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Révolte

Quand des étudiants de l’UL bravent l’interdit et les partis politiques

Les manifestants devant le rectorat réclament la fermeture de l’université publique jusqu’à la formation d’un gouvernement restreint formé d’indépendants.

La dabké des étudiants de l’UL devant le rectorat de l’université publique, place du Musée national. Photo A.-M.H..

Sur l’esplanade du rectorat de l’Université libanaise, place du Musée, des étudiants esquissent quelques pas de dabké au rythme d’un chant patriotique populaire, sous l’œil complice des forces de l’ordre. Depuis la matinée, c’est par centaines qu’ils ont bravé l’interdiction et déserté les cours et leurs campus respectifs, à Hadeth, Jal el-Dib, Roumieh, Furn el-Chebbak, Fanar, Jnah... pour faire acte de présence devant le siège administratif central de la seule université publique du pays et réclamer la fermeture de l’institution, jusqu’à la formation d’un gouvernement provisoire indépendant. Sur les escaliers noirs de monde, ils hurlent les slogans révolutionnaires, ceux-là mêmes scandés par la rue depuis le 17 octobre dernier, repris la veille par les étudiants des universités privées place Riad el-Solh, contre le confessionnalisme politique, le clientélisme, la corruption, le vol des deniers publics, et pour l’édification d’un État laïc. En y ajoutant quelques revendications propres à eux.



(Lire aussi : Ode à la casserole, l'éditorial de Issa GORAIEB)



La pression partisane et confessionnelle
Car l’UL manque cruellement de budget. Un manque tel, racontent les étudiants, que les laborantins conduisent leurs expériences avec des produits périmés depuis 2011, que les architectes rafistolent eux-mêmes leurs tables de dessin, que les toilettes des étudiants sont impraticables, faute d’hygiène et d’entretien. Et puis cette université est phagocytée par les partis politiques, rappellent-ils, fonctionnant à l’image du pays, sur base du confessionnalisme et du clientélisme. À tel point que les pressions pleuvent pour que les étudiants se gardent de manifester contre les partis au pouvoir. Sans oublier que plus d’enseignants que nécessaire ont été embauchés pour respecter la parité confessionnelle et partisane, que les élections de comités estudiantins n’ont pas lieu depuis une bonne dizaine d’années, qu’aucun étudiant ne peut prétendre à s’inscrire en doctorat s’il n’est pas soutenu par un parti politique. Que dire de l’absence de références fiables à consulter dont la plus récente remonte à l’an 2000, des programmes obsolètes qui ne sont plus à la hauteur des attentes des étudiants, du site web qui ne fonctionne que quelques heures par jour et qui n’est jamais mis à jour ?

C’est ce cri que sont venus scander hier plusieurs centaines d’étudiants de l’Université libanaise devant le rectorat. Un cri de colère et d’exaspération à l’égard d’une classe politique trop engoncée dans ses divisions pour penser à l’avenir de sa jeunesse. « Au lieu de nous encourager, les enseignants nous annoncent que notre profession est bouchée, qu’il nous sera impossible de trouver un travail et de réussir dans notre métier, ou même de nous faire inscrire à l’ordre », gronde Ibrahim Hojeij, étudiant en architecture à Furn el-Chebbak, qui s’échine à travailler pour se payer son matériel.

Alors les slogans contre la classe politique, ils les hurlent aussi fort qu’ils le peuvent, maniant la rime dans la langue du pays, ponctuant leurs phrases de « Honte à vous », de « Révolution ». « 14 Mars et 8 Mars, vous avez transformé le pays en boutique », scandent-ils. « Les 128 députés sont une bande de voyous. Ils ont vendu le pays en dollars », crient-ils encore. Une étudiante s’époumone à son tour, aussitôt reprise par l’assistance : « Tous, nous disons bien tous. Et le président aussi. » Un message qui s’adresse aussi bien au chef de l’État qu’à celui de l’institution universitaire. « Allez, dégage Ayoub ! » répètent-ils en chœur, interpellant le recteur contesté de l’UL, Fouad Ayoub, proche du leader du mouvement Amal et président du Parlement, Nabih Berry.



(Lire aussi : Al Chaabou yourid, Un peu plus de Médéa AZOURI)



Des revendications transmises au recteur
Les manifestants continuent de s’égosiller. Au même moment, leurs revendications rédigées sur une feuille de papier sont adressées au recteur de l’institution. Outre les principales demandes politiques et budgétaires, ils exigent que leurs absences ne soient pas sanctionnées et que les examens soient reportés, car les cours se poursuivent et tant pis pour celui qui les rate. Ils réclament de plus la modernisation des programmes académiques.

Mais il y a tant à faire. Bien plus que le contenu de ces quelques lignes griffonnées à la hâte, qui résument si peu l’immense frustration estudiantine. Et le nombre de protestataires semble bien dérisoire face aux 80 000 étudiants que compte la seule université publique du pays. Mobilisé depuis un an déjà pour le développement académique et institutionnel de l’UL, un groupe d’étudiants indépendants des partis politiques et groupes confessionnels a créé le « Rassemblement des étudiants de l’Université libanaise ». Avec pour objectif principal « d’œuvrer pour l’indépendance de la direction administrative de l’UL », « d’initier aussi des projets citoyens de recherche » susceptibles de trouver des solutions stratégiques aux problèmes du pays, explique l’un de ses fondateurs, Michel Rahmé.

« Malheureusement, le clientélisme mine la recherche dans notre université et les partis nous emprisonnent », dénonce l’étudiant.

Les slogans fusent une nouvelle fois. « Nous voulons une université nationale », chantent les protestataires, menés cette fois par une « vedette » des places publiques, Khodr Anwar, étudiant en droit de l’UL au campus de Hadeth.

« Le mouvement estudiantin libanais renaît aujourd’hui face au pouvoir. Il rassemble désormais les étudiants du public et du privé, et même les lycéens », constate le militant, qui salue « le degré élevé de maturité des étudiants » et « leur sensibilisation aux revendications populaires ». Car dans toutes les régions du pays, la mobilisation des étudiants et des lycéens s’amplifie. Elle n’a visiblement pas dit son dernier mot.



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