Témoignages

En Syrie, « les gens n’arrivent plus à joindre les deux bouts »

Le pays est confronté à une crise économique d’une ampleur inédite.

Un marchand de Qamichli brandissant une liasse de livres syriennes. Archives AFP

Des clients font la queue devant l’étal d’une pâtisserie d’Idleb, tendant une liasse de livres syriennes en échange d’une douceur à la pistache et aux amandes. Le vendeur leur donne le gâteau qu’il enveloppe dans un billet. C’est ainsi que des Syriens tournent en dérision, dans une vidéo, la dévaluation de la livre et la récente flambée des prix que connaît actuellement leur pays. Cette même scène aurait pu être tournée dans les zones du régime. Un youtubeur syrien se filmait il y a une semaine en plein centre-ville de Damas pour évoquer la situation économique désastreuse. « Ça nous manque de voir quelqu’un mourir par un tir de sniper, aujourd’hui on meurt tous de faim », dit avec sarcasme Mahmoud Alhemesh.

Pour les habitants des régions sous contrôle de l’État, la guerre est certes finie, mais il s’agit aujourd’hui de survivre à la crise économique. Le pays ne parvient pas à sortir de la faillite et se trouve confronté à une crise d’une ampleur inédite. Dans les grandes villes syriennes, l’ambiance est morose, les commerces mettent la clef sous la porte les uns après les autres et la population continue de s’appauvrir. « C’est vrai qu’à Damas, on constate que pas mal de rideaux de fer sont tirés. De nombreux commerçants ont fermé boutique plutôt que de vendre à perte », raconte un observateur libanais tout juste de retour de la capitale syrienne. La livre syrienne a atteint des records, frôlant durant quelques heures les 1 000 livres pour un dollar sur le marché noir en début de semaine. Hier, le dollar y était à 800 livres. Le taux de change officiel reste, lui, à 434 livres pour un dollar, alors qu’il était à 47 livres au début de la crise syrienne en mars 2011.

Les neuf années de guerre ont laissé un pays exsangue. Si le régime syrien a repris la main sur les régions les plus stratégiques, il n’a toutefois pas pu renflouer ses caisses de manière significative.

« Le régime s’attendait à ce que l’ouverture des postes-frontières de Boukamal (vers l’Irak) et de Nassib (vers la Jordanie) soit bénéfique pour les exportations, mais cela n’a pas eu l’effet escompté. Il espérait également que le départ des Américains du Nord-Est, qui n’a finalement pas eu lieu, lui permettrait de mettre la main sur le pétrole et l’agriculture », explique Joseph Daher, opposant syrien, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et professeur affilié à l’Institut universitaire européen de Florence.



(Lire aussi : La livre syrienne à son plus bas historique sur le marché noir)


Le strict nécessaire
Les habitants des zones progouvernementales ne taisent plus leur désarroi face à un contexte qui se détériore à la vitesse grand V. « Je reste cloîtrée chez moi pour ne rien dépenser. Je ne sais pas ce qu’on va devenir », déplore Hévine, une habitante de la banlieue d’Alep. « Tout a renchéri et doublé en l’espace de quelques mois. La situation est désastreuse. Les gens n’arrivent plus à joindre les deux bouts », confie par téléphone un homme d’affaires damascène, qui requiert l’anonymat. Maher, un jeune employé de banque alépin, confie de son côté que les magasins et les marchés sont vides, les gens se contentant d’acheter le strict nécessaire. « On doit y penser à cent fois avant de s’offrir quelque chose de coûteux, mais la situation reste toujours meilleure qu’en 2016 », dit-il. Le poumon économique du pays a été repris par le régime il y a trois ans, mais peine à se remettre de ses traumatismes. « C’était la Sainte-Barbe il y a quelques jours (le 4 décembre) et généralement c’est la fête chez nous, mais cette année rien. Les restaurants font d’énormes promotions pour attirer les clients. Personne n’ose penser aux fêtes de fin d’année. Les gens qui fréquentent les cafés sont ceux qui ont encore des dollars », raconte de son côté Roger T., via WhatsApp.

La crise de liquidités en dollars au Liban et les mesures restrictives bancaires se sont rapidement répercutées sur le marché syrien, le pays du Cèdre étant le seul moyen de faire entrer des dollars dans le pays en raison des sanctions internationales, mais elles ne peuvent expliquer à elles seules la dépréciation récente de la livre syrienne. « La situation économique a certes empiré suite à la crise au Liban. Mais il existe des causes plus structurelles telles que la balance des paiements très déficitaire, le peu d’investissements de l’étranger, le manque de réserves de la Banque centrale et le fait que beaucoup de produits sont importés, tandis que la production locale (agricole et manufacturière) a subi des destructions massives », explique Joseph Daher.

