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Moyen Orient et Monde

Dans l’Égypte de Sissi, l’appétit sans limites de l’armée

Éclairage

Selon l’ONG Transparency International, l’institution militaire contrôlerait 40 % de l’économie égyptienne.


26/09/2019

Que ce soit sous Gamal Abdel Nasser, Anouar el-Sadate, Hosni Moubarak ou à présent Abdel Fattah al-Sissi, l’armée égyptienne a depuis 1952 toujours constitué la colonne vertébrale du régime en place. Mais jamais autant qu’aujourd’hui le champ n’aura été laissé aussi libre à l’expression de sa toute-puissance. Bouclier du régime sous le règne de Nasser, avant d’accroître son rôle économique en échange d’un retrait politique sous les présidents Sadate et Moubarak, l’institution militaire est revenue en force sur le devant de la scène après le coup d’État du 3 juillet 2013 contre le président Mohammad Morsi, élu un an plus tôt à l’issue de la transition suivant la révolution égyptienne. Unique acteur politique reconnu dans un pays vidé de toute opposition, l’armée est également, sous le règne du président Sissi, synonyme d’une mainmise accrue sur de larges pans de l’économie égyptienne, bien au-delà de la défense.

Dans des vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux, Mohammad Aly, un entrepreneur égyptien exilé en Espagne, accuse le président Sissi et l’institution militaire de corruption en engendrant des bénéfices vertigineux et illicites à travers le contrôle du secteur du bâtiment.

Les manifestations du week-end dernier dans les rues du pays font en partie écho à ces attaques. Les propos de M. Aly ont révélé au grand jour ce que beaucoup savaient déjà. Car, sous la présidence de M. Sissi, les entreprises appartenant à l’armée fleurissent de manière inédite. La puissance économique de l’institution militaire est soutenue par un arsenal législatif sans précédent auquel s’ajoute l’appui politique et financier de la communauté internationale, et notamment des Occidentaux, de la Russie et des pays du Golfe. Le discours est connu. Le maréchal serait le chantre de la stabilité dans la région ; l’armée, le seul rempart possible face au terrorisme. Depuis 2013, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont investi des dizaines de milliards d’aides publiques et d’investissements privés dans l’économie égyptienne. En témoigne le plan de relance de 4 milliards de dollars annoncé en août 2013 et financé par Abou Dhabi. Selon un article de Bloomberg datant du 14 mars 2014, l’armée aurait obtenu la moitié des projets tandis que rien n’aurait été accordé aux grandes sociétés du bâtiment.


(Lire aussi : Vers une contestation plus vive du régime de Sissi ?)


Des pâtes et de l’huile d’olive

Symptomatique d’un goût prononcé pour les entreprises pharaoniques, l’armée investit massivement dans des mégaprojets à l’utilité contestable. En particulier, le nouveau canal de Suez, dont les coûts s’élèvent à 8 milliards de dollars, et la nouvelle capitale administrative, dont le montant avoisine les 300 milliards de dollars. « Avec Sissi, il y a un retour en force du rôle politique de l’armée. Comme elle a développé un secteur économique gigantesque, son rôle s’en est trouvé accru, Sissi lui-même ayant compté sur l’armée pour ses projets », résume à L’Orient-Le Jour Gilbert Achcar, professeur en relations internationales à la SOAS University, à Londres. « Les activités foncières sont une bonne partie des activités de l’armée égyptienne et un des principaux moyens d’enrichissement de toute une couche qui profite de manière parasitaire de tout cela », poursuit-il. Construction de routes, de ponts, de tunnels, l’armée investit même dans des écoles internationales privées et l’énergie solaire qui suscite un intérêt grandissant de la part des militaires. Les entreprises de l’armée vendent tout, y compris des pâtes ou de l’huile d’olive. « L’armée produit des biens de consommation depuis longtemps, mais cela a augmenté de manière significative sous Sissi », explique à L’OLJ Michèle Dunne, experte en changement politique et économique dans le monde arabe.

