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Moyen Orient et Monde

Quand le régime de Sissi verrouille toute opposition

Éclairage

Qu’elles aient participé aux récentes manifestations ou non, les anciennes figures de la révolution de 2011 sont dans le collimateur du pouvoir.


10/10/2019

« Appartenance à un groupe terroriste », « Fausses déclarations », « Organisation illégale ». Qu’ils soient activistes, journalistes ou encore avocats, l’accusation dont ils font l’objet est toujours la même. Se sentant menacé par le récent mouvement de contestation, le régime de Abdel Fattah al-Sissi met les bouchées doubles pour faire taire la moindre critique. Hier, le Premier ministre égyptien, Mostafa Madbouli, a dénoncé les manifestations qui ont eu lieu fin septembre, les qualifiant de « guerre brutale ». « Le peuple égyptien ne permettra plus que le scénario de chaos se répète », a-t-il averti, en référence implicite au printemps arabe de 2011.

Suite à l’appel de Mohammad Aly, homme d’affaires égyptien vivant en Espagne, en septembre dernier, plusieurs centaines de personnes ont osé descendre dans les rues pour protester contre la situation économique fortement dégradée, la corruption généralisée et la répression sans bornes menée par le régime. Les slogans des contestataires sur la place Tahrir faisant écho à ceux de 2011, les anciennes figures de la révolution sont aujourd’hui les premières visées par la violente répression du régime.

Parmi elles, Alaa Abdel-Fattah, militant des droits de l’homme, et Mohammad el-Baker, son avocat, arrêtés le 29 septembre et accusés, entre autres, d’avoir diffusé de fausses informations. L’accusation paraît disproportionnée alors que M. Abdel-Fattah, une icône de la révolution de 2011, s’est contenté de commenter les récents événements sur les réseaux sociaux et n’a pas participé aux manifestations.

Condamné en 2014 pour avoir manifesté contre une loi limitant le droit de manifester, Alaa Abdel-Fattah était sorti de prison en mars dernier. Depuis, il est néanmoins sous un régime de contrôle judiciaire qui lui impose de revenir au poste de police de Dokki et d’y rester de 18h à 6 heures du matin. « Lorsque les manifestations ont débuté, Alaa était dans sa cellule, coupé du monde, et n’a été mis au courant que le lendemain matin : il n’était pas au cœur de ce mouvement », souligne Mona Seif, activiste et sœur de Alaa Abdel-Fattah, interrogée par L’Orient-Le Jour. « Après 5 ans d’emprisonnement, de 2014 à 2019, Alaa n’avait qu’un temps limité chaque jour pour tenter de rétablir les liens avec sa famille, ses amis et surtout son fils, Khaled », explique-t-elle. Quatre mois plus tôt, lors d’un entretien avec le journal en ligne indépendant égyptien Mada Masr, il avait déjà déclaré, non sans une pointe d’ironie : « L’État me traite avec une paranoïa extrême et je ne comprends toujours pas pourquoi ils ont autant peur de moi. » « Les cinq derniers gouvernements égyptiens ont tenté de mettre Alaa en prison, rappelle Mona Seif, mais le régime actuel les surpasse tous car Alaa est emprisonné depuis que Sissi a pris le pouvoir .»

Alaa Abdel-Fattah n’est pas le seul, parmi les fers de lance de la contestation de 2001, a subir les foudres du régime actuel. « D’autres activistes de 2011 ont également été placés en détention provisoire », déplore Hussein Baoumi, chercheur sur l’Égypte à Amnesty International, contacté par L’OLJ. M. Baoumi cite notamment le blogueur et activiste Mohammad Oxygen. En liberté conditionnelle depuis juillet, ce dernier s’est présenté au poste de police le 21 septembre, conformément au régime auquel il est soumis, et n’en est jamais ressorti.

D’après Moataz el-Fegiery, membre du comité exécutif de EuroMed Rights et secrétaire général de l’Egyptian Human Rights Forum, la stratégie du régime est « de vider le paysage politique de toute figure publique pouvant organiser les demandes des contestataires et négocier avec le gouvernement ». Pour Mona Seif, « cette vague d’arrestations sans précédent montre l’ampleur de la brutalité du régime, mais aussi de sa panique ». Hier, la détention de Alaa Abdel-Fattah devait être revue par le gouvernement. Aucune décision n’avait toutefois été rendue à l’heure de mettre sous presse. « Il est absolument certain que la détention sera prolongée », affirmait Mona Seif hier, se basant sur les précédentes arrestations dont son frère a fait l’objet.


