Liban

Étranger et citoyen

Les échos de l’agora
08/07/2019

Quand un roi accède au trône, il est de tradition qu’il fasse sa « joyeuse entrée » dans chaque cité de son royaume afin de manifester son pouvoir sur ses sujets. Les virées dominicales du ministre Gebran Bassil sont loin de refléter la majesté et le faste des entrées joyeuses de la royauté. Ces équipées ne méritent pas d’être commentées, en dépit de leur vacarme tonitruant et des nuages de poussière soulevés par l’impressionnant cortège de voitures 4 X 4 aux vitres fumées, remplies de représentants de la gent armée. Après tout, Gebran Bassil, comme tout citoyen, est libre de se promener sur n’importe quelle parcelle du territoire national de la République libanaise « une et indivisible ». Nous attendons donc, avec impatience, sa « joyeuse entrée » dans la banlieue sud de Beyrouth, avec le même impressionnant cortège et les mêmes escortes armées, si tant est que l’événement soit dans l’intérêt du Hezbollah, souverain incontesté du Liban.

On demeure frappé par la métamorphose inquiétante de l’imaginaire des Libanais chrétiens, induite par le tsunami populiste qui déferle sur le monde mais qui est relayé au Liban par les discours du Courant patriotique libre (CPL) depuis l’année 2006 et le retournement spectaculaire du général Michel Aoun. Les discours aux relents haineux et racistes, au nom des droits chrétiens spoliés, sont devenus des leitmotivs de la conquête du pouvoir autocratique dont rêve son gendre, Gebran Bassil.

Nombreux sont les observateurs qui expriment leur inquiétude face au trouble dont semble atteinte la psyché d’une frange majoritaire des chrétiens libanais. Certains disent que cette vague exprime l’angoisse du lendemain et traduit une souffrance réelle. Les managers de l’identitaire ne font qu’attiser le mal au lieu de le soigner en canalisant savamment la haine contre des boucs émissaires spécifiques : les Arabes, les Syriens réfugiés au Liban, les Palestiniens et, récemment, les sunnites du Liban. Ainsi, ils font passer la ville de Tripoli, cité vénérable dans son urbanité, pour le dépotoir de la racaille terroriste-jihadiste du monde.

Peut-on soigner la souffrance indéniable du psychisme chrétien ? Cette question complexe se présente sous plusieurs aspects : politique, moral et spirituel.

D’un point de vue politique, la responsabilité est celle des partis dits « chrétiens » qui ont pris en otage les différentes communautés chrétiennes et ont monopolisé, en faveur de leur appareil politique, la représentativité confessionnelle de ces groupes ainsi que leur quota représentatif dans la fonction publique et l’appareil du pouvoir. Il est à souhaiter que les autorités ecclésiastiques cessent de jouer la carte confessionnelle politique. Il est inadmissible de voir des hiérarques faire des déclarations politiques partisanes ou, pire, se comporter en porte-parole de tel ou tel régime tyrannique de l’Orient arabe.

Sur le double plan moral et spirituel, une lourde responsabilité incombe aux magistères ecclésiastiques ainsi qu’à leurs relais pastoraux et éducatifs. Il leur appartient d’apporter du baume au psychisme souffrant de leurs ouailles en leur rappelant certains principes inaliénables de la vision chrétienne du monde. De ce point de vue, le thème de l’étranger est absolument primordial.

La Bible est traversée, du début à la fin, par la figure de l’étranger :

- « Tu n’exploiteras ni n’opprimeras l’émigré, car vous avez été des émigrés au pays d’Égypte » (Deutéronome 19, 10).

- « Vous avez un seul commandement : traitez l’étranger comme un des vôtres » (Lévitique 22, 19).

- Le Seigneur protège l’étranger; il soutient l’orphelin et la veuve » (Psaume 146, 20).

- « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Matthieu 25, 31-46).

