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Liban

Place Riad el-Solh, la formidable solidarité des étudiants face à l’« État voyou »

Révolution

« Ils en ont fait une histoire de WhatsApp, mais c’est bien une révolution contre la tyrannie », lancent les protestataires.

08/11/2019

Dans leur voix, la fougue d’une jeunesse pleine d’espoir. Dans leurs slogans, la colère d’un peuple opprimé qui refuse de baisser les bras, qui se soulève contre l’État voyou, la corruption, le clientélisme, le confessionnalisme politique, et réclame un changement radical. Hier après-midi, place Riad el-Solh, des milliers d’étudiants d’universités privées de Balamand à Beyrouth, soutenus par une poignée d’étudiants de l’Université libanaise et de lycéens du secondaire public, ont scandé d’une même voix leur refus de suivre le cours normal de leur vie après la reprise des cours, et annoncé leur volonté ferme de poursuivre leur mobilisation, ininterrompue depuis 22 jours. Et ce jusqu’à la formation d’un gouvernement restreint d’indépendants, qui prenne en charge momentanément les affaires du pays, gère la crise financière, sanctionne la corruption. Car le pays est en faillite, crient-ils, miné par le vol des deniers publics, les divisions entre partisans du 14 Mars et du 8 Mars, les pistons au détriment des compétences…

« Héla Ho, les étudiants sont descendus, ya Hélo », chantent-ils à l’adresse de la caste au pouvoir en signe de défi, armés de leurs drapeaux libanais, de leurs haut-parleurs, de leurs tambours. Menés tantôt par un homme, tantôt par une femme, ils reprennent certes les revendications de la rue, mais font part aussi de leurs craintes liées à l’avenir. « Va à l’université, obtiens ton diplôme et après ça, va mendier », rappellent-ils, affirmant que leur « révolution est estudiantine », mais également « de classes », qu’ils rêvent d’un État qui leur donne « des perspectives d’avenir » et développe une économie dans ce sens. Ils expriment aussi leurs attentes d’un pays plus égalitaire, sans discrimination envers les femmes ou hostilité à l’encontre de la communauté homosexuelle, sans racisme face à la main-d’œuvre domestique étrangère, notamment.



(Lire aussi : À Tripoli, les manifestants arrachent les portraits des zaïms)



D’une université à l’autre
La mobilisation était en préparation depuis la veille. Elle s’est organisée à travers les réseaux sociaux, sur les groupes interuniversitaires. Les étudiants de l’Université de Balamand dans le Koura ouvrent donc le bal, le matin. À bord de leurs voitures, ils se rendent à Jbeil, pour ramasser les étudiants de la Lebanese American University (LAU), avant de prendre la direction de Jounieh et de Kaslik, où ils s’arrêtent à la Lebanese German University (LGU), à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK), à la Arts, Sciences and Technology University in Lebanon (AUL), puis à l’Université Notre Dame (NDU). Au fur et à mesure, le convoi grossit. Il finit par se séparer. Certains se rendent directement au centre-ville de Beyrouth, place Riad el-Solh. D’autres font la tournée des universités de Beyrouth, l’ALBA, l’Université Saint-Joseph, l’Université américaine de Beyrouth (AUB), la Lebanese American University (LAU), aussitôt rejoints par l’AUST, l’Université Rafic Hariri de Mechref, l’Université La Sagesse. La liste est longue.

À 13h30, place Riad el-Solh, une poignée d’étudiants préparent les lieux. Mais déjà s’annonce un groupe de jeunes déboulant de la région Salim Salam, qui dénoncent en criant « la répression » à la Lebanese International University (LIU) et « le règne d’un parti politique unique à la solde du président du Parlement Nabih Berry, soutenu par le Hezbollah ». « Le parti prend toutes les décisions. Nous n’avons aucune liberté, ni celle de manifester ni celle de nous exprimer sur des sujets liés au confessionnalisme, à la politique, à l’homosexualité », dénonce Lorka. On apprend que les étudiants qui rejoignent les manifestants sont sanctionnés et privés de bourses d’études. Leur absence est comptabilisée et les dates d’examens sont dès à présent fixées. « Nous sommes sous pression depuis trois jours, déplore Mohammad. Nous n’avons pas la possibilité de récupérer les cours ratés et déjà, les dates d’examens sont annoncées. »



(Lire aussi : Ambiance survoltée à la centrale de Zouk)



Nous voulons un gouvernement
Hurlant des slogans révolutionnaires, un groupe de jeunes s’invite. Il arrive tout droit de l’Université antonine. Il est accueilli à grands applaudissements. « Bienvenue aux antonins », crie le meneur, repris par la foule, sous l’œil complaisant d’activistes installés dans les tentes. On distribue gratuitement à manger. On entonne l’hymne national. Retentissent alors des chants révolutionnaires, crachés par une sono puissante. Julia Boutros chante sa liberté. Une manifestante brandit sa marmite, pour se faire entendre. « Ils en ont fait une histoire de WhatsApp, mais c’est bien une révolution contre la tyrannie », s’époumonent les protestataires, appelant Beyrouth à se soulever. « Beyrouth lève-toi ! Nous voulons former un gouvernement ! »

Arrive alors un groupe d’étudiants de l’USJ, précédé par l’amicale de la faculté de droit. « Il est de notre devoir d’être présents aujourd’hui en tant qu’amicale, car nous voulons renforcer le rôle de l’État », affirme à L’Orient-Le Jour son président, Anthony el-Khoury. Avec humour, les manifestants saluent l’arrivée des étudiants d’Huvelin. « Ahlan wa sahlan Huvelin ! Nous voulons étudier, mais aussi manger du pain », disent-ils dans un mélange d’arabe et de français, pour souligner l'identité francophone de l’université. Une étudiante qui préfère garder l’anonymat se prononce contre les armes du Hezbollah. Elle veut que l’armée libanaise ait l’exclusivité de la force armée, car « les armes sont symbole de pouvoir ».



