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Liban

Balles en caoutchouc : qu’est-ce que c’est, et dans quelles conditions doivent-elles être utilisées ?

Repère
Après les violents affrontements du week-end dernier dans le centre-ville de Beyrouth et alors que plusieurs ONG ont épinglé la police libanaise pour usage excessif de la force, « L’OLJ » fait le point.


22/01/2020

Depuis le week-end dernier et les affrontements qui ont opposé les manifestants aux forces de l’ordre dans le centre-ville de Beyrouth et fait plus de 500 blessés, circulent des images sur les réseaux sociaux de blessures plus ou moins impressionnantes subies par les contestataires : une marque circulaire rouge ou carrément un trou, voire une lèvre déchirée ou un œil emporté... Les images les plus choquantes sont généralement le résultat d’un tir de balle en caoutchouc, une des armes de l’arsenal répressif non létal utilisé par les forces antiémeute libanaises, avec les canons à eau, et bien sûr les grenades lacrymogènes.

Qu’est-ce qu’une balle en caoutchouc ? Dans quel contexte et sous quelles conditions ces balles sont-elles généralement utilisées, et avec quels risques ? L’Orient-Le Jour fait le point.


De quoi s'agit-il ? 

Les « balles en caoutchouc » sont des projectiles dits « à impact cinétique », qui se présentent sous la forme de sphères en caoutchouc ou de balles en métal recouvertes de caoutchouc. Elles peuvent être tirées à partir d’armes standard ou spécifiques, à l’instar des lanceurs de balles de défense à des fins non létales. Ce type de projectiles sont surtout utilisés à travers le monde pour disperser des manifestants ou des émeutiers, en heurtant les contestataires et en les incapacitant, sans que les projectiles ne pénètrent normalement dans la chair. Tirées à courte distance, elles peuvent toutefois causer de graves blessures, voire la mort.

Les balles en caoutchouc ont été introduites au début des années 70 par les forces de l’ordre britanniques dans le cadre de la répression des émeutes en Irlande du Nord. À l’origine, elles étaient supposées être tirées dans les jambes des manifestants ou au sol, afin qu’elles rebondissent avant de toucher leur cible.

Dans le South China Morning Post, Darren Mann, un chirurgien militaire, précise que ces projectiles sont conçus pour « frapper afin de provoquer une invalidité provisoire ». Pour le spécialiste, l’impact lorsque la balle touche sa cible peut atteindre la force de l’impact d’une balle de base-ball lancée à 100 km/h.

Il semble, d’après les photos publiées sur les réseaux sociaux au cours du week-end dernier, que les projectiles utilisés à Beyrouth soient des sphères de caoutchouc, et non des balles en métal enrobé. Mais ni Omar Nachabé, expert et docteur en justice criminelle, ni Lama Fakih, directrice adjointe de l’organisation Human Rights Watch pour le Moyen-Orient, n’ont pu confirmer quel type de balle en caoutchouc a été utilisé.


Dans quel cadre ces armes doivent-elles être utilisées ? 

Les principes de base de l’ONU sur l’utilisation de la force et des armes à feu par les autorités policières, adoptés en 1990, soulignent que « la mise au point et l’utilisation d’armes non létales neutralisantes devraient faire l’objet d’une évaluation attentive afin de réduire au minimum les risques à l’égard des tiers et l’utilisation de telles armes devrait être soumise à un contrôle strict ». Le guide de l’ONU sur l’utilisation des « armes moins létales par les forces de l’ordre », publié en 2019, prévoit que les projectiles à impact cinétiques doivent « généralement être utilisés en ciblant le bas de l’abdomen ou les jambes d’un individu », et ce uniquement en cas de « menace imminente » de blessure. Selon les « conseils d’application » des principes de l’ONU développés par Amnesty International, ces projectiles ne doivent pas être « tirés au hasard dans la foule, mais cibler directement des personnes violentes, et seulement lorsque tous les autres moyens de stopper la violence ont été épuisés ». « Ils doivent viser la partie basse du corps pour minimiser les risques de blessures sévères » et ne jamais être utilisés de manière indirecte, en faisant rebondir le projectile sur le sol.

Selon la directrice adjointe de HRW, contactée au téléphone, les Forces de sécurité intérieure (FSI) n’ont pas respecté, durant le week-end écoulé, ces normes internationales et ont utilisé les balles en caoutchouc, tout comme les gaz lacrymogènes, « à des fins punitives et non en tant que méthode de dispersion des foules », ce qui devra faire l’objet d’une « enquête transparente ».



L'ONG de défense des droits de l'homme Amnesty International a, pour sa part, appelé le Liban à mettre fin à "l'usage excessif de la force contre les manifestants", en postant une vidéo sur son compte Twitter montrant l'action de la brigade antiémeute contre les protestataires. L'ONG y dit avoir documenté un certain nombre de violations des droits de l'homme.


Au Liban, le code de conduite des FSI ne donne aucune précision sur l’utilisation de ce type d’armes. Toutefois, l’article 7.1. de ce code appelle les policiers à « éviter la violence inutile ». Le recours à la violence doit être « proportionnel aux circonstances et uniquement après avoir épuisé tous les moyens non violents possibles ». Le député et ancien commandant des forces armées Chamel Roukoz, interrogé par L’Orient-Le Jour, a précisé que les armes non létales à disposition de la brigade antiémeute devraient normalement être utilisées de manière graduelle, en utilisant d’abord les canons à eau, puis les gaz lacrymogènes et, en dernier recours, les balles en caoutchouc.

