès de l’État restent vaines. Les grévistes décident de passer à la vitesse supérieure le 12 mai. « À trois heures du matin, ils bloquent les entrées du siège de Ramco et enferment leurs camarades dans leurs logements de fonction (occupés aux frais de l’entreprise par 100 Libanais, 250 Bangladais et 125 Indiens), pour empêcher les camions de sortir du parking et les ouvriers de procéder à la collecte quotidienne », raconte le responsable.

Le dialogue échoue avec la direction et la situation s’envenime. Avec 180 travailleurs criant leur colère, l’entreprise perd tout contrôle. « Nous contactons la police qui tente de calmer les choses avant d’appeler à son tour la brigade anti-émeute vers 11 heures, lorsque les travailleurs s’arment de bâtons et de bouteilles d’essence. La bousculade a lieu lorsque la direction essaie d’évacuer les camions, face à des travailleurs survoltés qui menacent de mettre le feu aux camions-poubelles », précise M. Bou Saad. Les forces de l’ordre lancent alors des bombes lacrymogènes pour disperser les manifestants. Quoi qu’il en soit, Ramco se défend d’avoir usé à aucun moment de violence envers ses travailleurs. Et tient à affirmer que les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux constituent une campagne orchestrée contre l’entreprise. « Nous respectons les droits de tous nos employés, sans distinction de nationalité. Nous les logeons, nourrissons et blanchissons à nos frais. Et tout ce qui se dit sur des violences contre eux est faux », martèle le directeur.

L’État invité à faire la lumière sur l’incident

Du côté de l’ambassade du Bangladesh, si on n’a constaté aucune marque de violence ou de torture contre les protestataires bangladais, on invite néanmoins le gouvernement à mener une enquête transparente sur l’incident. « Nous avons rendu visite aux travailleurs bangladais dans leurs logements, dans l’enceinte de l’entreprise. Et n’avons pas constaté de traces de violence. Nous espérons en revanche que les autorités enquêteront sur la question », assure à L’OLJ le chargé d’affaires, Abdallah Mamun, précisant que les contestataires ont repris le travail, dans l’attente que les conditions sanitaires autorisent les rapatriements. Mais pour ce faire, l’ambassade a « mené des négociations » avec la direction de Ramco et obtenu « un léger réajustement » des rétributions mensuelles. « Avec la dépréciation de la livre libanaise, la décision de régler les salaires en monnaie locale et la réduction de moitié du temps de travail pour cause de coronavirus, les salaires des travailleurs bangladais ont perdu deux tiers de leur valeur », déplore M. Mamun. Sachant que le salaire mensuel des éboueurs était de 400 USD environ, ils n’ont plus grand-chose à envoyer à leurs familles à l’étranger. « Certains ont même reçu un salaire équivalent à 75 USD pour un mois de travail. D’où leur profonde colère », note-t-il. Autre résultat des négociations, l’ambassade du Bangladesh obtient que les ouvriers soient payés pour 26 jours de travail par mois, au lieu des 14 jours de travail décidés en temps de coronavirus. Mais « davantage de négociations devraient être menées dès que la crise sanitaire le permettra », promet le diplomate.

Des normes en deçà des standards internationaux

De son côté, le président de la Fédération nationale des syndicats des travailleurs et employés du commerce au Liban, Castro Abdallah (Fenasol), qui suit l’affaire de près, constate un casse-tête inextricable, vu les conditions économico-financières du pays, qui ont poussé des entreprises à ne pas respecter leurs engagements salariaux envers leurs salariés. « Leurs contrats sont en dollars, ils font vivre leurs familles à l’étranger. Mais en plus d’être payés en livres libanaises à un taux nettement inférieur au marché, ils ont été victimes de retards dans le paiement de leurs salaires. C’est ce qui a provoqué les émeutes », constate-t-il. Le syndicaliste pointe particulièrement les conditions de travail et de vie des éboueurs de l’entreprise Ramco (libanais ou étrangers) qui sont bien en deçà des standards internationaux, aussi bien sur le plan de l’habitat que sur le plan sanitaire, alimentaire, social et même humain. « Cette façon de traiter les employés est inhumaine », affirme-t-il. « Certains ouvriers vont même jusqu’à refuser de vivre dans les logements de fonction qui leurs sont consacrés, tellement ils sont vétustes. Sans oublier la qualité des aliments qui leur sont proposés et l’absence de suivi médical. » Dans ce cadre, M. Abdallah n’écarte pas le fait que les éboueurs bangladais de l’entreprise aient pu être victimes de violences lors de leur mouvement de protestation. « Ils ont été battus et retenus. C’est clair », assure-t-il.