(Lire aussi : À Nabatiyé, le mouvement estudiantin donne un nouveau souffle au soulèvement populaire)



La grande misère de l’UL
Çà et là, on égrène les revendications. Une jeune femme à la voix fluette s’empare du haut-parleur. Ses slogans plaisent. Elle rassemble la foule qui crie encore plus fort contre le clientélisme, les partis politiques, le confessionnalisme, l’influence extérieure de l’Iran et de l’Arabie saoudite. « 14 Mars et 8 Mars ont transformé le pays en boutique. » « La laïcité est la réponse. » « Nous refusons le confessionnalisme et le racisme. » Le chef de l’État est aussi égratigné : « Pas d’études ni de cours avant que le président ne s’en aille. » Un groupe d’étudiants de l’ESIB accuse l’État de « mentir à la population ». Ils assurent que les perspectives de développement existent, et entendent en bénéficier sur base de leurs compétences et non pas de leur confession. En phase avec la foule, les étudiants de l’AUB réclament de payer leurs frais de scolarité en livres libanaises. « Nous voulons un État qui accorde à la femme ses droits, mette un terme à l’homophobie et ne prive pas de salaire ses enseignants contractuels », souligne pour sa part Rayan Abdel Baki. « Nous voulons un État qui traite les problèmes des déchets et de l’environnement », ajoute-il. Au sein de la foule, deux étudiants de l’Université libanaise de Furn el-Chebback rappellent la grande misère de l’université publique. Le manque de budget et d’équipement, la politisation des campus, l’incompétence de certains enseignants placés à leurs fonctions par les hommes politiques…

La place Riad el-Solh n’en finit pas de revendiquer. Les meneurs saluent la mobilisation estudiantine sur l’ensemble du territoire, au service de la nation. Ils invitent ceux qui n’ont pas quitté leurs bancs de classe à réagir, à se mobiliser… Une prochaine fois peut-être.


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Sissi zayyat

C’est exactement ce que les gens pensent de leur état VOYOU. Ça il rassemble tous critères qui mérite ce qualificatif.
On se voile encore la face pour sauver notre dignité mais les faits sont là.
Un citoyen trime et mets son gagne pain dans un endroit sûr à l’abri des voleurs (qui jusqu’a Nouvel ordre est la banque). Et se retrouve privé de cet argent pour manque de fluidité. Donc les protecteurs sont devenus aussi voleurs et il y en a qui sont choqué par l’adjectif qui qualifie notre état d’etat voyou.

Chucri Abboud

L'expression État-Voyou n'est pas une expression adéquate , je prie l'Orient-Le -Jour de ne plus l'utiliser pour notre pays , même si les dirigeants du pays ne sont pas à votre goût : Le Liban n'a jamais usurpé de territoire, n'a jamais expulsé des peuples de leur foyer national , n'a jamais utilisé des bombes à fragmentation dans ses guerres avec le voisin du Sud . etc etc .
L'expression d'État voyou renvoie à l'idée d'un État qui ne respecte pas les lois INTERNATIONALES les plus essentielles, organise ou soutient des attentats, ou viole de manière systématique les droits les plus élémentaires de l'être humain. La catégorie combine plusieurs diagnostics : militaire, géopolitique, politique ou encore économique.
DONC SI NOUS AVONS UN GOUVERNEMENT COMPOSÉS DE QUELQUES VOYOUS , CELA NE VOUS DONNE PAS LE DROIT DE QUALIFIER LE LIBAN COMME VOYOU SVP !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AVIS :
BIEN QUE JE RESPECTE LA VOLONTE DU PEUPLE REVOLTE JE REPETE UN AVIS DEJA DONNE IL Y A QUELQUES JOURS.
MALHEUREUSEMENT QUEL QUE SOIT L,IDENTITE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT, TECHNOCRATE INDEPENDANT SOIT-IL, IL AURA A GERER LES CRISES MAJEURES ECONOMIQUE ET FINANCIERE ET LE PEUPLE VA SOUFFRIR, IL DOIT FAIRE DES SACRIFICES. CEUX QUI ESPERENT EN LA MANNE MIRACULEUSE SONT DANS L,ERREUR. LA RECUPERATION DES MONTANTS VOLES EST UN SOUHAIT QUASI IMPOSSIBLE OU DE TRES MAIGRE RESULTAT. C,EST LA VERITE. LA MEME MAFIA TIRERA LES FICELLES. LE MIEUX QU,ON PUISSE ESPERER C,EST UN GOUVERNEMENT DE TECHNOCRATES POLITISES. ET LE PAYS NE PEUT PAS SE PAYER LE LUXE DE TRAINER ENCORE PLUS. L,EFFONDREMENT TOTAL DE L,ETAT ET DE SES INSTITUTIONS FRAPPE A LA PORTE. LA CONTESTATION DOIT NOMMER DANS L,IMMEDIAT UN COMITE POUR DISCUTER AVEC LE CHEF DE L,ETAT ET LE P.M. LA LOGIQUE DES CHOSES DOIT S,IMPOSER. AUCUNE REVOLUTION NE PEUT SE FAIRE AU LIBAN. IL FAUT SE DEBARRASSER DE TOUTE LA CLASSE QUI GOUVERNE, DES GRANDS ET JUSQU,AUX PLUS PETITS, COMPLETEMENT ET REBATIR A PARTIR DE ZERO.
CA NE SE FAIT PAS SPONTANEMENT NI EN UN TEMPS TRES COURT. CA DEMANDE PLUS D,UNE GENERATION. LA CHOSE ETANT TELLEMENT POURRIE !

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