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Commentaire

Hydrocarbures libanais : sortir de l’illusion

Le navire de forage Tungsten Explorer de la firme Total. Photo Total/AFP

L’absence de découverte de réservoir de gaz commercialisable dans le bloc 4 des eaux libanaises, annoncée la semaine dernière par Total et ses partenaires, constitue un nouveau coup dur alors que l’économie nationale est déjà à genoux et que l’environnement économique mondial fait face à des défis majeurs liés à a pandémie de Covid-19. Si ce type de résultat est courant dans l’industrie des hydrocarbures, en particulier s’agissant d’une première exploration, il constitue néanmoins un signal négatif pour les aspirations du Liban à adhérer au club déjà très concurrentiel des producteurs d’hydrocarbures.

Cette nouvelle, peu inquiétante en soi en temps normal, réduit en effet considérablement l’attractivité du Liban pour les investissements internationaux, au moment où le secteur est confronté à « une crise à nulle autre pareille », pour reprendre les termes du FMI. Une crise caractérisée par un effondrement massif de la demande et des prix, suite à la conjonction de plusieurs facteurs totalement imprévus par l’industrie.

Course vers le bas

Cette crise a commencé début mars avec des dissensions au sein de l’OPEP+ (un groupe informel réunissant depuis 2016 les 13 membres de l’OPEP et 10 autres grands autres producteurs) : pour répondre au refus russe de prendre part aux réductions de production recommandées par l’OPEP, l’Arabie saoudite a annoncé qu’elle allait mettre sur le marché 2,6 millions de barils supplémentaires par jour (mb/j) – soit presque autant que la production combinée du Royaume-Uni et de la Norvège – et baisser drastiquement ses prix à l’exportation. Une annonce qui a à son tour entraîné une riposte rapide de Moscou, qui a également procédé à une forte hausse de sa production. Selon les analyses, cet engrenage a pu être interprété comme une guerre des prix lancée par Riyad contre la Russie ; comme une manœuvre visant également à prendre des parts de marché aux États-Unis, devenu le plus grand producteur mondial ; ou encore comme le résultat d’une erreur de calcul par des acteurs se surprenant les uns les autres et négligeant les conséquences de leurs actions.

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Quelle que soit l’hypothèse retenue, il est en revanche certain que cet engrenage intervient au plus mauvais moment pour les producteurs en raison du déclenchement parallèle de l’épidémie mondiale de Covid-19. La mise en place de mesures de confinement dans la plupart des grandes économies mondiales pour tenter d’enrayer cette pandémie a en effet entraîné une drastique révision à la baisse des prévisions économiques, de nombreux analystes craignant une récession mondiale sans précédent depuis la grande dépression des années 1930.

La demande mondiale de pétrole, étant en grande partie fonction de l’activité économique, les prévisions émises en la matière par les agences internationales et les institutions financières ont également entamé une course vers le bas : après avoir affirmé que la consommation mondiale avait baissé le mois dernier de 29 millions de barils par jour par rapport au niveau d’avril 2019 (un niveau jamais vu depuis 1995), l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a estimé dans un rapport publié la semaine dernière que la consommation pourrait chuter de 9 % sur un an en 2020.

Réduction des dépenses

Si les membres de l’OPEP+ ainsi que les États-Unis ont fini par s’entendre, début avril, sur une réduction drastique et progressive de leur production pour réduire l’offre surabondante et soutenir les prix, ces perspectives extrêmement négatives sur la demande constituent un scénario inédit pour les opérateurs du monde entier. Les compagnies pétrolières – dont Total et Eni qui, avec Novatek, détiennent conjointement les blocs 4 et 9 au Liban – ont ainsi annoncé des réductions de dépenses d’au moins 20 % pour cette année.

Or, dans l’industrie pétrolière, lorsque les prix s’effondrent, le couperet tombe généralement en priorité sur les dépenses de prédéveloppement. Un projet pétrolier et gazier passe par plusieurs phases : cela commence par l’exploration puis, si une découverte est faite, celle-ci doit être évaluée pour que l’investisseur puisse déterminer sa viabilité commerciale avant de donner le feu vert pour procéder à la construction de l’infrastructure massive nécessaire à l’extraction. Lorsque les prix sont bas, et a fortiori dans un contexte d’incertitude majeure, les dépenses d’investissement deviennent beaucoup plus prudentes, sélectives et disciplinées.

