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Liban

La révolte du vivre-ensemble

Les Échos de l’Agora
21/10/2019

En ce dimanche 20 octobre 2019, dans la douceur de l’automne libanais, l’air ambiant dégage une fragrance printanière aussi douce que la fraîcheur matinale d’un dimanche de Pâques. Les foules déferlent sur les places des cités. Le cœur de Beyrouth, encore une fois, donne le ton comme en 2005, non seulement au Liban, mais à tous les peuples du monde arabe. Il est midi, les foules se rassemblent. Que peut-on dire à l’heure qu’il est ? Comment comprendre les événements que nous vivons depuis trois jours ?

On se doit d’abord d’établir un constat clair : les pouvoirs en place au Liban ont perdu toute légitimité. Du président de la République aux ministres en passant par les députés, ils demeurent légalement en place, certes, mais ont été dépouillés de toute légitimité par le peuple, source de toute souveraineté.

Ensuite, il y a lieu de réaliser que quelque chose est définitivement terminé, à savoir un certain Liban qui ronronnait tant bien que mal depuis 1943 avec ses compromis interconfessionnels, son économie libérale anarchique, ses clans féodaux et ses dynasties de notables.

Depuis trois jours, nous n’avons pas entendu une seule fois les discours de la langue de bois traditionnelle du dialogue islamo-chrétien. Nous n’avons pas vu, ou presque pas, des Évangiles enlacer des Corans ou des religieux chrétiens fraterniser avec leurs collègues musulmans. Au sein de ces foules, un absent de marque : les groupes traditionnels, ceux des partis politiques familiaux ou sectaires, des organisations communautaires et autres corps constitués. Depuis trois jours, aucune personnalité politique de l’establishment n’a osé se mêler à la foule ou tenir des discours devant les médias.

Ce qui frappe le plus, ce sont deux phénomènes. D’une part, l’émergence de la foule en tant qu’acteur politique premier. Mais, et c’est la surprise de taille, nous assistons pour la première fois au cœur de la cité à l’accouchement de l’individu, du sujet autonome libéré du lien fusionnel au groupe.

En 2005, les foules libanaises avaient accouru au cœur de Beyrouth pour dire non à l’occupation syrienne et réclamer « liberté, souveraineté, indépendance ». Le mouvement fut récupéré par des forces communautaires et féodales traditionnelles, parce que le mouvement n’avait pas de visage, il demeurait anonyme.

En 2019, le même mouvement populaire a lieu dans chaque ville, chaque cité libanaise. Tout un peuple y participe et chacun le fait personnellement. De Tripoli à Tyr, nous n’entendons que la même complainte : « Je suis là pour moi-même et mes enfants, pour ma sécurité sociale, pour ma vieillesse, pour nourrir mes enfants, etc. » En d’autres termes, nous assistons depuis trois jours à l’accouchement de l’individu qui s’est enfin libéré de la gangue du groupe grégaire et qui affirme son visage propre et ses droits naturels. C’est une première dans le monde arabe.

En octobre 2019, Beyrouth vient de donner un nouveau souffle au printemps arabe. La boule de neige libanaise peut devenir un tsunami arabe. Quand les peuples bougent, les despotes doivent prendre peur.

Les foules libanaises viennent de démontrer, a contrario, l’énormité de l’imposture. L’imposture des discours populistes des partis identitaires, l’imposture incommensurable du Hezbollah dont le chef Hassan Nasrallah a clairement menacé le peuple d’avoir recours aux violences comme en Irak, l’imposture d’un président qui permet à son gendre tous les débordements ; sans compter l’imposture des discours haineux, racistes, etc.

Une époque est révolue. Quelle que soit l’évolution de la situation sur le plan politique, quelque chose a été réalisé. Le sujet de la modernité vient d’émerger dans le monde arabe, au cœur du Liban. Les références classiques à la coexistence des communautés religieuses sont désormais obsolètes. Du nord au sud, les foules libanaises ont confirmé le contrat social entre individus, entre sujets libres et souverains. Le peuple du Liban vient de nous montrer la réalité du vivre-ensemble qui n’est pas la simple coexistence consensuelle des communautés.

Les âmes de Samir Kassir et de Samir Frangié connaissent enfin le repos. La bataille du vivre-ensemble pour laquelle ils ont consacré leur vie est enfin gagnée par le peuple du Liban. Le plus dur reste à faire : reconstruire le politique à partir du citoyen.



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