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C’est dans ce cadre qu’une centaine d’ouvriers bangladais devraient être rapatriés par Ramco, aux frais de l’entreprise, dès l’ouverture des aéroports. « Pour l’instant, seulement une trentaine de travailleurs indiens se sont inscrits », révèle le directeur, précisant qu’« aucun employé bangladais n’a encore pris la décision de partir ». Mais vu la pénurie de dollars au Liban, nombreux sont les travailleurs migrants qui se préparent à rentrer chez eux. Notons que la main-d’œuvre migrante est estimée à 550 000 hommes et femmes au Liban, hormis les travailleurs syriens et palestiniens. « Déjà 7 600 ressortissants bangladais sont inscrits auprès de l’ambassade pour les premiers rapatriements à leurs propres frais et plus de 5 000 autres envisagent de le faire », révèle le chargé d’affaires bangladais, qui rappelle que la main-d’œuvre bangladaise au Liban se chiffre à 150 000 travailleurs, hommes et femmes, dans les entreprises de nettoyage et le travail domestique.

Ces départs permettront-ils à la main-d’œuvre libanaise au chômage de trouver des emplois ? « Assurément, répond M. Bou Saad. L’entreprise emploie déjà 100 éboueurs libanais et a reçu quelques 300 nouvelles demandes. » « Oui, mais à la condition que les droits de la main-d’œuvre libanaise soient respectés et qu’elle bénéficie de conditions de travail décentes », renchérit Castro Abdallah.


Les travailleurs bangladais du Liban sont au cœur d’une crise sévère, depuis le récent coup de colère des éboueurs de l’entreprise Ramco contre la dévalorisation de leurs salaires. Y a-t-il eu violence le 12 mai dernier, lorsque la police a été appelée en renfort pour disperser des contestataires déterminés à se faire entendre ? Comment s’est réglé leur différend avec...

commentaires (3)

La main d'Oeuvre étrangère est de partout utile mais un pays devrait se sentir mieux comme le Liban si les Libanais s'emparaient de leur vie et ne voulaient pas tous être médecins ou Avocat ou banquier mais aussi éboueur, agent de surface(je crois que c'est ainsi qu'on appelle "femme de ménage") enfin tous les métiers de base utiles sans discrimination. C'est un de mes regrets dans ce si magnifique pays.

ROBERT Michel

10 h 19, le 22 mai 2020

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Commentaires (3)

  • La main d'Oeuvre étrangère est de partout utile mais un pays devrait se sentir mieux comme le Liban si les Libanais s'emparaient de leur vie et ne voulaient pas tous être médecins ou Avocat ou banquier mais aussi éboueur, agent de surface(je crois que c'est ainsi qu'on appelle "femme de ménage") enfin tous les métiers de base utiles sans discrimination. C'est un de mes regrets dans ce si magnifique pays.

    ROBERT Michel

    10 h 19, le 22 mai 2020

  • Les travailleurs étrangers ne peuvent être mieux ou moins bien traités que les salariés libanais qui, dans leur écrasante majorité, encaissent leurs salaires en Livres Libanaises. Nous sommes au Liban, il ne devrait pas exister d’autres monnaies que la monnaie nationale et ceux qui ne sont pas contents peuvent partir en toute tranquillité.

    Liberté de Penser

    09 h 26, le 22 mai 2020

  • QUE DES LIBANAIS REMPLACENT LA MAIN D,OEUVRE ETRANGERE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 29, le 22 mai 2020