« Des Libanais qui rentrent de Damas disent que les Syriens vivent bien, ils ont des boîtes de nuit, des restaurants, c’est la belle vie. Mais ce n’est qu’une façade. Certaines personnes continuent d’avoir un train de vie dément et ne ressentent même pas que des gens à côté d’eux crèvent de faim », fustige l’homme d’affaires damascène. Seule une infime partie de la société syrienne, connectée au régime Assad, n’est pas ou peu ébranlée par la crise en cours. « Ceux qui font beaucoup d’argent veulent que les choses restent telles quelles, alors que les industriels tapent du poing sur la table car rien n’est entrepris pour les aider », appuie Joseph Daher. L’entreprise familiale de fabrication de pièces détachées pour automobile de Roger T. se trouve aujourd’hui en difficultés. « Ça fait quatre mois que j’ai rien vendu. J’ai plein d’amis qui ne vendent rien non plus et certains ont dû fermer leur boîte. Mais moi je ne vais pas licencier mes employés. Si je fais ça, je les achève », confie-t-il.


Suspendus à la formation d’un gouvernement libanais
Le gouvernement syrien a mis en place une série de mesures afin de contrôler les prix de vente auprès des commerçants. « À Damas, c’est le jeu du chat et de la souris. Les petits commerçants se font harceler par l’État, qui surveille les prix de vente, exige la moindre facture, au lieu de s’en prendre aux gros poissons, qui font entrer leur marchandise frauduleusement », dénonce l’entrepreneur damascène. Cette gronde de la population face à une caste de nouveaux nantis connectés à Bachar el-Assad avait poussé Damas à reprendre ces derniers mois la main sur le secteur économique. En octobre, sous couvert de lutte contre la corruption, le régime aurait même serré la vis à plusieurs nababs, tels que Rami Makhlouf ou Samer Foz.

Pour contrer la dévaluation et la fuite des devises, le gouvernement a également promulgué une série de lois extrêmement contraignantes pour les importateurs. Après avoir émis un décret exigeant un dépôt de 10 % en dollars pour toute nouvelle licence d’importation, l’État syrien exige aujourd’hui que les importateurs bloquent 40 % en livres syriennes, dont 15 % de manière durable. Des obstacles qui mettent à mal le secteur. Alfredo, un importateur alépin de matières premières et de ciment résidant à Beyrouth confie au téléphone se retirer des affaires jusqu’à ce que le gouvernement syrien communique sur la crise. « Ni moi ni personne ne peut plus faire d’affaires en Syrie. On travaillait à perte. Ce qui se passe au Liban a beaucoup affecté la Syrie. Tous les Syriens sont suspendus à la formation d’un gouvernement au Liban. On attendait une intervention de la Banque centrale syrienne, mais comme la libanaise, elle est dans un autre monde », fustige l’homme d’affaires alépin.

Une menace sérieuse pèse sur le régime s’il ne parvient pas à se dépêtrer de cette crise financière. « Cette frustration socio-économique ne va pas nécessairement se traduire en manifestations directes contre le régime car il y a une fatigue générale, en tout cas sur le court terme. Le régime sait néanmoins que les gens sont à bout, et le danger persiste sur le plus long terme de voir transformer ses frustrations socio-économiques en opposition plus politique au gouvernement », conclut Joseph Daher.



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Des clients font la queue devant l’étal d’une pâtisserie d’Idleb, tendant une liasse de livres syriennes en échange d’une douceur à la pistache et aux amandes. Le vendeur leur donne le gâteau qu’il enveloppe dans un billet. C’est ainsi que des Syriens tournent en dérision, dans une vidéo, la dévaluation de la livre et la récente flambée des prix que connaît actuellement...

commentaires (6)

Plus facile d assasiner femmes et enfants innocents que de gerer l economie ! Il est grand temps que les propres alaouites se debarrasent de cette mafia qu est la famille Assad.

HABIBI FRANCAIS

06 h 48, le 09 décembre 2019

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Commentaires (6)

  • Plus facile d assasiner femmes et enfants innocents que de gerer l economie ! Il est grand temps que les propres alaouites se debarrasent de cette mafia qu est la famille Assad.

    HABIBI FRANCAIS

    06 h 48, le 09 décembre 2019

  • Avec une photo de dictateur sur leur billet pas étonnant qu’ils n’arrivent plus à rien faire avec ce billet chargé de la mort de 550.000 Personnes innocentes dont 150.000 enfants et la majorité sunnites. Avec la complicité de l’Iran du Hezbollah et de l’Occident car d’habitude ces derniers aiment à parler de record battu dans l’histoire ! Comment se fait que personne ne parle du plus grand déplacement de population au monde ?C’est bizarrement bizarre non????

    PHENICIA

    18 h 55, le 07 décembre 2019

  • Tiens Tiens on s'inquiete pour la Syrie qui a 1 ( UN ) milliard de $ de dette et notre cher Liban bien plus de 120 milliards et banque presque fermées .

    aliosha

    14 h 18, le 07 décembre 2019

  • La Syrie est en avance sur le Liban. Bougez pas, on arriiiiiiive!!

    Gros Gnon

    11 h 41, le 07 décembre 2019

  • Dans un pays écartelé entre forces américaines, russes, turques, iraniennes, ei, kurdes... ça devient difficile de joindre des bouts de toutes natures...alors joindre les 2 bouts is a challenge my dear. Sauf si les chinois viennent répandre leurs richesses comme ils l'avaient fait au 15eme siècle!! Yallah rêvons!

    Wlek Sanferlou

    04 h 16, le 07 décembre 2019

  • APRES TANT D,ANNEES DE GUERRE C,EST NORMAL.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    00 h 27, le 07 décembre 2019