Liban

Défendre la révolution

en toute liberté
Fady NOUN | OLJ
09/11/2019

Pour que cette « révolution » ne dégénère pas, il faut la consolider à l’intérieur de chaque homme et de chaque femme qui y sont associés. C’est capital et c’est là pur réalisme. Êtres faillibles et changeants que nous sommes, ce ne serait pas la première fois que nous trahirions nos idéaux. Il faut les défendre de ce qui, en nous, est versatile.

Il faut aussi défendre la révolution des faux espoirs qu’elle peut engendrer dans la ferveur du premier élan. Il n’y a pas d’exemple de révolution qui ait atteint la totalité de ses objectifs, et nous ne serons certainement pas l’exception. Et il est trompeur et profondément décourageant de croire que faute de pressions, tous les acquis en seront perdus. C’est le prétexte que l’on utilise pour maintenir mobilisés les manifestants, au détriment de certains de leurs intérêts élémentaires, comme aussi de leur santé.

Il faut défendre la révolution de ce qui peut en éteindre l’esprit. En profondeur, la demande de justice sociale, centrale à la révolution, est une demande éthique, presque spirituelle. En effet, au-delà de ce que veulent les Libanais – la sécurité physique et économique, l’accès à l’éducation, aux soins de santé et au logement, des services publics (électricité, eau, transport et gestion des déchets) qui fonctionnent, et du travail –, il y a un très forte demande de dignité et de justice. Le Libanais veut accéder à ses droits et ne pas avoir à les mendier. Il est fatigué d’attendre des années pour obtenir justice des tribunaux. Fatigué du chantage qu’exercent sur lui les autorités politiques ; fatigué du pillage éhonté du trésor public et de la corruption qui a fini par tout envahir, le privant de ses droits. Exemple parmi tous, l’accès aux prêts logement, qui constituait une soupape de sécurité pour des centaines de jeunes couples qui s’épuisent à retarder indéfiniment leur nuptialité, et dont la corruption les a privés.

En profondeur, cette demande suppose un changement de l’homme, une conversion intérieure radicale. C’est pourquoi il faut également protéger notre « révolution » de l’utopie, des objectifs inaccessibles. Sur cette question, le philosophe russe Nicolas Berdiaev s’est prononcé une fois pour toutes dans son ouvrage De l’esclavage et de la liberté de l’homme. Parlant de l’utopie communiste, il écrit : « Toute grande révolution a la prétention de créer un homme nouveau. Or, la création d’un homme nouveau est une entreprise infiniment plus grande, plus radicale que la création d’une société nouvelle. On voit bien, à la suite d’une révolution, se constituer une société nouvelle, mais on chercherait en vain l’homme nouveau. C’est en cela que consiste la tragédie de la révolution, son échec fatal. On peut dire que toutes les révolutions ont, dans une certaine mesure, échoué par la faute du vieil Adam qui réapparaît sous un vêtement neuf à la fin de chaque révolution. C’est le vieil Adam, l’homme du péché, qui fait aussi bien la révolution que la contre-révolution » (De l’esclavage et de la liberté de l’homme, Nicolas Berdiaev, p. 253, DDB, 1990).

« L’histoire nous révèle (...) à quelles cruautés démentielles ont été conduits ceux des maîtres de l’heure qui croyaient voir s’ouvrir au bout de leur effort la porte de la cité parfaite : l’utopie engendre la tyrannie et la terreur », écrit l’historien Henri-Irénée Marrou. « Nos institutions demeureront toujours imparfaites ou ambiguës, nos civilisations inachevées et, pour finir, mortelles », ajoute-t-il. Il faut donc protéger la « révolution » de l’utopie.

Les Églises du Liban ont toutes endossé les objectifs de l’extraordinaire soulèvement auquel nous assistons. Dans ce qui est dit plus haut se trouve le point de recoupement entre la « révolution » et la vocation de l’Église. Pour garder un visage humain et éviter la terreur, la « révolution » doit s’accompagner d’une « réconciliation » de l’homme avec son frère sous le regard de Dieu ; elle doit rester pacifique. C’est dans cet espace que les Églises du Liban et les universités, notamment chrétiennes, sont aujourd’hui invitées à exercer leur discernement et jouer leur rôle de guides. Elles peuvent aussi s’engager concrètement, comme l’a fait samedi dernier le patriarche des chaldéens, Louis Sako, qui s’est rendu place Tahrir, à Bagdad, emportant avec lui, entre autres, médicaments et… chocolat. Il n’en revenait pas de la chaleur de l’accueil qu’il a reçu. Interrogé sur cette démarche par Radio-Vatican, il a déclaré : « Je vous le dis franchement, je suis tout à fait touché car je sens au fond que ces cris-là, ce sont les cris du Christ, qui est venu pour donner une vie plus digne aux hommes… Toute sa lutte contre les riches, contre les autorités religieuses de son temps, contre les politiques, nous la vivons aujourd’hui. Je sens que le Christ est présent. Ce n’est pas une théorie ou une spéculation théologique, mais une incarnation. » Il faut se mettre à l’écoute du peuple libanais, et en particulier des plus pauvres, des plus marginalisés, des plus vulnérables. « Nous ne nous engageons jamais que dans des combats discutables sur des causes imparfaites. Refuser pour autant l’engagement, c’est refuser la condition humaine », a écrit Emmanuel Mounier.

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Zaarour Beatriz

Très bel article qui touche les profondeurs de la "cause de l'humanité", de l'existence même de l'être humain et de son évolution!! Quant à la révolution des libanais tous âges, communautés religieuses, appartenance politique confondus, il me semble que revendiquer leurs droits élémentaires et les reformes, oui et oui, mais il est indispensable, d'abord, pour que cette révolution ne dégénère pas en une utopie dangereuse, de réformer l'esprit, la mentalité, les habitudes et coutumes, vers un/une citoyen/nne qui respecte ses obligations et donc muni de son plein civisme pour revendiquer tous ses droits dans une Nation où l'Etat de droit veille sur une bonne qualité de vie de Tous/tes ses citoyens et citoyennes sans aucune discrimination!!!!

N. Noon

“PITIÉ POUR LA NATION” (d’après Khalil Gibran)

Pitié pour la nation dont les habitants sont des moutons,
Et dont les bergers font fausse route.
Pitié pour la nation dont les dirigeants sont des menteurs,
Dont les sages sont réduits au silence,
Et où les bigots hantent les ondes.
Pitié pour la nation qui n’élève pas la voix,
Sauf pour louer les conquérants,
Et acclamer les brutes comme des héros,
Et qui souhaite diriger le monde,
Par la force et la torture.
Pitié pour la nation qui ne connait,
Aucune autre langue que la sienne,
Et aucune autre culture que la sienne.
Pitié pour la nation
Dont le souffle est l’argent,
Et qui dort du sommeil de ceux qui ont trop bien mangé.
Pitié pour la nation Oh pitié pour le peuple,
Qui laisse ses droits s’éroder,
Et ses libertés s’effacer.

Lawrence Ferlinghetti

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