L’expert Omar Nachabé explique pour sa part que les lanceurs de balles en caoutchouc doivent, selon les normes internationales, « être utilisés uniquement sous la supervision d’un supérieur hiérarchique et que chaque tir doit être justifié ». « Le tireur, au nom duquel les balles ont été enregistrées lors de la prise de l’équipement avant le déploiement, doit pouvoir donner des détails sur les raisons qui l’ont poussé à tirer, et sur la cible visée », indique-t-il, précisant que dans le cadre de cette procédure de vérification « toutes les douilles doivent être ramassées », ce qui n’a pas été le cas le week-end dernier. Il ajoute que les tirs de ce type de balles en rafale sont interdits. Pour faciliter également ce processus, « le tireur ne doit ni être masqué ni être habillé en civil », ajoute-t-il.

Il estime dès lors que les forces antiémeute au Liban pâtissent d’un « manque évident de formation » et que les armes « ont été mal utilisées ». Pour étayer son propos, il indique notamment le fait que des civils ont été visés dans le dos, alors qu’ils s’éloignaient de l’endroit où avaient lieu les violences, « ce qui signifie qu’ils ne représentaient en aucun cas une menace évidente ».


La mise au point des FSI

Les Forces de sécurité intérieure ont pour leur part démenti avoir utilisé des balles en caoutchouc utilisées pour la chasse aux cochons sauvages ou aux sangliers, comme cela circule sur les réseaux sociaux. « Ces balles ne sont pas utilisées au Liban », peut-on lire dans un communiqué. « Les balles en caoutchouc utilisées au Liban sont les mêmes que celles utilisées dans plusieurs pays industrialisés. Elles sont utilisées contre les émeutiers les plus violents et dangereux après plusieurs avertissements », précisent les FSI. « Les agents des FSI ont l’ordre de tirer exclusivement en direction des jambes, à une distance d’environ 10 mètres. Néanmoins, dans peu de cas, ces balles ont été tirées à bout portant contre des personnes extrêmement violentes, notamment contre celles qui ont lancé des cocktails Molotov », selon le texte.


Les risques liés à l'utilisation de ces balles


Selon une étude médicale publiée en 2017 dans la revue médicale britannique BMJ Open, qui analyse 26 articles rapportant 1 984 cas de blessés, « en majorité de jeunes adultes » et des hommes, entre 1990 et 2007, « une victime sur 37 d’une balle en caoutchouc tirée par une arme de type Flash-Ball meurt des suites de ses blessures », qu’il s’agisse de contusions ou de plaies ouvertes. 71 % parmi les personnes touchées le sont grièvement, le plus fréquemment touchées « à l’épiderme ou aux extrémités » (mains et pieds). Et près d’un blessé sur six (15,5 %) subit une infirmité permanente, affectant le plus souvent la tête, le cou (notamment des éborgnements) ou le thorax. Pour les chercheurs impliqués dans cette enquête, ce type de balles « devrait faire l’objet de restrictions ».

Dans son article, le chirurgien militaire indique que ces projectiles « provoquent des déformations corporelles et sont parfaitement capables de pénétrer la peau, selon des caractéristiques balistiques similaires aux balles en métal ». Elles peuvent donc causer la mort des personnes visées. Ces risques sont notamment liés au type de balle utilisée (notamment si elle contient des composants métalliques) et à la distance du tir.

Selon des informations de l’Union américaine pour les libertés civiles, les blessures causées par les balles en caoutchouc sont multiples. Au niveau de la tête, les balles peuvent causer des traumatismes crâniens, une cécité partielle, voire des troubles cérébraux si la balle pénètre dans le globe oculaire. Elles peuvent également provoquer des troubles cardio-respiratoires en cas d’impact au niveau de la cage thoracique, des problèmes musculaires ou osseux, ou des dommages irréversibles aux organes susceptibles d’être touchés lors de l’impact.


Des balles qui font souvent l'objet de critiques

L'utilisation de balles en caoutchouc fait régulièrement l'objet de critiques à travers le monde.

A Gaza par exemple, ces munitions ont fait d'énormes dégâts lors des manifestations de la "Marche du retour" à la frontière avec Israël, qui a débuté au printemps 2018. Selon le ministère palestinien de la Santé, pour réprimer ces manifestations, les soldats israéliens ont souvent, au moyen de snipers, visé aux yeux. Une cinquantaine de manifestants ont ainsi été aveuglés de façon permanente depuis le début du mouvement de protestation, selon la même source.

En France, lors des manifestations des Gilets jaunes, le lanceur de balles de défense (notamment en caoutchouc) utilisé contre les protestataires a été la cible de vives critiques, accusé d'avoir grièvement blessé de nombreux manifestants. Mais les forces de police ont justifié, à plusieurs reprises, l'utilisation d'une telle arme. 

Au Chili, en revanche, la police a suspendu en avril dernier l'utilisation des balles en caoutchouc lors de la répression des mouvements de contestation après une étude universitaire locale relevant la présence de substances dangereuses dans les projectiles, comme du plomb, contre seulement 20% de caoutchouc. 


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