Rechercher
Rechercher

Liban - Reportage

À Chevrolet, les papys font de la résistance

Sur ce barrage en banlieue chrétienne de Beyrouth, d’anciens combattants prennent part à la contestation, entre vieilles rancunes et espoirs nouveaux.

Les papys du barrage érigé au croisement dit Chevrolet. Photo M.C.

Toute révolution est une affaire de places. De places physiques ou symboliques. De places à occuper, à conserver ou à céder. C’est tout cela qui se joue au barrage du croisement dit Chevrolet, situé à cheval sur les quartiers de Furn el-Chebback, Hazmiyé et Chiah, en banlieue chrétienne de Beyrouth. Établi dès le 18 octobre, le barrage se reforme à la moindre occasion, et est devenu un des lieux phares de la contestation.En ce début de semaine, il y a des voitures garées au milieu de la chaussée, un groupe de jeunes qui filtre les passages, un feu de camp, des rangées de pneus, deux tentes et, en retrait, quelques militaires qui s’assurent que la situation ne dégénère pas. C’est un barrage somme toute banal, sinon qu’ici, tout le monde ou presque est chrétien et que la moyenne d’âge est plus élevée qu’ailleurs. Sur le bas-côté, une dizaine d’hommes aux cheveux blancs sont assis en rang d’oignons sur des chaises en plastique. Plusieurs d’entre eux sont arrivés dès l’aube et ont prévu d’y rester jusqu’au soir, d’autres envisagent une sieste dans l’après-midi. Des nouveaux arrivent, ils saluent l’assemblée, très masculine. Deux femmes, un peu plus jeunes, préparent le café sur un réchaud de fortune.


(Lire aussi : Une intifada estudiantine « pour un avenir meilleur »)



Entre papys de la thaoura, les mots sont rares, prononcés très forts. On demande les prénoms, la méfiance est de mise, on insiste et on le regrette aussitôt, vite perdu entre quatre Georges, trois Joseph, deux Élie et autant de Tony. Qui connaît le quartier a l’habitude de croiser ces visages et ces corps fatigués dans la boucherie d’un tel ou devant la boutique de chasse d’un autre. La différence est que depuis le début du soulèvement, sur le barrage Chevrolet, les révolutionnaires du troisième âge ont retrouvé de l’allant en même temps qu’un rôle social. Et c’est ensemble qu’ils se désennuient. Comme autrefois. Dans le quartier, le mot barrage est lourd de sens. Pour désigner l’action en cours, certains préfèrent parler de blocage afin de ne pas raviver de mauvais souvenirs. C’est en effet à 500 mètres de là, à la suite d’une affaire de route coupée, que la guerre civile a commencé, le 13 avril 1975. C’est aussi ici qu’elle s’est finie avec des affrontements meurtriers entre partisans de Michel Aoun et de Samir Geagea, en 1990. Depuis le sit-in, on peut voir la statue de fer aux angles pointus érigée en hommage aux martyrs de la région. Elle représente un homme tenant dans une main une flamme et dans l’autre le cèdre, pointu lui aussi, du parti Kataëb. L’intérieur de la statue est constitué de cartouches de fusil.

Ce passé chargé n’est sans doute pas pour rien dans le fait que les jeunes désertent le quartier. « Dès qu’ils ont un peu d’argent, ils vont s’installer dans les montagnes, à Mansourieh ou à Antélias. Ils préfèrent passer une heure dans les embouteillages que de rester ici », explique une dame, sans qu’on sache bien si elle le déplore ou non. « Et à la fin, il ne reste que les vieux comme nous », lance-t-elle dans un éclat de rire.


(Lire aussi : WhatsApp, Facebook, Instagram : les réseaux sociaux, vecteurs de la contestation)



« Faire tomber le roi de Baabda »

Parmi les fidèles du barrage Chevrolet, beaucoup sont liés aux partis de la droite chrétienne. Mais le discours officiel est clair, résumé par un des chefs locaux du parti Kataëb : « Nous sommes là en tant que simples citoyens qui souffrent de la situation économique et aspirent à un État démocratique. » Il ne faut pas creuser longtemps pour comprendre que certains ont de vieux comptes à régler. Un homme qu’on a vexé en l’appelant à tort Georges n’y va pas par quatre chemins : « On veut tous la même chose, on veut faire tomber le roi de Baabda qui n’a jamais rien fait de bien pour ce pays. » L’allusion à la guerre Aoun-Geagea est explicite. Wissam, la vingtaine, interrompt son aîné : « Désolé 3amo (tonton), tu ne peux pas dire ça, moi non plus je n’aime pas le président, mais je ne me bats pas contre un seul, je me bats contre tous. » Et de citer le slogan le plus célèbre de la contestation : «Tous, c’est-à dire-tous ». Il poursuit en expliquant que c’est tout le système qu’il faut renverser pour que les Libanais puissent avoir un minimum de services publics, en matière d’eau, d’électricité ou de santé. Le Georges qui n’en est pas un fait semblant (ou non) de ne pas entendre. Le conflit de générations existe au sein du camp révolutionnaire. Et Wissam espère que la vision d’espoir portée par des jeunes triomphera des haines larvées de ceux qui vivent au passé.