(Lire aussi : Les Frères musulmans brisés, mais pas totalement neutralisés)


« Tout le monde est en danger »

Les activistes ne sont pas les seuls ciblés par le régime. Dans les rues, personne n’est à l’abri, et les images de la répression policière donnent froid dans le dos. « Tout le monde est en danger, tout le monde peut être visé », affirme Hussein Baoumi. Arrestations arbitraires, menaces, violences, fouilles et perquisitions aléatoires… l’ampleur de la répression atteint « un niveau historique depuis que Sissi est au pouvoir », souligne-t-il. D’après les ONG locales, depuis le début des manifestations de septembre, plus de 3 000 personnes ont été arrêtées à ce jour.

Dans une rare vidéo circulant cette semaine sur les réseaux sociaux, mais dont l’authenticité n’a pas été confirmée, une femme filme, depuis son balcon, des policiers patrouillant dans la rue. L’un d’eux l’aperçoit et tire dans sa direction. Le téléphone tombe et l’on n’entend plus que les cris de terreur de la jeune femme. Sur une autre vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, l’on peut voir un homme se faire violemment arrêter par une dizaine de policiers, pendant qu’une voix hurle : « Ils vont le tuer ! Ils vont le tuer ! »

Les médias égyptiens, censurés ou contrôlés, se tiennent à l’écart des événements tandis que les réseaux sociaux et médias internationaux sont surveillés par le régime. Alors qu’une simple publication sur Twitter ou Facebook peut conduire en prison, les fouilles aléatoires de téléphones portables sont devenues monnaie courante. Une méthode d’intimidation qui a incité de nombreux Égyptiens à supprimer les applications de réseaux sociaux sur leurs téléphones.


(Lire aussi : Une répression accrue pourrait à terme alimenter l’instabilité en Égypte)


« L’œil sur le Nil »

« Si les fouilles de téléphones sont une technique de répression inédite, le régime est néanmoins adepte de la cybersurveillance depuis longtemps », observe Moataz el-Fegiery. Depuis 2016, le gouvernement serait ainsi derrière un vaste réseau de cyberattaques visant les opposants politiques. En mars 2019, Amnesty International a lancé l’alerte en révélant une liste de personnes victimes de cyberattaques, le plus souvent un piratage de leur compte email. La liste d’activistes et de journalistes visés par ces attaques semble indiquer le rôle du gouvernement égyptien dans cette affaire, mais les preuves manquaient jusqu’alors.

Une entreprise de cybersécurité nommée Check Point s’est chargée de mener une enquête plus approfondie baptisée « L’œil sur le Nil » dont les résultats ont été publiés jeudi dernier. Si ce rapport peine à établir un lien direct entre le gouvernement et les cyberattaques, le régime Sissi semble pointé du doigt. « Les techniques utilisées sont bien plus sophistiquées que les attaques traditionnelles de piratage d’emails », rapporte à L’OLJ un chercheur de Check Point. « Elles abusent d’applications tierces telles que Gmail ou Outlook, donc les victimes sont moins susceptibles de se méfier de la légitimité de ces applications. » Parmi les applications pirates pointées du doigt dans le rapport, iLoud200 %, supposée augmenter le volume du téléphone, permet en réalité de géolocaliser un téléphone. Une autre, IndexY, censée révéler le numéro des appels masqués, permet en réalité aux pirates d’écouter les conversations téléphoniques. L’investigation montre également que ces différentes applications renvoient à une même adresse IP, qui semble correspondre à une adresse des services de renseignements égyptiens. Un lien a notamment été établi entre ces cyberattaques et deux récentes arrestations, celles de Hassan Nafaa, professeur à l’Université du Caire, et de Khaled Dawoud, politicien opposé au régime de Abdel Fattah al-Sissi. Depuis ces violentes représailles, les rues du Caire sont presque désertes. Ainsi, une manifestation prévue le 1er octobre n’a pas eu lieu, et personne n’est descendu dans la rue le week-end dernier. Le silence des opposants résonne comme une victoire de la répression. Du moins pour le moment, estiment de nombreux observateurs. « Cette répression ne peut fonctionner sur le long terme », martèle Moataz el-Fegiery. Selon lui, « les griefs envers le gouvernement de Sissi ne font qu’augmenter au sein d’une population jeune et marginalisée ».


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