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Idées

Sortir de l’économie de rente en soutenant les industries créatives

Politique économique
30/11/2019

La grave crise économique et financière actuelle nous oblige à envisager un changement drastique de modèle économique. Réduire la richesse de la nation au seul enrichissement du secteur financier mènera le Liban vers l’abîme tandis que les mesures financières et budgétaires proposées par le gouvernement avant sa démission demeurent insuffisantes.

Répondre aux besoins sociaux et assurer une croissance durable de la richesse nationale et de l’emploi passe par l’amélioration de l’État-providence, des infrastructures ainsi que par le renforcement des facilités de prêt à l’économie productive, dans un contexte où le taux de chômage des jeunes avoisine 35 %. La « Vision économique pour le Liban » produite en 2018 par McKinsey insiste sur le nécessaire renforcement des capacités productives du pays. Mais le manque d’intérêt de l’État pour améliorer le secteur productif, les politiques et procédés fiscaux en vigueur et la soumission des investissements publics aux intérêts des chefferies politiques vont à l’encontre de sa mise en œuvre.

Le guidage économique apporté par la Banque centrale (BDL) par l’utilisation de circulaires offrant des crédits à faibles taux et garantis à 75 % par la société Kafalat pour les PME et start-up n’a pas réduit la frilosité du secteur bancaire qui se cantonne aux activités traditionnelles (immobilier, commerce, services…), négligeant ainsi d’appliquer les circulaires de la BDL qui accordaient des crédits bonifiés à l’économie productive et créative.

Contrairement à cette dernière, une économie de rente n’a pas d’effet multiplicateur sur la richesse nationale comme les secteurs générant des biens dans un processus qui engage ensemble plusieurs producteurs. Au Liban, ces secteurs sont sinistrés (pesant 14 % du PIB environ) du fait de plusieurs facteurs : manque de vision globale, taux d’intérêt élevés, recherche du profit rapide et aversion au risque par les banques, mépris et ignorance de la chose publique et du bien commun, rupture du contrat liant le secteur public au citoyen. Notons que l’arrêt de mort de tout investissement productif et encore plus dans l’économie de la connaissance a été signé par les ingénieries financières de la BDL offrant des taux d’intérêt inimaginables ailleurs afin de stimuler le placement des devises.

Que faire pour qu’en même temps soit éliminé une fois pour toutes le besoin d’endettement continu de l’État et qu’un système économique productif, résilient et inclusif soit mis en place ?

En imaginant qu’une solution soit trouvée pour commencer à rembourser la dette actuelle, sa résorption totale ne peut se faire uniquement par les seuls montages financiers. S’il est possible d’en réduire pour partie le montant par une privatisation ou la gérance de biens ou de secteurs de l’État, c’est en apportant des moyens pour développer et moderniser l’agriculture, l’industrie agroalimentaire de niche et la production industrielle – notamment les industries créatives – que sera éliminé le risque de retomber dans le travers actuel de l’endettement continu.



Intégration transversale
Dans un pays dont la croissance du PIB par habitant est inférieure de moitié à la moyenne mondiale, il s’agira de stimuler la création cumulée de richesses, d’emplois et d’entreprises innovantes et de réduire le déficit structurel de la balance commerciale (en hausse de 7 % à -17,03 milliards de dollars entre 2011 et 2018).

Pour cela, les pouvoirs publics et le monde de la finance doivent d’abord reconnaître que l’ère de l’argent facile et des rendements élevés a pris fin et qu’il faudra intervenir en profondeur dans les activités productives. Cela implique que le secteur financier assume pleinement son rôle et ses devoirs dans l’économie nationale et que l’État revoie et honore le contrat le liant aux citoyens – tout ce contrat.

Des études menées un peu partout dans les pays occidentaux et notamment en France par l’Insee ont démontré l’importante création d’emplois que génèrent des investissements en capital dans les domaines productifs comme l’agroalimentaire, plus encore dans les PMI de transformation, enfin et surtout dans les industries créatives. Au Liban, ces secteurs sont soumis à des conditions difficiles qui réduisent leur rendement : énergie chère et peu fiable, infrastructure vacillante, internet déficient, tarifs élevés des communications et des transports, tracasseries administratives et clientélisme.

L’intégration transversale d’éléments d’industries créatives – design, informatique de gestion et de contrôle, communication ciblée – dans les autres secteurs productifs apportera le levier nécessaire à l’amélioration de la performance dans les processus de production et la qualité des produits, les rendant mieux adaptés au marché. Bien soutenues, les industries créatives, peu consommatrices de matériaux de base, sont le secteur qui connaît la plus rapide croissance dans le monde et dans lequel les investissements apportent les rendements les plus élevés en termes de bénéfices et d’emplois, notamment chez les moins de 30 ans. Quoique encore naissantes au Liban, elles ont le potentiel d’y tenir ce même rôle.

Avec la crise actuelle, il est impératif que ce secteur créatif soit protégé et stimulé encore plus. Une protection renforcée de la propriété intellectuelle, la création d’un label qualité pour la production créative, le développement d’incubateurs pour accompagner les jeunes entrepreneurs – à l’image du Beirut Digital District, du UK Lebanon Tech Hub ou du futur Knowledge and Innovation Centre prévu à Tripoli – dans toutes les régions du pays sont autant d’instruments aptes à développer ces industries tout en réduisant l’hypercentralité de Beyrouth.



Priorité nationale
Quant au financement de start-up dans les industries créatives, il suit un modèle quasiment mondial dont les montants, modalités et sources varient en fonction d’un modèle de création à trois phases : l’incubation de l’idée et ses premiers tests ; puis l’amorçage, lorsque la société commence à opérer sans faire encore de profits; et enfin le démarrage effectif, lorsque les montants nécessaires augmentent et les investisseurs changent. L’ensemble des acteurs de l’écosystème (de la BDL aux pouvoirs publics en passant par les différents incubateurs et investisseurs) devront donc coordonner et ajuster leurs interventions de sorte à améliorer leur complémentarité et à s’ajuster à ce modèle de financement. Cela a commencé, mais demeure encore insuffisant, et ce secteur doit devenir une priorité nationale.

Le retour rapide à des taux d’intérêt plus normaux, la réorientation des facilités de crédit aux secteurs productifs accompagneront ce processus. Un plan de développement de l’interaction avec l’agriculture et l’industrie, condition de base pour assurer un effet multiplicateur régulier d’emplois et de richesse, devra enfin être préparé et appliqué.

C’est à ces conditions que nous assurerons le non-retour à des procédés financiers pervers pour couvrir des dépenses non directement rentables à cause d’un système de rente débridé et assurerons la création d’emplois et une richesse nationale durable.

Par Georges S. ZOUAIN

Fondateur de la société de conseil GAIA-Heritage et ancien directeur adjoint au Centre du patrimoine mondial de l’Unesco (1996-2001).



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Petmezakis Jacqueline

oui ,les Libanais ne manquent ni de courage ,ni de forces et encore moins de cerveaux!
mettre en place les structures pour qu 'ils officient est la priorité pour le pays;J.P

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ENCORE FAUT-IL QU,IL Y AIT UN NOUVEAU GOUVERNEMENT DE TECHNOCRATES INDEPENDANTS... SANS GENDRE ET MILICES ... AVEC CHANGEMENT ET REFORMES. SINON TITI TITI...

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