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L'Orient littéraire

Requiem pour une jeunesse syrienne sacrifiée

Après la parution d'un récit autobiographique en 2018, Le Petit Terroriste (Flammarion), le poète et journaliste syrien Omar Youssef Souleimane propose cette année chez le même éditeur Le Dernier Syrien. Celui qui a été correspondant pour la presse syrienne et internationale entre 2006 et 2010 nous fait revivre les premières semaines du Printemps arabe en 2011, à Damas, sa ville natale, puis à Homs, à travers une écriture romanesque dense, saisissante et poétique.

Le poète et journaliste syrien Omar Youssef Souleimane. Photo D.R.

Les destins singuliers de Youssef, Mohammad, Khalil et Joséphine, une jeune fille alaouite au charme troublant, dessinent les contours d'un soulèvement juvénile porté par un idéalisme qui veut dépoussiérer une société contrainte et oppressée par un régime dictatorial. Pour quelques semaines, ces jeunes gens épris de liberté essaient d'incarner leurs rêves pour leur pays et pour eux-mêmes. Une partition amoureuse se joue au sein de ce groupe de militants de Damas, où s'entrechoquent homosexualité et tradition, sentiments et devoirs, aspirations profondes et diktats sociaux sclérosés... Alors qu'ils explorent les chemins de traverse de relations amoureuses illicites avec toute la grâce de la jeunesse, une répression sanguinaire va faire exploser en plein vol leurs rêves et leur élan.

Au fil des pages soutenues par une foi en l’avenir dont la fraîcheur ne se laisse jamais gagner par le tragique des événements, se compose en arrière-plan un requiem pour la jeunesse syrienne, sacrifiée de toutes parts. Livrés à eux-mêmes et pris en étau entre dictature et islamisme, les révolutionnaires se posent la douloureuse question du départ. Ainsi, Mohammad se résigne à tirer un trait sur son passé : « Je laisserai la clé à la maison. Je ne dirai adieu à personne. De toute façon, mon entourage aura disparu. Je voyagerai en avion. Cela sera moins dur que de voir défiler les lieux où j’ai grandi. Je ne veux me souvenir de rien. (...) Je crois qu'on finira tous, jusqu’au dernier Syrien, par se retrouver ailleurs, en dehors du pays. Pour ceux qui resteront, la Syrie que l'on connaît finira par les abandonner eux aussi. » Khalil, lui, est emprisonné et torturé par les services de renseignement du régime depuis plusieurs semaines, et c’est par la poésie qu’il fait perdurer son amour pour celle qui l’a entraîné dans la révolution.

Dans le regard perçant d’Omar Youssef Souleimane, se devinent des strates de luttes successives, des manifestations de 2011, à la clandestinité, l’emprisonnement puis l’asile politique en France en mars 2012. Le Dernier Syrien réussit le pari de captiver son lecteur, intrigué par une voix narrative qui épouse avec justesse le souffle libertaire de la jeunesse syrienne et son chant du cygne.


Quel lien existe-t-il entre Le Petit Terroriste et Le Dernier Syrien ?
Le Petit Terroriste est un récit autobiographique sur mon adolescence en Arabie saoudite dans un environnement salafiste. Mon dernier texte est un roman, ou plutôt une autofiction. Il est inspiré de faits réels que j’ai vécus ou dont j’ai été témoin. J’ai participé aux manifestations à Damas à partir du 15 mars 2011, puis j’ai continué à Homs, comme mes personnages. Les soulèvements de Homs avaient pour objectif d’unir politiquement sunnites et alaouites contre le régime. J’appartenais au groupe « Nabd » (qui fait référence à un cœur qui palpite) ; dans mon livre, c’est au mouvement « Qalb » (le cœur) qu’appartiennent Joséphine, Khalil et Youssef. Comme eux, nous avions un bâtiment réservé aux militants, dont un appartement transformé en hôpital pour soigner les blessés du régime. Mon travail consistait à filmer les manifestations et les victimes pour les chaînes internationales. Puis j’ai été recherché par les services secrets, et j’ai fui en Jordanie où j’ai été arrêté, car on me suspectait d’être un terroriste. Lorsque j’ai été relâché, j’ai demandé l’asile politique à l’ambassade de France.