Un des textes les plus éminents de l’Antiquité chrétienne, « L’Épître à Diognète », rédigée au IIe siècle, témoigne pour la figure du chrétien comme étranger partout mais citoyen loyal de toute patrie : « Les chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leur pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre… Ils habitent leur cité comme étrangers, mais ils prennent part à tout comme citoyens… Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies supérieurs à ces lois : ils aiment tous les hommes. »

De tels thèmes sont au cœur de la récente déclaration sur la fraternité d’Abou Dhabi signée par le pape François et le grand imam d’al-Azhar, ainsi qu’au cœur de la déclaration sur la citoyenneté d’al-Azhar. Ces thèmes sont la raison d’être du Liban, tels que les concrétisent le pacte national et les accords de Taëf. Il est bon de le rappeler sans cesse.


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gaby sioufi

LA QUESTION , LA VRAIE, FINALEMENT POSEE & EXPOSEE :
COMMENT EXPLIQUER"" la métamorphose inquiétante de l’imaginaire des Libanais chrétiens, induite par le tsunami populiste qui déferle sur le monde mais qui est relayé au Liban par les discours du Courant patriotique libre (CPL) depuis l’année 2006 et le retournement spectaculaire du général Michel Aoun. Les discours aux relents haineux et racistes, au nom des droits chrétiens spoliés, sont devenus des leitmotivs de la conquête du pouvoir autocratique dont rêve son gendre, Gebran Bassil""
C QU'ILS N'ONT PAS 1 AUTRE CHOIX CONVAINQUANT MEME A 5 %

RECTIFIER LE TIR NE SERA SUREMENT PAS POSSIBLE "CHRETIENNEMENT ", PAR LE RETOUR A L'ESPRIT DE CE QUE JESUS CHRIST A ENSEIGNE .

Bery tus

Comme d’habitude article parfaitement bien écrit et relaté avec toute sa complexité la réalité !!

Comment veut on avoir un partie chretien pour toutes les autres confession et surtout quand son chef qui pourtant n’a rien connu des dessous de la guerre en rappelle à mille et une reprise le passer de cette guerre ?!?!?

Honneur et Patrie

Hélas, dans le pays ou je vis, les étrangers venus du sud de la Méditerranée ne reconnaissent pas les lois républicaines établies, pour eux, aucune loi n'est supérieure à leurs lois divines.
Le dire, c'est beau mais l'appliquer, c'est tout le contraire.

Chucri Abboud

Cet article oublie de mentionner que notre ministre Gebran Bassil veut justement , par ces tournées dans les régions à majotité non-chrétiennes, briser le carcan du sectarisme politique et politicien . Malheureusement la rigidité des moeurs féodales veulent l'arrêter dans son combat .
Un CPL ouvert à toutes les confessions , ceci est le but ultime de son chef actuel , et il me semble bizarre que peu de personnes comprennent cet objectif louable , c'est pourtant élémentaire .
Encourageons donc notre ministre dans cette voie au lieu de lui mettre les bâtons dans les roues .
Et puis , aimer nos réfugiés syriens et palestiniens comme nous-mêmes ? Allez rêver de cet idéal chrsitique ailleurs, chers lecteurs ! Le Liban a trop donné , il croule sous leur poids , il est temps d'appliquer l'adage : CHARITÉ BIEN ORDONNÉE COMMENCE PAR SOIS-MÊME .
Article nul

Sarkis Serge Tateossian

Excellent article. À relire plusieurs fois.

C- F- Commentaires @ Interprétations

C’est très bien, très pertinent, mais je ne retiens que :

...""D’un point de vue politique, la responsabilité est celle des partis dits « chrétiens » qui ont pris en otage les différentes communautés chrétiennes et ont monopolisé, en faveur de leur appareil politique, la représentativité confessionnelle de ces groupes ainsi que leur quota représentatif dans la fonction publique et l’appareil du pouvoir.""

Tout à fait ! Si les deux partis dits ""chrétiens"" (en fait ils sont surtout maronites) ont monopolisé cette représentation confessionnelle, c’est que dans la fiction de la ""démocratie représentative"", et selon le dernier mode de scrutin, ces deux partis représentent par leurs groupes parlementaires la part la plus importante du vote dit chrétien au parlement. C’est la faute de l’électeur ? De la ""particratie""… Ou le non-respect du jeu démocratique. Comment respecter alors le quota… Comment ? Je ne suis à une contradiction près, mais je me pose ces questions.....

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