Les estimations relatives à la part de l’économie sous le contrôle des militaires sont floues : l’ONG Transparency International cite dans un rapport le chiffre de 40 %. « Selon plusieurs experts, les militaires contrôleraient un tiers de l’économie », avance M. Achcar. « Il s’agit maintenant de l’acteur économique dominant dans tous les domaines liés au développement d’infrastructures tels que les ports, les routes, la construction navale, les zones industrielles, le ciment, les médias et les télécommunications », commente Robert Springborg, expert sur ​​les forces armées égyptiennes. « L’armée joue un rôle croissant dans la réclamation des terres, de l’agriculture, de l’éducation, de l’électronique, etc. », ajoute-t-il. Un article de Reuters du 16 mai 2018 relève que certains hommes d’affaires égyptiens et investisseurs étrangers se montrent inquiets face à l’expansion militaire dans des domaines civils et se plaignent des avantages accordés aux compagnies tenues par l’armée tels que l’exonération de taxes. Le Fonds monétaire international avait même prévenu en septembre 2017 que le développement privé et la création d’emplois risquaient d’être mis à mal par « l’implication d’entités sous le ministère de la Défense ».


(Lire aussi :  Affrontements lors de nouvelles protestations anti-Sissi à Suez)


Sissi plutôt que l’armée

Si l’armée égyptienne fait et défait les dirigeants égyptiens depuis 1952, l’avènement du président Anouar el-Sadate en 1970 et la signature des accords de paix de Camp David avec Israël en 1978 signeront l’amorce d’un accroissement considérable du poids économique des militaires dans le pays. L’ancien président veut – doit – se défaire de l’héritage nationaliste de son prédécesseur. L’armée est un symbole. Le legs de Gamal Abdel Nasser est à l’image des dictatures militaires opérant dans des contextes de guerre prolongée : un appareil militaire gonflé à bloc auquel se conjuguent des industries militaires d’État. Pour Anouar el-Sadate, il s’agira de faire bénéficier l’armée des retombées positives de la libéralisation économique du pays, en contrepartie d’un renoncement à son rôle politique. Pas à pas, l’armée développe des sociétés dans les entreprises et les industries civiles jusqu’à ce que le complexe militaro-industriel qui se mettait en place en vienne à faire concurrence au secteur privé.

Sous l’ère du président Hosni Moubarak, cette compétition deviendra même l’objet d’un vif contentieux entre le fils de ce dernier, Gamal Moubarak, figure emblématique du capitalisme de copinage égyptien, et les militaires. Les acolytes du jeune Moubarak, magnats des affaires, concurrencent les entreprises militaires dans des domaines-clés de l’industrie lourde, dans le ciment et l’acier notamment.

Pour certains observateurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles l’armée s’est rangée du côté des manifestants en 2011. « L’un des facteurs parmi l’ensemble du calcul fait par l’élite militaire est qu’ils perdraient, avec l’ensemble de l’armée, leurs rôles politique et économique dominants si la succession présidentielle se faisait au sein de la famille Moubarak », analyse Robert Springborg.

Malgré cette croissance économique exponentielle, ce ne sont pas les militaires qui étaient en ligne de mire vendredi dernier. « Jusque-là, les manifestants visent la figure du maréchal Sissi plutôt que l’armée », résume Michèle Dunne. Le rapport de force actuel ne permet aucune confrontation directe sans risque d’une répression brutale. « Les gens sentent bien qu’on ne peut pas se débarrasser de quelqu’un comme Sissi sans l’armée », observe Gilbert Achcar.

« Les manifestations en elles-mêmes ne peuvent avoir d’impact majeur que si elles conduisent une faction au sein du régime à s’opposer à M. Sissi », explique Robert Springborg. « Il y a des spéculations selon lesquelles cette faction serait derrière les vidéos postées par Mohammad Aly. À un moment, un nombre suffisant d’officiers de haut rang pourraient sentir que le rôle des militaires est menacé par Sissi et le faire partir, comme cela s’est passé précédemment avec Moubarak », ajoute-t-il.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,EGYPTE NE PEUT ETRE GOUVERNEE AUTREMENT.

VIRAGE CONTRÔLÉ

Je me demandais bien pourquoi autant d'attaques sur le doux serviteur dictateur des wahabo occidentaux ces temps ci.

Le dernier paragraphe se veut explicatif, mais en fait n'oublions pas que l'Égypte partage comme le Liban un frontière montée de toute pièce, avec ce pays usurpateur.

El sissi devra faire gaffe à ses galons.

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