L'éditorial de Issa GORAIEB

Ode à la casserole

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
09/11/2019

L’homme a toujours besoin de manger et de se reproduire, et dans les deux cas il faut passer à la casserole.

(Paul Bocuse, Le feu sacré)

Tôt ou tard, elles devaient finir par se faire entendre et même occuper la vedette, au milieu de la joyeuse cacophonie d’hymnes, chants révolutionnaires et slogans entonnés à pleins poumons par les foules libanaises. C’est qu’elles en ont plein les narines et qu’elles ont tant de choses à déballer, ces humbles marmites en inox qui peuvent pourtant se muer en armes de dérision massive.


Battus en cadence par les manifestants depuis jeudi, appelés à continuer à donner de la voix tous les soirs, ces vaillants ustensiles ne font en réalité que décrier l’assourdissant tintamarre produit par ces autres casseroles que traînent dans leurs basques maints responsables, hauts et moins hauts. Ils transposent en furieux roulements le dégoût populaire des infâmes tambouilles à base de combines et de prévarications dont s’empiffrent insatiablement, depuis longtemps, au vu et au su de tous, maints hauts responsables. Par un juste retour des choses, et pour en rester au jargon de cuisine, les voilà aujourd’hui conspués, copieusement roulés dans la farine.


De tous les acquis réalisés en trois semaines par la vague de contestation qui déferle sur tout le territoire du Liban, l’un des plus déterminants est bien cette désacralisation du pouvoir en place, cette démythification (et même démystification) des grosses têtes qui l’exercent en titre ou dans les coulisses. Ces dirigeants devaient bien se douter, allez, de ce que le peuple pensait d’eux et de leurs indélicatesses, même si, par prudence, par fatalisme ou simple habitude, il ne le montrait pas trop. Mais qu’on le leur crie à la face de la sorte, noms à l’appui, sans la moindre crainte ou retenue et sur le plus insultant des tons ; mais, surtout, qu’à ce rejet sans appel s’associe toute cette jeunesse tenue pour résignée, futile et insouciante, tous ces étudiants et lycéens affichant une ahurissante maturité politique et qui se trouvent être les électeurs de demain !


Cela dit, le réveille-matin n’a pas sonné pour les seuls citoyens. Telle Blanche-Neige retrouvant ses sens à l’arrivée du prince charmant, voici en effet que l’appareil judiciaire sort de sa léthargie et va jusqu’à mettre les bouchées doubles, dépoussiérant d’un coup une bonne vingtaine de dossiers qui, eux aussi, dormaient dans les tiroirs. Encore faut-il croire à ce remake du conte de fées, tant en effet (et sans, bien sûr, présumer du bien-fondé des charges) la soudaine chasse aux ripoux paraît fragmentaire, biaisée et relevant, en plus d’un cas, d’un sordide règlement de comptes politique. Tout autant que les fonctionnaires véreux, ce sont leurs puissants protecteurs – et complices prélevant leur part du racket – qui méritent d’ être poursuivis. De la plaidoirie que prononçait jeudi pour sa défense le directeur des Douanes, les enquêteurs doivent impérativement retenir son évocation des offres de pots-de-vin – et des menaces – dont est l’objet ce département, terrain de prédilection des passe-droits et hors-la-loi.


Une dernière chose, messieurs les juges, aidez donc Dame justice à rajuster son bandeau, qui a glissé durant son long sommeil. Et qui est censé lui masquer non point un œil mais les deux.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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