Autrement dit, si les résultats non concluants de la première exploration dans le bloc 4 ne condamnent pas le Liban, elles rendent bien plus précaires les investissements dans les activités d’exploration dans le pays. Certes, un changement important de conjoncture est toujours possible, et certains peuvent encore espérer que lorsque la crise actuelle sera terminée, tout reviendra à la normale, y compris les prix. Il reste cependant à savoir quand ce scénario optimiste pourrait se concrétiser, et tout semble indiquer que cela devrait prendre un certain temps. En attendant, l’offre devrait suivre la demande, et les gouvernements des pays récipiendaires des investissements devraient commencer à courir après les capitaux internationaux. Et ceux-ci iront là où les investisseurs peuvent anticiper le meilleur équilibre risque/rémunération. Le Liban sera donc en concurrence avec d’autres pays, dont beaucoup présentent des risques géologiques et politiques moindres. Pour améliorer ses chances, le pays du Cèdre devra peut-être être amené à revoir ses conditions budgétaires : ce qui était compétitif lorsque le prix du pétrole dépassait 60 dollars le baril pourrait soudainement devenir non compétitif après que les prix se sont effondrés de plus de la moitié.

Or, l’espoir mourant toujours en dernier, nombreux sont ceux qui, au Liban, continuent de miser sur une hypothétique manne pétrolière et gazière pour faire face aux maux actuels du pays. Après avoir d’abord créé un faux sentiment de sécurité, voire une illusion d’invulnérabilité politique et économique, l’espoir des recettes tirées des ressources pourrait ainsi amener les gouvernements à perdre de vue la nécessité des efforts à entreprendre par ailleurs pour retrouver le chemin de la croissance. Alors que le pays continue de s’enfoncer dans une crise économique et financière intérieure sans précédent et doit toujours composer avec un environnement international catastrophique, il est plus que jamais temps de prendre conscience qu’aucune découverte de pétrole ou de gaz, quelle que soit son ampleur, ne pourra le sauver de la dépression actuelle. Seul un engagement fort et sincère en faveur de réformes économiques indispensables pourra le faire.

Ce texte est une traduction synthétique et actualisée d’un article originellement publié en anglais sur le site du Lebanese Center for Political Studies.

Par Carole NAKHLÉ

PDG du cabinet de consultants Crystol Energy (Londres) et chercheuse principale au LCPS.


L’absence de découverte de réservoir de gaz commercialisable dans le bloc 4 des eaux libanaises, annoncée la semaine dernière par Total et ses partenaires, constitue un nouveau coup dur alors que l’économie nationale est déjà à genoux et que l’environnement économique mondial fait face à des défis majeurs liés à a pandémie de Covid-19. Si ce type de résultat est courant...

commentaires (5)

, quelle que soit son ampleur (découverte de gaz+pétrole), ne pourra le sauver de la dépression actuelle. Seul un engagement fort et sincère en faveur de réformes économiques ( pas seulement économiques ) indispensables pourra le faire. on peut rever on pourra créé une commission pour traiter le sujet comme nos chefs savent bien faire

youssef barada

15 h 17, le 12 mai 2020

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Commentaires (5)

  • , quelle que soit son ampleur (découverte de gaz+pétrole), ne pourra le sauver de la dépression actuelle. Seul un engagement fort et sincère en faveur de réformes économiques ( pas seulement économiques ) indispensables pourra le faire. on peut rever on pourra créé une commission pour traiter le sujet comme nos chefs savent bien faire

    youssef barada

    15 h 17, le 12 mai 2020

  • S'il ne fallait pas payer pour voir ce serait super. Et les sous pour l'exploration ils sont pris d'où? De l'argent des déposants, à la banque centrale. On n'en sort plus

    M.E

    23 h 53, le 11 mai 2020

  • "un changement important de conjoncture est toujours possible" Il n'est qu'un seul changement qui fera changer d'avis Total, ENI et tous les autre: le désarmement du Hezbollah. N’espérez rien avant cela, ni pétrole ni aides internationales ni quoi que ce soit d'autres car ces armes sont la protection des corrompus et de ceux qui détruisent en catimini les institutions de l’état.

    Pierre Hadjigeorgiou

    13 h 02, le 11 mai 2020

  • Mon Instinct me dit que c est de l’Intox! Les Pressions Internationales sur les Compagnies de forage ne seraient pas étrangères a cette désillusion bien médiatisée..

    Cadige William

    22 h 01, le 09 mai 2020

  • IL FAUT TABLER QU,IL N,Y A PAS D,HYDROCARBURES DANS LES GISEMENTS MARITIME. S,IL Y EN AURAIT CE SERAIT MIEUX. MIEUX VAUT LA SURPRISE ET L,AUBAINE QUE LA DESULLISION !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 02, le 09 mai 2020