Comment est né Le Dernier Syrien ?
J’ai perdu plusieurs amis avec qui on a milité ; ils ont été assassinés par les services de renseignements syriens. On a vécu des moments inoubliables ; j’ai eu besoin d’écrire pour eux mais il a fallu laisser passer un peu de temps.

Mes personnages s’inspirent de plusieurs de mes rencontres. Chez Youssef, il y a une partie de moi, mais je me sens surtout proche de Joséphine ; elle représente l’espoir, la force, l’indépendance et l’humour. Disons que j’aimerais être comme ça. Elle rassemble les jeunes autour d’elle et elle rappelle le rôle des femmes pendant la révolution syrienne, tant qu’elle a été pacifique. Elles apportaient des médicaments, organisaient les manifestations, aidaient les militants à s'enfuir, à traverser les check-points...

J’ai voulu représenter la diversité des attitudes qu’a suscitée la révolution. Mohammad, l’amant de Youssef, incarne tous les jeunes gens perdus, qui ne parvenaient pas à se prononcer sur la pertinence de la révolution en voyant le nombre de morts qui ne cessait d’augmenter. Ainsi, il s’interroge surtout sur sa vie intime, sa bisexualité… Youssef est différent, il pense qu’il n’a pas d’autre choix que de s’engager, même s’il est en train de creuser sa propre tombe.

Dans ce quatuor, chacun a son histoire, sa vision, et sa voix. Mais ce qui les réunit, c’est le rêve d’un pays sans violence.


Quel est le sens de la parution de ce roman huit ans après la révolution syrienne ?
Je revis ma propre révolution par l’écriture, qui est ma seule façon de vivre et d’exister. C’est par elle que je trouve un refuge, un pays. L’encre et le sang sont souvent liés pour ceux qui ont vécu la guerre.

La Syrie d’hier n’existe plus et, aujourd’hui, elle connaît plusieurs occupations, turque, iranienne et russe. Plus d’un million de logements ont été détruits dans le pays, des centaines de milliers de Syriens ont été tués, et il y a plus de douze millions de réfugiés dans le monde, dont je fais partie. Une seule chose a survécu : le rêve, et c’est à proprement parler ce qui définit Le Dernier Syrien. J’ai choisi la forme romanesque car elle me semble idéale pour fixer, malgré la violence, la beauté des détails du quotidien et de l'amour.


Le contexte de la révolution ne déclenche-t-il pas une forme de libération mentale qui encourage les personnages à découvrir qui ils sont ?
Cette révolution est celle d’une jeunesse vivante et amoureuse ; ces jeunes ne tendent pas seulement à renverser le régime, mais à s’affranchir de tous les tabous qui les empêchent d’évoluer et de vivre comme ils l’entendent. Dans le roman, Mohammad cherche des réponses à son identité sexuelle dans ses lectures, qui lui montrent que l’homosexualité a toujours été présente dans l’histoire du Moyen-Orient. J’ai jalonné mon récit d’anecdotes historiques qui créent un effet de contraste avec l’obscurantisme actuel, en évoquant l’histoire du calife abbasside Al-Wathiq, au IXe siècle, et de son amant Mohaj, ou le calife Al-Amine « qui vivait à Bagdad, où de nombreux ghilman – des éphèbes – étaient à son service ».

À notre époque, l’homosexualité en Syrie est condamnée mais très présente. Je mentionne dans le roman ses lieux de prédilection à Damas : le jardin Sebki, le hammam de la vieille ville, le cinéma« Byblos », ou encore le site internet « Habibati ». Si ces jeunes gens sont surpris, ils sont arrêtés et risquent jusqu’à trois mois de prison.


Comme Youssef, Joséphine et Mohammad, vous avez fait le choix de quitter la Syrie. Le regrettez-vous ?
Mes personnages avaient trois possibilités : mourir, quitter le pays ou devenir islamiste et être protégé. Pour garder notre humanité, et c’est notre plus grande victoire, nous avons dû partir.

La liberté est ma seule racine et je n'avais pas d'autre choix. Les démocrates en Syrie, les rêveurs étaient seuls, personne ne les protégeait. Ce qu’ils voulaient, c’était lutter contre le régime et contre les islamistes, et effacer leurs conséquences néfastes sur la société.