(Lire aussi : Ceux qu’on n’a pas vu venir, le billet de Fifi Abou Dib)



Soutenir les jeunes

Dans son combat, il peut compter sur Élie qui vient chaque jour sur le barrage. Physionomie bonhomme et casquette de chasseur, il milite depuis bientôt cinquante ans au parti Kataëb. Ce septuagénaire a su trouver sa place dans ce mouvement sans prendre toute la place et inlassablement, il répète une même phrase : « Notre rôle est de soutenir les jeunes dans leur révolution. » « Ces gamins sont magnifiques, ils n’ont aucun problème à se mélanger avec d’autres religions, c’est eux le Liban de demain », poursuit-il. Lui qui a pris les armes dès le premier jour de la guerre civile ne craint pas que le scénario se reproduise. « Ils ont vu tout ce sang qui a coulé. Pour quel résultat ? Pour rien. Ils ne referont pas nos erreurs », assure-t-il.


(Lire aussi : Deux rencontres en 48 heures entre Hariri et Bassil, le décryptage de Scarlett Haddad)



Pour les plus âgés, participer à la mobilisation ne revient pas seulement à être pour ou contre les revendications des jeunes. Beaucoup sont en effet directement concernés. À l’exception des ex-militaires, rares sont ceux qui perçoivent une retraite. Et pour vivre, les anciens n’ont d’autre choix que de compter sur l’aide de leurs enfants ou de continuer à travailler. C’est le cas de Joseph qui promène sa lourde carcasse voûtée. À soixante ans passés, il continue à exercer comme plombier mais gagne rarement plus de 20 000 livres par jour, à peine de quoi payer son essence et ses cigarettes. « J’ai le corps cassé de partout et je n’ai pas les moyens de voir un médecin », avoue-t-il en baissant les yeux. Chaque mois, son fils lui envoie un peu d’argent, mais lui-même a du mal à joindre les deux bouts. Celui qui est encore membre des Forces libanaises a le sentiment de s’être fait voler sa vie, d’avoir combattu pour des gens qui se sont enrichis et n’ont plus le moindre égard pour lui. C’est pour cela qu’il croit ferme en cette révolution et rêve d’une société civile qui placerait l’humain au cœur de son action.

Au barrage Chevrolet, il se murmure que l’armée veut ouvrir la route. Un responsable local du parti Kataëb, plus fringant que les autres, se lève d’un coup : « Allez les gars, on va voir ce qui se passe ! » Les autres l’imitent, non sans mal, et il faut bien 30 secondes à l’équipée pour se mettre en ordre de bataille ; le temps d’avoir confirmation qu’il s’agissait d’une fausse alerte. En douceur, tout le monde se rassied.


Lire aussi

Une intifada estudiantine « pour un avenir meilleur »

Dans le centre-ville, les femmes chantent et prient pour le Liban

À Zghorta, la contestation des sacs poubelles

À Ramlet el-Bayda, un cri de colère contre les infractions sur les biens-fonds maritimes

Toute révolution est une affaire de places. De places physiques ou symboliques. De places à occuper, à conserver ou à céder. C’est tout cela qui se joue au barrage du croisement dit Chevrolet, situé à cheval sur les quartiers de Furn el-Chebback, Hazmiyé et Chiah, en banlieue chrétienne de Beyrouth. Établi dès le 18 octobre, le barrage se reforme à la moindre occasion, et est devenu...
commentaires (4)

""Toute révolution est une affaire de places.""... Étonnant, non ! C'est pas une affaire de têtes coupée ?

L'ARCHIPEL LIBANAIS

20 h 14, le 07 novembre 2019

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • ""Toute révolution est une affaire de places.""... Étonnant, non ! C'est pas une affaire de têtes coupée ?

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    20 h 14, le 07 novembre 2019

  • Article très ambigu. Que voulait nous raconter ce ou cette journaliste? En tout cas inutile.

    Sissi zayyat

    11 h 53, le 07 novembre 2019

  • Cool ce papier, quelle bonne idée d'aller voir du côté des "vétérans"!

    Marionet

    11 h 23, le 07 novembre 2019

  • oui ,oui ,oui les tetes blanches ,puisque on ne peut plus parler de leur avenir ,on parle de leur passé ;et puisque on ne peut parler de leur activité ,on parle de leurs appartenances;dommage!n 'ont ils rien d'autre à dire de ce qu' ils voient?J.P

    Petmezakis Jacqueline

    09 h 40, le 07 novembre 2019

Retour en haut