Nos Lecteurs ont la Parole

Le 17 octobre n’est pas octobre 17

Karim Richard JBEILI
OLJ
14/02/2020

Lorsqu’on observe les révolutions arabes, depuis celle de Tunisie en 2011 jusqu’à celle du Liban aujourd’hui, on est frappé par leur difficulté à déboucher sur le plan politique. Dans les premiers temps, ce sont les partis islamistes traditionnels qui ont profité du printemps arabe pour se faufiler jusqu’au pouvoir. Puis le mouvement populaire s’est contenté de promouvoir des revendications précises, comme la chute du régime ou l’annulation de la cinquième réélection du spectre Bouteflika en Algérie. Les seules fois où la révolution s’est aventurée sur le terrain militaire, en Syrie et en Libye, ce fut un véritable désastre national et international.

Forts de leurs déconvenues, les révolutionnaires ont pris le parti de soigneusement éviter le recours à la force. Malgré l’usage immodéré d’agents provocateurs par le pouvoir, les manifestants ont évité de réagir lors des provocations bénignes, au Liban, ou beaucoup plus musclées au Soudan et en Irak, où plusieurs centaines de morts sont à déplorer.

Il est une autre résolution sur laquelle les révolutionnaires se sont montrés inébranlables, celle de ne pas avoir de représentation politique. Comme les « gilets jaunes », ils ne nient pas l’action politique puisque le mouvement qu’ils constituent est porteur de revendications politiques. Ils semblent plutôt refuser d’être du côté du pouvoir, tout en ne refusant pas de négocier avec lui.

L’originalité de la situation libanaise est très instructive à cet égard. La révolution se présente comme voulant dépasser les cadres restrictifs du système féodal. C’est toute la population, indépendamment des appartenances sectaires, qui se présente face à l’État. Un mouvement de citoyens sans références religieuses. Preuve en est, ils organisent dans la rue des ateliers de discussion sur la Constitution, les changements possibles de celle-ci ainsi que toutes sortes d’autres sujets qui se rapportent à l’éducation à la citoyenneté.

Il y a eu aussi un mouvement assez remarquable où les manifestants se sont donné la main pour couvrir dans une chaîne humaine toute la longueur du pays. C’est dire qu’en plus de se mettre en valeur comme nombre de citoyens identiques sans référence religieuse, il y a une identification au territoire, uniformisé par cette chaîne humaine citoyenne, pour dépasser le morcellement confessionnel de celui-ci.

On pourrait s’attendre à ce qu’à brève échéance un parti politique émerge de ce mouvement national pour le représenter sur le plan politique. Pourtant ce n’est pas le cas. À chaque fois, ce mouvement citoyen national s’arrête aux portes du pouvoir politique et recule devant cette éventualité.

On pourrait se retrouver devant un scénario semblable à la révolution de 1789, au moment où l’assemblée des députés hésite à décapiter Louis XVI et, avec lui, le système féodal. Il y a effectivement un système de féodalité politique au pouvoir au Liban et on pourrait prêter aux révolutionnaires une dernière hésitation avant de le détruire. Ce ne serait alors qu’une question de temps avant qu’ils ne constituent un parti laïc non confessionnel qui n’aurait alors aucun mal, porté qu’il est par une telle unanimité, à se hisser au faîte du pouvoir. Mais rien jusqu’à présent ne semble aller dans ce sens. Aucun parti ne s’est dégagé de cette vague populaire.

La révolution du 17 octobre au Liban ne ressemble pas non plus à la révolution d’octobre 17 en Russie. C’est loin d’être une révolution prolétarienne. Il s’agit plutôt d’un mouvement citoyen qui vise à mettre de l’ordre dans l’administration publique et éradiquer la corruption pour faciliter la bonne marche des affaires entravée par l’incurie des autorités. C’est une révolution qui veut que les affaires tournent rondement sans les obstacles inutiles que lui imposent la féodalité et la corruption.