J’ai eu des regrets au début, je me demandais si je pouvais encore faire quelque chose, comme Youssef, dans le roman, qui s’interroge : « Qui va filmer les victimes ? » Et puis j’ai quitté ma mère et je ne l’ai jamais revue. Mais j’ai fui pour éviter l’emprisonnement et la torture, dont la violence est atténuée dans mon texte par rapport à la réalité, qui est insoutenable.

J’ai une certaine nostalgie par rapport à Damas, qui est la ville la plus libre et la plus chaleureuse de Syrie, surtout la vieille ville. Elle représente notre civilisation.


Comment pourriez-vous définir votre style d’écriture ?
J’écris d’une manière simple, profonde et poétique. Je m’intéresse à la psychologie de mes personnages et j’essaie de raconter les paradoxes de leur vie. La question que je me suis posée pour Le Dernier Syrien est de savoir comment une histoire ancrée dans le quotidien peut être de l’ordre du mythe.

Au début du roman, j'évoque le prophète Joseph et son destin fascinant. La mère de Youssef l’a nommé ainsi en référence à la beauté du personnage. Dans le dénouement du récit, un nouveau mythe de l’avenir s’esquisse, mais cette fois, c’est celui d’une jeune femme, Joséphine, qui incarne le soulèvement syrien dans toute son authenticité. Elle fait figure de prophète moderne, qui fascine ses congénères et qui les fédère, pour organiser une lutte collective.


Dans quelle mesure votre roman peut-il se lire dans une perspective plus globale dans le monde arabe, traversé par une vague de soulèvements de la rue ?
Depuis le 17 octobre 2019, je suis avec passion les manifestations au Liban. C’est magnifique ce peuple libanais uni après tout ce qu’il a souffert pendant la guerre civile. On voit le vrai Liban dans la rue, celui dont on rêve. Pour les Syriens, le pays est une fenêtre de la liberté. D’une certaine façon, je revis le début de la révolution syrienne et tous nos espoirs, sauf que la situation actuelle est très différente de ce qu’on imaginait.

Depuis le début du Printemps arabe, il y a eu de vrais changements, surtout dans le rapport des jeunes à la religion ; ils se laissent beaucoup moins manipuler. Cette nouvelle génération est intéressée par sa propre histoire. Quand j’entends les jeunes Libanais, ils me fascinent : ils ont une conscience collective, ils savent ce qu’ils veulent... Et je crois que le mouvement va prendre de l’ampleur dans le monde arabe, c’est déjà le cas en Irak. En Syrie, les jeunes attendent une occasion pour une nouvelle vague de révolution. Les graines de la liberté feront pousser de nouveaux arbres.


Le Dernier Syrien de Omar Youssef Souleimane, Flammarion, 2020, 272 p.


Retrouvez l'intégralité de L'Orient littéraire ici



Les destins singuliers de Youssef, Mohammad, Khalil et Joséphine, une jeune fille alaouite au charme troublant, dessinent les contours d'un soulèvement juvénile porté par un idéalisme qui veut dépoussiérer une société contrainte et oppressée par un régime dictatorial. Pour quelques semaines, ces jeunes gens épris de liberté essaient d'incarner leurs rêves pour leur pays et pour...

commentaires (3)

LE COMPLOT DE LA GUERRE CIVILE SYRIENNE A UNE HISTOIRE. IL FUT PLANIFIE PAR LES DEHORS MAIS EXECUTE PAR LES DEDANS.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

18 h 25, le 23 février 2020

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Commentaires (3)

  • LE COMPLOT DE LA GUERRE CIVILE SYRIENNE A UNE HISTOIRE. IL FUT PLANIFIE PAR LES DEHORS MAIS EXECUTE PAR LES DEDANS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    18 h 25, le 23 février 2020

  • voyons ,rester en Syrie ou MOURIR!!!!! HONTE à tous les pays qui laissent ce bon peuple disparaitre sans lever le petit doigt! signe de la disparition de notre humanité;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    16 h 59, le 23 février 2020

  • "Printemps arabe"?? que de noms faux... C est le terrorisme implanté.

    Marie Claude

    12 h 24, le 23 février 2020