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Liban

Une intifada estudiantine « pour un avenir meilleur »

Contestation

Des milliers d’étudiants se sont joints, hier, à travers tout le pays, aux manifestants pour bloquer l’accès aux institutions étatiques.


07/11/2019

Ceux qui pensaient que le mouvement d’insurrection s’était essoufflé avec la réouverture des routes et des écoles vont devoir revoir leur diagnostic. Hier, c’est sous la pression des manifestants, au premier rang desquels une foule de lycéens et d’étudiants, que des dizaines d’institutions étatiques et de banques ont dû fermer à travers le pays.

Si les lycéens sont des acteurs importants des manifestations depuis le début du mouvement, jusqu’à présent, ils se mobilisaient surtout en famille, dans le cadre des grands sit-in organisés à travers le Liban. Hier, pour la première fois à travers tout le pays, ils se sont mobilisés de manière autonome en quelque sorte, manifestant en groupes de camarades, non accompagnés, portant parfois l’uniforme et le cartable sur le dos, scandant leurs propres slogans et s’enthousiasmant pour un changement qui les concerne au premier chef, puisque c’est de leur avenir qu’il s’agit.

Les manifestations auxquelles participaient en force les lycéens et étudiants hier visaient les sièges d’institutions publiques dont la direction est soupçonnée de gaspillage ou de corruption par les manifestants, à l’instar d’Ogero, société en charge de la gestion des télécommunications, d’Électricité du Liban, des deux compagnies de téléphonie mobile ou encore de la Banque du Liban (BDL). Ce type d’action vient petit à petit se substituer aux fermetures de routes qui prévalaient depuis le début de la révolte, le 17 octobre.


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« À quoi sert d’étudier si nous n’avons pas d’avenir ? »

À Beyrouth, des centaines d’élèves se sont rassemblés devant le ministère de l’Éducation, dans le quartier de l’Unesco, réclamant « la chute du régime ». Plusieurs dizaines d’élèves venus de lycées huppés ou publics mais aussi des étudiants de différentes universités répétaient en chœur « Le peuple veut la chute du régime ». « On nous dit de rester en classe et de suivre les cours. Mais même si nous obtenons dix diplômes, quelles chances avons-nous de trouver un emploi ? dit Nour-Myra, une élève de 17 ans de l’International College, un drapeau libanais autour des épaules. L’État a provoqué la fuite des cerveaux, mais à partir d’aujourd’hui, il ne pourra plus nous humilier, nous mentir et nous voler. »

Mohammad Khaled, venu du lycée public Chakib Arslane à Beyrouth, tient exactement le même discours : « À quoi cela sert d’étudier si nous n’avons aucun avenir ? Nous voulons que nos diplômes nous assurent un avenir. »

Dans la foule se côtoyaient des étudiants de l’Université arabe de Beyrouth comme de l’Université libanaise, qui affirment avoir subi des pressions de la direction pour ne pas prendre part aux manifestations.

À Achrafieh, des dizaines de lycéens et d’étudiants ont entamé une marche depuis la place Sassine vers l’école de La Sagesse, escortés par des policiers, avant de se rendre devant le campus des sciences sociales de l’Université Saint-Joseph, rue Huvelin. « Nous ne rentrerons pas à la maison, cette révolution ne meurt pas », ont scandé certains jeunes dans le cortège. « Tous des voleurs », « À bas le règne de la corruption », ont crié d’autres. Un autre groupe de jeunes a également manifesté rue de Damas, devant les campus de médecine et des sciences humaines de l’USJ.


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Amélioration du cursus

À Jounieh, les manifestants et un groupe d’élèves des différentes écoles de la ville et de la localité voisine de Ghazir ont bloqué hermétiquement tous les accès au siège d’Ogero, chantant l’hymne national et des slogans anticorruption, des classiques de la révolte, et lançant des appels à la formation rapide d’un gouvernement. Ils ont poursuivi leur mouvement en se rendant devant d’autres institutions.

« Nous voyions le pays s’effondrer, mais depuis le début des manifestations, nous avons repris espoir et avons voulu nous joindre à tous les jeunes qui sont dans la rue pour changer la donne », déclare Cédric, un élève de terminale secondé par son ami Samy. Ces deux jeunes réclament notamment « un programme permettant aux jeunes qui n’en ont pas les moyens de s’inscrire dans des établissements privés, une remise à niveau de tout le cursus pédagogique, notamment du manuel d’histoire, ainsi qu’une amélioration du niveau du bac libanais ».

