De masque en masque

Je ne trouve pas mes lunettes. Et puis d’ailleurs je m’aperçois que je ne m’en sers plus. Mes lunettes de myope m’aidaient à voir au loin, rassemblaient les pixels dispersés par une déformation de ma cornée ou de mon globe oculaire, les ordonnaient et les transformaient en objets cohérents que mon cerveau avait la satisfaction de reconnaître à distance. La distance la plus éloignée à portée de ma vue se borne désormais à quelques mètres. Je n’ai plus besoin de mes lunettes. Je ne les cherche plus. Je me contente de savoir qu’elles savent où elles se trouvent. Et ce que mon handicap me permet de voir sans leur aide me suffit. Ça commence à faire long, ce confinement, quand on y pense. Mais quand on n’y pense pas, le temps semble passer plus vite. Par un de ses étonnants artifices, notre mémoire semble s’adapter à une nouvelle notion de la durée et louvoie pour nous alléger la souffrance d’une attente dont nul ne connaît la fin.

Pour ceux qui ont passé l’automne et terminé l’année 2019 dans la fureur et l’exaltation de la thaoura, l’assaut du coronavirus aura été une transition d’un masque à l’autre. Le premier contre les gaz lacrymogènes, l’autre contre la bête que l’on sait. Voilà quelques mois que l’univers en a après notre souffle, mais celui-ci est visiblement plus long qu’on ne pourrait le croire. Nous n’avons pas décoléré contre la classe gouvernante et ses pillages éhontés des dernières années. Les abus du système bancaire nous exaspèrent au plus haut point, bien que conscients de la faillite dont il nous fait payer les conséquences. Mais la pandémie a mis une sourdine à nos revendications et le port du masque a voilé nos voix. Les épreuves se télescopent et les priorités se bousculent. Cette pandémie sera-t-elle une aubaine pour notre État peau-de-chagrin ? À l’heure où les pays du monde entier annoncent leur entrée en récession, on voit mal comment, sinon par nécessité de maîtriser la pandémie par de petites donations ciblées, ils pourront aider le Liban officiel à se renflouer. On constate en passant que « charité bien ordonnée » ne commence plus uniquement par soi-même, et que pour se protéger contre ce virus, il est important de protéger autrui en même temps. Tant qu’il restera une seule personne contaminée sur cette terre, nul ne sera à l’abri de la maladie. Belle consolation pour les rebelles libanais : après la honteuse tentative des partis confessionnels locaux de distribuer des aides et des masques frappés de leurs logos, on constate que même les plus pauvres d’entre les pauvres ne veulent plus de ces charités intéressées. L’initiative privée et les associations indépendantes font un travail merveilleux et les sommes consistantes qu’elles reçoivent de toutes parts prouvent que la confiance retirée aux « zaïms » politiques s’est reportée sur le simple concitoyen. L’appartenance humaine remplace peu à peu la vanité confessionnelle. Partout on remplit des cartons, partout on transfigure le temps inutile du confinement en un temps nourricier. Frappés coup sur coup de deux énormes crises, l’élan de la première nous a préparés à encaisser la suivante.

Pour autant, les expatriés récemment retournés au Liban multiplient les témoignages sur les conditions sanitaires optimales, la discipline et l’amabilité avec lesquels ils ont été accueillis. Les marques de fatigue et les traces du masque sur le visage du ministre de la Santé Hamad Hassan lui ont valu hier d’innombrables manifestations de sympathie. Il est vrai que nous n’avons pas les moyens de mener de vastes campagnes de dépistage, mais la maladie est difficile à cacher, ce qui laisse penser que les chiffres officiels de la contagion, plutôt rassurants, sont relativement fiables. Vu sous cet angle, il est clair que le gouvernement travaille dur pour mériter la confiance des gens. Il lui faudra encore renoncer aux projets opaques tels que le barrage de Bisri et assurer la probité des nominations judiciaires et administratives pour mériter un mandat né sous les pires auspices. Tout cela prouve que l’écho de la thaoura s’entend encore dans les rues désertes de nos villes, et que derrière leurs masques, gazés, confinés, les Libanais en imposent désormais à leur classe politique. Et celle-ci sait qu’ils la regardent.


Je ne trouve pas mes lunettes. Et puis d’ailleurs je m’aperçois que je ne m’en sers plus. Mes lunettes de myope m’aidaient à voir au loin, rassemblaient les pixels dispersés par une déformation de ma cornée ou de mon globe oculaire, les ordonnaient et les transformaient en objets cohérents que mon cerveau avait la satisfaction de reconnaître à distance. La distance la plus...

commentaires (6)

Concernant le barrage de Bisri ,et d'après la maquette le projet semble etre esthétiquement merveilleux . Sans compter qu'il n'est pas un luxe mais une nécessité . D'ailleurs ,il est en voie de construction malgré les vociférations des uns et des autres . Le reboisement des alentours du barrage compensera les centaines d'arbres tramçonnés dans le but de récupérer et d'engranger les eaux de la pluie qui alimenteront la région et plus de la moitié de la capitale qui souffrent depuis des années d'une rude pénurie d'eau .

Hitti arlette

21 h 19, le 09 avril 2020

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Commentaires (6)

  • Concernant le barrage de Bisri ,et d'après la maquette le projet semble etre esthétiquement merveilleux . Sans compter qu'il n'est pas un luxe mais une nécessité . D'ailleurs ,il est en voie de construction malgré les vociférations des uns et des autres . Le reboisement des alentours du barrage compensera les centaines d'arbres tramçonnés dans le but de récupérer et d'engranger les eaux de la pluie qui alimenteront la région et plus de la moitié de la capitale qui souffrent depuis des années d'une rude pénurie d'eau .

    Hitti arlette

    21 h 19, le 09 avril 2020

  • SI C,ETAIT COMME VOUS LE DITES ON NE LAISSERAIT PAS OU ON NE DONNERAIT PAS SA BENEDICTION AUX PREDATEURS BANQUIERS POUR DEVALISER LES ECONOMIES D,UNE VIE DES DEPOSANTS DANS LEURS BANQUES. LES PROPRIETAIRES DES BANQUES ONT FINANCE L,ETAT EN FAILLITE ILS DEVRAIENT EN SUBIR SEULS LES CONSEQUENCES. C,EST LA LOI DE LA JUSTICE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    19 h 33, le 09 avril 2020

  • Merci Fifi pour ce rappel de, et discret hourah à la thawra qui nous manque quand même! Cheers.

    Wlek Sanferlou

    14 h 43, le 09 avril 2020

  • Marius Shroeder disait : fais du bien à ton corps pour que ton âme ait envie d'y rester . Comme si la nature avait réorganisé la société dans laquelle nous vivons , histoire de remettre tout le monde à sa place et de rappeler les priorités. Pensons à ne garder que le positif de toute cette expérience . Vos lunettes doivent être bien à leur place , Fifi.

    FRIK-A-FRAK

    13 h 42, le 09 avril 2020

  • Trop de masques vont encore tomber . Mais ce gouvernement est-il en mesure de renoncer aux projets opaques tels que le barrage de Bisri et assurer la probité des nominations judiciaires et administratives pour mériter un mandat né sous les pires auspices??Le doute est grand mais bon ....Wait and see.

    Antoine Sabbagha

    13 h 28, le 09 avril 2020

  • Bravo pour cet article au ton très juste, qui résume bien notre quotidien mêlé d'angoisse et d'espoir.

    Georges Airut

    09 h 45, le 09 avril 2020