Il y a, dans ce mouvement, une sorte de méfiance par rapport au niveau politique. Il est résolument campé dans la société civile et accuse le pouvoir de mal la gérer sans nécessairement vouloir prendre sa place. Il y a un lien oppositionnel de négociation avec le pouvoir, certes, mais ce lien n’est pas essentiel à la pérennité du mouvement révolutionnaire. Pour exister, le mouvement n’a pas impérativement besoin de stimuler cette opposition, même si elle peut lui être utile par moments.

C’est qu’il dispose d’une source de solidarité qui lui vient d’ailleurs. Il tire toute sa force et sa cohésion d’internet. N’oublions pas que ce mouvement est né lorsque le gouvernement a voulu imposer une taxe sur les appels WhatsApp. C’est une preuve supplémentaire du rôle essentiel que joue internet dans les mouvements révolutionnaires arabes. Mais c’est déjà un fait reconnu par tous les observateurs. Ne serait-ce que parce qu’un des moyens de répression qu’utilise le pouvoir est de couper l’accès à internet.

L’existence du mouvement, sa cohérence, sa solidarité sont assurées par internet. Il n’a donc pas besoin de son opposition au pouvoir de façon essentielle. Une maladresse du pouvoir, de temps en temps, suffit à le stimuler durablement. Il a tout son temps. Il n’a pas peur de s’éteindre. Et même s’il s’éteint quelque temps, il a de bonnes chances de redescendre dans la rue un peu plus tard.

Ce qui donne cette caractéristique exceptionnelle aux révolutions arabes depuis 2011, c’est qu’elles n’ont plus besoin de la violence du pouvoir pour être stimulées. Elles peuvent résister à toutes les provocations du pouvoir sans effort. En Irak en ce moment, plusieurs centaines de victimes de la répression n’ont pas suffi à enlever au mouvement son sang-froid, son caractère cool, pacifique et citoyen.

Plusieurs révolutions arabes ne savaient pas encore que leur grande force résidait dans leur capacité d’être, sans succomber aux provocations du pouvoir. Cela leur a coûté très cher. En particulier en Syrie et en Libye. Mais aujourd’hui les révolutionnaires ont compris que la grande faiblesse du pouvoir est précisément son recours à la violence, surtout si on ne lui donne aucune raison légitime de l’utiliser.

Au Liban, comme ailleurs dans le monde arabe, s’est cristallisé grâce à internet un nouveau lien social qui transcende les communautés traditionnelles. Il a développé progressivement une conscience de lui-même en tirant la leçon de ses expériences et notamment de ses échecs. Il a développé également un code d’éthique fondé sur le non-usage de la violence, par mesure de sécurité, et sur la responsabilité citoyenne.

Ce mouvement sait également, même si c’est de manière plus confuse, qu’il appartient à la dimension anthropologique et n’a pas vocation à être représenté sur le plan politique. On pourrait le comparer à une nouvelle religion qui n’a pas intérêt à se situer sur la scène politique même si elle peut y recommander certaines orientations plus vertueuses que d’autres.

Les révolutions arabes sont en fait des mutations anthropologiques qui se reflètent à l’occasion sur le plan politique. Dans ce monde où la religion est si importante, la survenue d’un nouveau lien social comparable à la religion risque de provoquer des changements non négligeables et rendre désuètes lesdites religions. Il est aussi probable que la mutation anthropologique de la société civile va entraîner avec elle un changement dans la conception de l’État qui a déjà subi un énorme discrédit de légitimité. Il va sans doute avoir de plus en plus de mal à justifier sa neutralité et sa différence par rapport à la société civile si les motifs principaux de ses comportements sont l’intérêt économique égoïste, privilège exclusif de celle-ci. Peut-être que le message principal de la révolution libanaise est de dire à l’État : « Si nous nous bornons à jouer notre rôle de société civile sans envahir le champ politique, à toi de jouer le rôle d’État, économiquement neutre et non corrompu, sans envahir le champ de la société civile. » En d’autres termes, les responsables politiques ne doivent pas sortir de leur rôle étatique en faisant mal leur travail ou en poursuivant des intérêts égoïstes qui sont l’apanage des seuls membres de la société civile. En contrepartie, les membres de la société civile réclament une meilleure gestion du pays sans souhaiter prendre la place de ces responsables.

Psychanalyste et psychologue

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