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Liban

Interpellations, détentions : « Jamais l’armée n’a été aussi agressive que ces derniers jours »

Libertés publiques

Des manifestants relâchés après une mobilisation en leur faveur.


Claude ASSAF | OLJ
16/11/2019

La mobilisation de dizaines de personnes, dont de nombreux avocats, qui se sont regroupées hier devant le Palais de justice de Beyrouth et la caserne de Sarba (Kesrouan), pour réclamer la libération de manifestants interpellés et détenus de manière abusive, semble avoir favorisé la remise en liberté de nombre d’entre eux. Arrêtés à Baabda, Jal el-Dib, Zouk Mikaël ou sur le Ring (Beyrouth), ces manifestants avaient pour la plupart été incarcérés sans que leurs proches puissent connaître le lieu de leur détention.

Après la remise en liberté jeudi de Khaldoun Jaber, appréhendé par des militaires en civil lors d’une manifestation la veille sur la route conduisant au palais présidentiel de Baabda, c’était au tour de Samer Mazeh et Ali Bassal, arrêtés sur le Ring jeudi, d’être finalement relâchés hier, après que plusieurs avocats eurent présenté une dénonciation judiciaire pour « disparition forcée » et réclamé des informations sur leur sort au procureur général près la Cour de cassation, Ghassan Oueidate. Suite à des contacts qu’il a effectués, ce dernier leur a affirmé qu’ils se trouvaient à la caserne Fakhreddine, à Gemmayzé, et le sit-in s’est alors transporté devant cette caserne où les deux jeunes hommes ont été remis en liberté sous les acclamations de leurs camarades, rassemblés sous une pluie battante.Des manifestants embarqués hier matin à Zouk ont eux aussi été relâchés dans l’après-midi devant la caserne de Sarba. L’un d’eux a déclaré qu’ils n’avaient pas subi de mauvais traitements. Mais les méthodes brutales d’interpellation et d’incarcération ont été dénoncées par nombre de jeunes gens relâchés, dont certains n’avaient pas besoin de s’exprimer au vu des marques de torture sur leurs corps et visages.

Dans un communiqué, l’armée a indiqué hier que « certains manifestants s’en sont pris aux soldats en les insultant et en tentant de les agresser, blessant plusieurs d’entre eux, ce qui a poussé les militaires à arrêter 20 personnes (…). Neuf d’entre eux ont été relâchés, sept autres sont encore en détention pour les besoins d’enquêtes, et quatre autres, notamment un ressortissant syrien, ont été déférés devant la justice militaire pour d’autres infractions ». Selon des informations recueillies par L’OLJ, 7 manifestants ont été appréhendés jeudi soir à Jal el-Dib par le service de renseignements de l’armée. Ce soir-là, forte de dizaines de commandos (bérets rouges) et d’un grand nombre de véhicules militaires, l’armée s’était déployée de manière impressionnante. Certains protestataires qui n’ont pas été arrêtés ont affirmé avoir été battus, comme Maya, 23 ans, qui a indiqué à L’OLJ avoir reçu un coup de crosse lancé par un soldat à qui elle n’avait pas obéi lorsqu’il lui avait demandé de cesser de prendre des photos. Élie, un jeune habitant de Naccache, a déclaré avoir entendu un officier dire à son subalterne qu’il faudra donner « des leçons » à qui « ose respirer ce soir ». « Jamais l’armée n’a été aussi agressive que ces derniers jours », a-t-il assuré.

Une attitude critiquée également par Ali Abbas, avocat militant au sein de l’Observatoire populaire pour la lutte contre la corruption, association civile dont est également membre l’avocat et activiste Wassef Haraké. « Les soldats frappent avec des matraques électrifiées », indique Me Abbas à L’OLJ, estimant qu’« il s’agit d’un précédent de violence et d’une atteinte aux lois internationales et aux principes régissant l’exercice des fonctions des forces sécuritaires ».


(Lire aussi : Une double dose de provocation, l'éditorial de Issa GORAIEB)


« Qui vous rétribue ? »

Me Abbas, qui a fait partie hier du groupe d’avocats ayant observé le sit-in devant le Palais de justice, stigmatise en outre les méthodes d’arrestation de protestataires et déplore que les personnes interpellées n’obtiennent pas leur droit de contacter leurs familles. « Lorsqu’un individu est appréhendé, il doit être d’emblée autorisé à informer ses proches de son lieu de détention. Or, nous faisons à chaque fois le tour des commissariats et casernes sans obtenir le moindre indice », s’indigne-t-il. « Une de ces fois, lorsque nous nous sommes rendus auprès de la police militaire (près du siège du tribunal militaire) pour tenter de savoir si “un disparu” se trouvait bien là, on nous a répondu par la négative, alors qu’en réalité, il y était », indique-t-il. « La disparition forcée enfreint les règles liées à l’arrestation préventive », soutient l’activiste, n’hésitant pas à évoquer « des pratiques d’un État policier qui ne respecte pas les droits de l’homme ». Me Abbas révèle par ailleurs que « les jeunes gens sont soumis à des pressions exercées au moyen de questions visant à leur créer des dossiers pour traîtrise ». Parmi ces questions : « Qui vous pousse à vous soulever ? Qui vous rétribue ? »


