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Tarawah Beauty Parlor, ou l’espoir des trans de Karachi

Pendant ce temps, ailleurs...

En 2009, le Pakistan a été l’un des premiers pays au monde à admettre légalement un « troisième sexe » ; l’an dernier, son Parlement a adopté un projet de loi historique qui permet aux transgenres de déterminer leur propre identité sexuelle dans les documents officiels.

OLJ
03/12/2019
Tarawah Beauty Parlor… En plein Karachi, au milieu du marché, entre hommes barbus et femmes voilées, les femmes transsexuelles du très conservateur Pakistan ont un lieu pour se faire belles. Et batailler pour s’émanciper, après avoir été parmi les premières au monde à être légalisées.

Dans ce quartier populaire de la tentaculaire ville portuaire pakistanaise, entre l’épicier et le laitier, l’institut de beauté de Bebo Haider est une rareté, mais aussi une aventure et, surtout, un espoir. Sur les murs de ce local clair, trois photographies de femmes transgenres. Derrière la caisse, la patronne trentenaire aux longs cheveux foncés et shalwaar kameez – l’habit traditionnel fait d’un pantalon et d’une longue chemise amples – coloré. Et dans les fauteuils de coiffure noirs, hormis quelques habituées du quartier, ces représentantes du « troisième sexe » qui viennent depuis janvier dernier se faire bichonner de la pointe des cheveux au bout des ongles, sans se cacher, sans être jugées, en toute sérénité.

Mahi Doll, petite brune de 21 ans au sourire doux, est venue se faire coiffer et manucurer. L’ambiance est paisible. Dans d’autres salons, « quand nous nous asseyions aux côtés des dames, elles apparaissaient nerveuses, confuses et se montraient révulsées à notre égard », raconte-t-elle. Un crayon à la main, Bebo Haider s’applique à souligner son regard : « Le maquillage des yeux, c’est l’essentiel », glisse celle qui avec les années est devenue une militante active pour défendre les droits des transgenres.

Arrivée en 2003 à Karachi depuis sa petite ville rurale du Sud, Bebo Haider a mis des années à concrétiser son rêve de devenir esthéticienne pour sa communauté, grâce à l’aide d’une organisation néerlandaise. Avant, elle travaillait pour le coiffeur d’un quartier chic de Karachi. De nombreuses clientes refusaient ses services, il lui a fallu deux ans pour qu’une habituée réponde enfin à son salut, raconte-t-elle.

L’émancipation des « Khawajasiras »

Les femmes transgenres, également connues au Pakistan sous le nom de khawajasiras, un terme qui inclut également travestis et eunuques, luttent depuis longtemps pour leurs droits dans ce pays musulman profondément patriarcal et conservateur. Culturellement acceptées – on fait souvent appel à elles pour bénir des nouveaux-nés –, elles se revendiquent comme héritières des eunuques, en cour chez les empereurs moghols ayant régné sur le sous-continent indien jusqu’au XIXe siècle avant d’être bannis par les colons britanniques.

À rebours des homosexuels, qui vivent dans un tabou total, l’État pakistanais les reconnaît officiellement. En 2009, le Pakistan est devenu l’un des premiers pays au monde à admettre légalement un « troisième sexe », qui compterait un demi-million de personnes selon plusieurs études, jusqu’à deux millions, selon Trans’Action, une association qui défend leurs droits. L’année dernière (2018), le Parlement a adopté un projet de loi historique qui permet aux transgenres de déterminer leur propre identité sexuelle dans les documents officiels – y compris en choisissant de ne s’identifier à aucun des deux sexes.

Mais au quotidien, beaucoup vivent en parias, réduites à la mendicité et à la prostitution, sont victimes de violences ou de meurtres. Marginalisées, les khawajasiras sont parfois interdites d’entrée dans des salons de beauté, s’offusque Bebo Haider. L’institut Tarawah est en ce sens bien plus qu’un endroit où se faire coiffer et maquiller. Bebo Haider et d’autres militantes y voient un premier pas vers l’indépendance économique et plus généralement un outil de normalisation de leur communauté au Pakistan. « C’est le symbole de l’émancipation des transgenres », explique sa cliente Mahi Doll.

Lorsque Bebo Haider a ouvert son salon, les voisins étaient si hostiles qu’elle en avait peur. Ils ont fini par s’apprivoiser. « Chaque fois qu’elle nous voit, elle nous salue avec un grand cœur et elle parle à tout le monde gentiment », observe Mohammad Akram, le laitier d’à côté, concluant : « Nous ne nous préoccupons pas de leur sexe. »

Ashraf KHAN/AFP

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