Taille de guêpe et allure gracile. Illustration datant de 1844 tirée de la collection du Nordiska museet sous licence Creative Commons
C’est Marie Duplessis, célèbre courtisane française, qui avait inspiré à Alexandre Dumas le personnage de Marguerite Gautier dans La Dame aux camélias, et son alter ego opératique Violette dans La Traviata. À l’époque victorienne, ces héroïnes étaient enviées pour leur grande beauté diaphane et leur fragile allure. Au point de devenir les inspiratrices des fashionistas de l’époque qui ne se souciaient guère du fait qu’elles étaient atteintes de la tuberculose. Ces dames ne rêvaient plus que d’un visage à la peau pâle et transparente et d’une taille de guêpe, faisant une abstraction totale du mal, quasi intraitable, qui en était la cause. C’est ce que révèle un ouvrage actuellement revisité et intitulé Consumptive Chic: A History of Fashion, Beauty and Disease. Publié il y a trois ans par Carolyn A. Day, professeure d’histoire à la Furman University, cette étude se concentre sur la première moitié du XIXe siècle anglais, époque durant laquelle la tuberculose s’est transformée en grave épidémie dévastant l’Europe et les États-Unis. Aussi, avant la découverte des antibiotiques, les victimes de cette maladie, livides et affaiblies, dépérissaient lentement avant de « mourir par consumation », comme on disait à l’époque. Carolyn A. Day écrit notamment à ce sujet : « Entre 1789 et 1850, il y a eu une esthétisation croissante de la tuberculose qui est devenue indissociable d’un concept de la beauté féminine, inspirant une mode destinée à l’accentuer. »
Se parer de pâleur et de fragilité
En ces temps également, on pensait que cette mort à petit feu était héréditaire ou due à des miasmes et un air malsain. « Dans la classe aisée, ajoute l’auteure, on jugeait la prédisposition d’une femme à contracter la tuberculose au fait qu’elle était séduisante. Cette maladie mettait ainsi en valeur les critères d’une belle femme : une peau fine et pâle qui, en fait, résultait d’une perte de poids et d’un manque d’appétit. » À l’époque, les femmes bien portantes imitaient la maigreur des femmes malades en portant des corsets et des jupes volumineuses qui soulignaient un buste étroit et une taille fine. Elles avaient aussi recours au maquillage pour accentuer la pâleur du teint. Il s’agissait, aussi, d’apparaître fragile, dans une forme d’alanguissement théâtral, à la manière des héroïnes des spectacles à la mode. Plus tard, en 1909, un traité médical sur la tuberculose, rédigé par plusieurs médecins américains, confirmait ce diagnostic, formulé ainsi : « Durant les années précédant leur maladie, un grand nombre de personnes ayant contracté plus tard la tuberculose avaient eu une peau délicate et transparente ainsi que des cheveux fins et des yeux brillants et dilatées. Le teint rosé était causé par de fréquentes fièvres basses. »
Des bains de soleil curatifs au bronzage
Dans la seconde partie du XIXe siècle, les choses ont pris un nouveau tournant avec la découverte en 1882, par le médecin allemand Robert Koch, du bacille qui provoquait la tuberculose. Prévenir la maladie sur une large échelle devenait ainsi urgent et possible, tant en Europe qu’en Amérique. À cet effet, de grandes campagnes sanitaires ont été lancées, dont une concernant la mode, les médecins dénonçant les robes à traîne susceptibles d’amasser des germes dans la rue et de les rapporter à la maison. À ce sujet, une caricature parue en 1900 dans la revue Puck sous le titre « The Trailing Skirt: Death Loves a Shining Mark » (« La jupe à traîne : la mort aime la note brillante ») avait fait sensation. Elle représentait une soubrette secouant la robe d’une dame, avec en arrière-plan la mort. Haro aussi sur le corset, responsable d’exacerber la tuberculose en limitant la respiration et la circulation du sang. Ce qui a permis d’introduire des corsets fabriqués en matière élastique pour diminuer la pression sur les côtes causée par les lourds corsets de l’époque victorienne. Car les femmes continuaient à vouloir paraître minces et diaphanes. Au début du XXe siècle, deux facteurs les ont détournées de ces diktats. D’abord les chaussures qui devenaient un accessoire important pour mettre en avant leur allure, les jambes se dévoilaient avec le raccourcissement des ourlets. Enfin, à la même époque, les médecins, prescrivant les bains de soleil comme un traitement de la tuberculose, ont lancé, sans le vouloir, la vogue moderne du bronzage. À la fin de l’ère victorienne, et avec l’avènement de la révolution industrielle, la palette des couleurs de la peau s’est inversée : le teint clair est devenu la caractéristique de la classe ouvrière qui était enfermée dans les usines. L’aristocratie, en revanche, déjà familiarisée avec les bains de soleil thérapeutiques, avait pris goût au bronzage avec le développement du tourisme balnéaire.
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