(Lire aussi : Quand le Hezbollah a peur de son ombre)


Élire des avocats indépendants

Dénoncer la détention et la maltraitance des manifestants interpellés n’est pas le seul motif du sit-in effectué hier. Dans leur mouvement, les avocats ont voulu aussi exprimer leurs « réserves » à l’égard du Conseil de l’ordre des avocats qui, selon eux, devrait jouer un rôle plus important dans une conjoncture marquée par la mobilisation pour l’indépendance de la justice. Ils ont publié un communiqué dans lequel ils appellent leurs confrères à élire, lors de l’assemblée générale prévue demain, des représentants indépendants et non affiliés à des partis.

Ils ont en outre contesté le retrait par le bâtonnier de Beyrouth, André Chidiac, du mandat qu’il avait accordé à des avocats pour défendre des manifestants soupçonnés d’avoir saccagé et brûlé le Rest House de Tyr au début du soulèvement populaire. L’audience est prévue ce mardi au Palais de justice de Saïda, auprès du premier juge d’instruction, Marcel Haddad. L’OLJ a tenté sans succès d’entrer en contact avec M. Chidiac.



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Sissi zayyat

Rectification.
On vous les avait confiés.
Qu’on avait eu à subir.
Que le gouvernement leur renvoie
Merci

Sissi zayyat

nous sommes tous solidaires de l'armée Lorsqu’elle est insultée ou agressée. Mais cela ne veut pas dire qu’on l’applaudirait si elle agit en tortionnaire et que la sanction d’une insulte se transforme en méthode qui nous rappellent d’autres à l'époque où les syriens se permettaient tout.
NON mille fois NON. Nos jeunes peuvent être arrogants irrespectueux en réponse à l'arrogance et l’irrespect que leur revoie leurs responsables politiques mais ça ne fait pas d’eux des terroristes vu les méthodes utilisées.
Vous êtes là pour protéger les citoyens et les respecter autant qu’ils vous respectent à défaut de remplir votre rôle aux frontières pour faire respecter la loi nationale et empêcher tout et n’importe quoi dont beaucoup d’armes illicites, réfugiés qui ne le sont pas etc. Ils vous envoient tabasser et enlever nos jeunes pour les dissuader de réclamer et de manifester. Si votre présence a été saluée par tous, c’est parce qu'on espérait vous voir justes et non pas sectaires. Ne transformer pas nos jeunes et nos femmes en cobayes pour tester vos tasers et votre nouveau matériel qu’on vous avez payé avec nos impôts. Rester l'armée qu’on rêve et l'armée juste. Ce sont vos compatriotes, ce qui vous différencie des autres qu’on avez eu à subir.
Votre présence doit rester un atout et non une tâche parmi les citoyens révoltés. On vous les avez confié alors ne nous décevez pas ne nous trahissez pas. Cela finira par nous achever

Marionet

En même temps, s'ils ont saccagé et brûlé le Rest house de Tyr, je ne vois pas pourquoi ils ne passeraient pas en jugement. La contestation politico-sociale ne signifie pas l'atteinte aux biens.

Yves Prevost

On se croirait revenu au temps de l'occupation syrienne.

Zovighian Michel

Le motif de ces arrestations et interpellations est évident. Certains veulent savoir comment les protestataires fonctionnent, qui sont les personnes derrières la mobilisation, qui donnent les instructions pour couper les routes et pour sonner les carillons des églises, qui envoient les messages sur WhatsApp, etc.

Couper la route de Jal El Dib gêne à ces certains plus que d'autres routes car c'est le Metn qu'ils considèrent comme étant leur fief. C'est n'est pas surprenant de voire qu'ils utilisent les commandos et les forces spéciales de l'armée pour dégager les protestataires. Soit ils comptent sur leur loyauté, soit ils ne font pas confiance aux autres, et c'est peut-être l'un et l'autre. En tous les cas, la rue n'est pas une place pour l'Armée et encore moins pour les forces spéciales.

Derrière ce comportement on devine qu'il y a un malaise parmi les dirigeants de toutes les forces armées et sécuritaires du pays mais aussi, qu'il y a une bonne dose d'abus de pouvoir par "certains".

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