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Matbakh el-balad, la cuisine des révolutionnaires

Beyrouth Insight

Dès le quatrième jour de la contestation populaire, le chef Waël Lazkani dresse une tente dans le centre-ville de Beyrouth pour nourrir les manifestants et les moins nantis. D’autres s’engouffreront dans son sillage. Rencontre avec un de ces volontaires qui participe à sa façon à la réussite d’un mouvement inédit né il y a plus d’un mois.

21/11/2019

« Depuis le début de la révolution, je pleure tous les jours. Tous les jours, quelque chose d’émouvant arrive. Ce dernier mois a démontré que nous sommes un peuple solidaire et généreux », confie Waël Lazkani, talentueux chef libanais et propriétaire d’un restaurant qui a dressé, dès le quatrième jour du mouvement, une tente sur le parking des Lazaristes, dans le centre-ville de Beyrouth, pour assurer des plats chauds aux manifestants. Aujourd’hui, il sert 1 200 repas par jour.

« Tout a commencé au lendemain du 20 octobre, le premier dimanche de la révolution. J’ai appris que les manifestants qui passaient des heures dans le centre-ville n’étaient pas nourris. Mais c’est surtout la pauvreté de la rue qui m’a frappé. Car au tout début du mouvement, ce sont les plus démunis qui sont sortis en masse hurler leur misère », explique-t-il.

Le 21 octobre, Waël débarque sur le parking des Lazaristes avec une bonbonne de gaz, un foyer, une grande marmite et des ingrédients lui permettant de cuisiner des plats traditionnels et roboratifs. « J’ai commencé par préparer une hrissé », raconte-t-il. Les choses s’organisent rapidement ensuite. Une tente est dressée, l’artiste Ahmad Amer la couvre de petits graffitis, une trentaine de volontaires viennent pour assurer le service et de nombreuses personnes commencent à envoyer de la nourriture.

Dans le cadre de cette belle initiative collective, d’autres chefs connus font parvenir plats et gâteaux, une grande pâtisserie locale offre tous les soirs ses invendus, des restaurants envoient régulièrement des plats chauds. Et certaines femmes au foyer confectionnent des plats et les font parvenir à la tente baptisée Matbakh el-balad (la cuisine du centre-ville).

« Nos frais quotidiens s’élèvent à 500 dollars. Certaines personnes envoient des dons, d’autres mettent de l’argent dans notre tirelire, même les moins privilégiés qui mangent chez nous et qui tiennent à rester dignes participent avec 250 ou 500 livres », dit-il.

« Je vis au quotidien des expériences magnifiques qui me réchauffent le cœur et me donnent les larmes aux yeux : une jeune Libanaise qui étudie aux États-Unis a décidé de ne pas rentrer pour Noël au Liban, préférant envoyer le montant de son billet d’avion pour financer notre cuisine ; pour son anniversaire, une femme a demandé à son mari de nous remettre la somme qu’il voulait consacrer à son cadeau. Hier, j’ai reçu 300 sandwiches via l’application Zomato. L’homme qui a fait la commande habite aux Émirats arabes unis et a donné notre adresse “la tente de Matbakh el-balad dans le centre-ville” payant avec sa carte de crédit. Dimanche dernier, un chef qui a une échoppe de falafel à Zghorta est venu avec ses ustensiles et ses ingrédients faire la cuisine ici », poursuit-il.


Vaincre la peur

Durant la fin des années quatre-vingt, Waël Lazkani part au Canada pour suivre des études de sciences politiques et d’histoire de l’art à l’université de McGill avant de changer complètement de cap et de virer vers une carrière en cuisine qui l’amène à travailler dans divers restaurants étoilés de Londres, Paris et Montréal. « Durant mes études, j’étais impliqué dans la vie estudiantine en soutenant des idées comme la protection de l’environnement et d’autres dossiers qui branchent les Canadiens », se souvient-il.

De retour au Liban en 2006, Waël Lazkani a très vite voulu améliorer le quotidien de son pays et ses habitants à sa façon, dispensant gracieusement des formations de cuisine à des femmes venant des milieux les moins privilégiés, les aidant ainsi à monter leur propre projet. Son engagement vis-à-vis de son pays prend forme avec la première campagne du collectif Beyrouth Madinati lors des élections municipales de 2016. « J’ai d’abord travaillé à lever des fonds, puis j’ai pris en charge le catering. Le jour des élections, j’ai préparé 8 000 boîtes de déjeuner », se souvient-il, avec fierté.

Comme la plupart des Libanais, ce chef au grand cœur avait perdu espoir dans le pays au cours de ces dernières années. « Je me donnais encore cinq ans pour décider ce que j’allais faire de ma vie », précise-t-il, notant que « l’option qui se présentait était celle de quitter le Liban. Et puis, la révolution a commencé ». « Dès le jeudi 17 octobre, je suis sorti voir ce qui se passait dans la rue. La foule demandait le Liban que je veux, un pays non confessionnel où tout le monde est égal devant la loi. Le lendemain, j’ai manifesté. Toute ma vie, j’ai été peureux. Je ne me suis jamais approché d’une rixe ou de personnes en colère. Là je suis au cœur de la révolte, j’ai vaincu cette peur et je sens que Beyrouth et tout le Liban m’appartiennent désormais », déclare-t-il. Il raconte comment ce mardi 29 octobre, quand le chef du gouvernement Saad Hariri a présenté sa démission, des casseurs sont venus détruire les tentes du centre-ville, dont la sienne. « En peu de temps, tout le monde était là pour nous aider à nettoyer, ramasser ce qui avait été éparpillé et reconstruire. J’ai réalisé que toutes ces personnes avaient accouru en voyant les nouvelles à la télévision, elles n’avaient pas attendu le départ des casseurs et s’étaient mises en danger par conviction et par solidarité. En une heure, nous avions tout reconstruit », note-t-il.

« Aujourd’hui, j’ai vaincu toutes mes peurs. Je sais que beaucoup de choses sont derrière nous, que nous construirons un nouveau Liban, où il n’y aura plus de corruption et de clientélisme, où tout le monde vivra dans la dignité », dit-il. Et Waël Lazkani d’ajouter, sans l’ombre d’hésitation, que comme beaucoup de ses compatriotes, ce qu’il aime le plus au Liban c’est « son peuple ».


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Claude AZRAK

Edifiant et merveilleux l'unité d'un peuple qui se retrouve et s'unit sous une seule bannière...le renouveau constructif

Marionet

Chouette papier où l'on découvre plein de petites et grandes initiatives d'une générosité confondante. C'est comme si les Libanais avaient soudain fendu l'armure, sortant de leur individualisme légendaire pour aller les uns vers les autres, spontanément, les bras chargés de dons de toutes sortes.

NAUFAL SORAYA

C'est vraiment fantastique!!!! Bravo!!!!!

Nassif Pierre

Ce que j'aime le plus au Liban, c'est son peuple.

Ian

Merci, Waël.

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