Autour d’eux, certains élèves confient avoir été soumis à de fortes pressions de la part de leurs établissements et de leurs parents. « Mais si nous ne descendons pas maintenant dans les rues, nous ne pourrons plus jamais le faire. Il faut que la révolution aboutisse », lance Maritta. « Si les jeunes ne se révoltent pas aujourd’hui, ils le paieront plus tard. Ils paieront pour une situation dont ils ne sont pas responsables », regrette-t-elle. Pour cette élève de seconde, la révolte représente « le cri du cœur de tout un peuple ».


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Dans la Békaa aussi

À Baabda, les étudiants de l’Université Antonine ont manifesté devant l’institution en signe de solidarité avec les jeunes de tout le pays, réclamant notamment de pouvoir payer leurs frais d’inscription en livres libanaises et non en dollars.

Des dizaines d’élèves des écoles secondaires se sont aussi mobilisés, pacifiquement, dans le centre de la ville de Jbeil pour « soutenir les revendications du mouvement de contestation populaire qui touche tout le Liban », selon l’un d’eux.

Les élèves de plusieurs écoles de la Békaa ont également organisé des sit-in devant les portes de ces établissements, refusant d’entrer en classe, selon notre correspondante Sarah Abdallah. Les jeunes étaient notamment rassemblés dans la cour de l’école publique du village de Lala et devant les lycées officiels de Jeb Jennine, Manara et Marj. À Zahlé aussi, les élèves des différents établissements scolaires de la ville ont manifesté devant l’entrée du sérail.


Un mouvement qui prend de l’ampleur à Saïda

À Saïda, capitale du Liban-Sud, l’intifada estudiantine qui avait commencé il y a deux jours a pris de l’ampleur, et des centaines de lycéens et d’étudiants ont sillonné les rues de la ville avant de se regrouper sur la place de la Révolution du 17 octobre, nom donné au rond-point Élia, scandant des slogans contre la corruption. À chaque fois qu’ils arrivaient devant une institution publique, ils appelaient les fonctionnaires à se joindre à eux, aux cris de « Hela, hela, hela, hela hoo, fermez ! » « Nous manifestons pour revendiquer nos droits : nous ne savons pas de quoi sera fait notre avenir, nous n’avons pas de perspectives de travail. Nous continuerons nos manifestations jusqu’à obtenir un État juste », assure Ahmad Sabeh Ayoun, 20 ans.

Dans un communiqué lu sur place, un des étudiants a énuméré les revendications du mouvement : « Nous voulons que l’enseignement public et l’Université libanaise soient mieux gérés, que des opportunités d’emploi soient offertes à tous les diplômés et que ces emplois soient tributaires des compétences et non de l’appartenance partisane. »

À Nabatiyé, selon notre correspondante Badia Fahs, les élèves et étudiants qui ont décidé de manifester étaient particulièrement nombreux. Venant de diverses institutions publiques et privées, ils ont sillonné les rues de la ville jusqu’au siège local de la Banque du Liban et du sérail gouvernemental. Certains protestataires brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Révolution pour un avenir meilleur ». Parmi leurs revendications, l’amélioration des cursus scolaires.

À l’autre bout du pays, à Tripoli, de nombreux élèves et étudiants se sont par ailleurs réunis sur la place el-Nour, cœur de la contestation au Liban-Nord.


Menaces

Cette mobilisation inédite de la jeunesse libanaise n’est pas du goût de tout le monde.

La directrice du collège Notre-Dame des sœurs salvatoriennes de Abra, près de Saïda, avait ainsi menacé d’expulsion les élèves de terminale qui participeraient aux manifestations. Des menaces qui ont provoqué un véritable tollé. « Écoutez-moi bien. Pour tous les élèves qui participent ou participeront au mouvement de contestation, ce sera demain votre dernier jour au sein de l’école. Vous serez expulsés définitivement », avait averti la directrice, sœur Mona Wazen, dans un message vocal. Mais le ministre sortant de l’Éducation, Akram Chehayeb, a souligné qu’il « n’accepterait en aucun cas que certains établissements ayant décidé de rouvrir leurs portes exercent des pressions sur les élèves ou interdisent aux étudiants qui le souhaitent de participer aux mouvements populaires » et a condamné le message de sœur Mona Wazen. L’ordre des sœurs salvatoriennes a fini par publier un communiqué soulignant que les mesures annoncées par la directrice de l’école de Abra ont été prises « dans la précipitation », en raison « de la pression qui est tombée sur les épaules des responsables pédagogiques dans les circonstances exceptionnelles » que vit le Liban.


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Gebran Eid

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