L'éditorial de Issa GORAIEB

Une double dose de provocation

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
16/11/2019

Un milliardaire en lieu et place d’un autre, et le tour est joué ! Quels esprits aussi totalement déconnectés de la réalité ont-ils pu imaginer un seul instant que ce serait assez pour calmer la faim de changement des foules en révolte, sinon leur faim tout court ?

Résultat d’un accord conclu jeudi soir dans les coulisses, le choix de Mohammad Safadi pour succéder au Premier ministre démissionnaire Saad Hariri n’est pas fait pour tenir idéalement la route. A-t-on voulu mettre au pied du mur le leader du courant du Futur, qui n’accepte en effet de reprendre le collier qu’en s’entourant exclusivement de spécialistes apolitiques ? Hariri s’est-il volontiers prêté à la manœuvre à seule fin de se voir plébisciter par le club des anciens chefs de gouvernement dans son statut d’incontournable figure de proue du sunnisme libanais ? La seule chose de tristement certaine, c’est qu’à l’heure où le pays frôle le précipice, la classe dirigeante, déjà accusée d’avoir dilapidé ou pillé les fonds publics, en est encore à gaspiller un temps précieux en vaines gesticulations. Pire, en provocations.

Député et ancien ministre doublé d’un prospère homme d’affaires, Mohammad Safadi est d’abord une des illustrations les plus criantes de ce même establishment, voué aux inextricables jeux de la politique et de l’argent, que répudient chaque jour, depuis un bon mois, des centaines de milliers de citoyens. Selon la presse londonienne, ce personnage a été impliqué, en même temps qu’un prince saoudien, dans le scandale qui a marqué un contrat d’armements britanniques destinés au royaume wahhabite. C’est sur son domaine de Zaytounay Bay que s’en allaient camper récemment les manifestants, dans le cadre de leur campagne contre les mainmises sur le littoral. Et d’avoir cédé à la vogue du népotisme qui fait rage aux divers niveaux de l’État, d’avoir offert un portefeuille ministériel à sa novice d’épouse en guise de cadeau aussi original que royal, n’était certes pas fait pour adoucir le portrait…

Carrément révoltante – c’est bien le cas de le dire, à en juger par la virulence des réactions immédiates de la rue – est, quant à elle, la formule envisagée pour le nouveau gouvernement : un peu engageant cocktail de technocrates et de représentants des forces politiques, desquelles seraient toutefois exclues les figures les plus hideusement marquées du passé. Les premiers encadrés, et même surveillés, par les seconds : déjà dans son interview télévisée de mardi, le président de la République annonçait la couleur. Comme pris de nostalgie, Michel Aoun ne pouvait s’empêcher d’évoquer, entre autres impératifs, celui de garder la gestion des relations extérieures entre des mains compétentes : bien inopportune allusion au savoir-faire de son gendre, le ministre sortant des A.E., à qui le Liban doit aujourd’hui sa pitoyable position internationale.

Par-delà les vœux présidentiels toutefois, c’est clairement le Hezbollah qui dicte les règles du jeu, même si les préoccupations économiques et financières du pays dépassent en urgence les questions d’ordre régional ou international. La milice pro-iranienne se prétend la cible d’un complot israélo-américain usant de la révolte en cours pour l’écarter du pouvoir et l’isoler. Non content de diaboliser cette déferlante populaire qui, pour la première fois, fait fi de toutes les identités partisanes et sectaires, le Hezbollah y voit un facteur potentiel de guerre civile. Jeudi, le président iranien Hassan Rohani s’associait à cette mise en garde qui n’en est pas réellement une, mais bel et bien une claire, transparente menace de recourir aux armes.

Les armes, mais contre qui? D’autant plus malvenue, choquante, irrecevable est cette entreprise d’intimidation qu’elle paraît cibler un soulèvement populaire aussi résolument pacifique que massif. Qu’elle constitue un défi à peine voilé à l’autorité de l’armée nationale, institution que Hassan Nasrallah vouait à la famine en cas de naufrage économico-financier, alors que la milice a de quoi voir venir, et se nourrir grâce aux subsides de l’Iran. Qu’elle est enfin une insulte à la mémoire de Ala’ Abou Fakher, assassiné par le système sécuritaire, et qui en offrant son baptême du sang à la révolution lui a interdit, s’il en était encore besoin, toute possibilité de faire marche arrière.

Pétard passablement mouillé, en définitive, que la dernière et indigeste recette proposée par les cuisines politiques ? Puisse-t-il en être autant du vil chantage à la déflagration.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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