Énergie éolienne en Jordanie : un nouveau point de repère en plein désert

INFRASTRUCTURES

Un projet financé par la Banque européenne d’investissement, qui compense les carences d’un pays ne bénéficiant d’aucune réserve pétrolière et avec peu de réserves de gaz.

OLJ
30/09/2019

La route du désert suit les traces des anciennes caravanes chargées d’épices qui convergeaient vers la ville nabatéenne de Pétra, et celles des Bédouins qui accompagnèrent Lawrence d’Arabie pour conquérir le port d’Aqaba, au sud de la Jordanie, pendant la Première Guerre mondiale. Les falaises escarpées, teintées de rose et de rouge, émergent de la plaine avant de plonger dans la mer Morte. Au milieu de toute cette richesse historique et naturelle, la société Jordan Wind Project Company a intégré dans le paysage un nouvel élément qui pourrait jouer un rôle important pour l’avenir du pays.

Surplombant les tours d’éoliennes de 94 mètres érigées dans le cadre du projet Jordan Wind, les pales de 55 mètres étincellent au soleil et tournent au gré des vents qui balaient les plaines du désert. « Ce sont de très belles structures », se targue Samer Judeh, le président de la société, âgé de 49 ans.

L’exploitation commerciale du parc éolien Tafila, qui tire son nom du gouvernorat local où il est situé, a débuté le 16 septembre, après 21 mois de travaux et de tests. Sous la menace des conflits et des troubles civils qui sévissent dans les pays voisins, la Syrie, l’Irak et l’Égypte, ce projet d’un montant de 287 millions de dollars a su braver l’instabilité de la région, à l’instar de ses tours d’éoliennes, qui s’érigent inébranlables sous les rafales du désert.

Les promoteurs financiers du projet, dont fait partie la banque de l’Union européenne, la Banque européenne d’investissement, pensent que les tours d’éoliennes de Tafila sont les sentinelles d’une nouvelle industrie qui va transformer l’économie du pays. La Jordanie entend satisfaire 10 % de ses besoins en énergie à l’aide de sources renouvelables à l’horizon 2020. Dans un pays où les coûts énergétiques représentent 20 % de son produit intérieur brut, un tel objectif s’avère vital.

Un environnement changeant

Lorsque les promoteurs du projet Jordan Wind ont envisagé pour la première fois l’utilisation des énergies renouvelables en Jordanie en 2011, le tableau était très différent. Le pays n’avait pas achevé la législation visant à soutenir les projets ayant trait aux énergies renouvelables et il manquait de ressources naturelles. Contrairement à ses voisins arabes, la Jordanie ne possède aucune réserve pétrolière et celles de gaz naturel sont négligeables. Traditionnellement, ses seules ressources principales provenaient de l’exploitation de gisements de potasse et de phosphate, transformés en fertilisants.

La société a pourtant mis son projet à exécution avec le soutien d’un groupe de promoteurs, comme InfraMed Infrastructure, un fonds établi à Paris qui investit dans la région méditerranéenne ; Masdar Power, une société d’Abou Dhabi promotrice et propriétaire de projets relatifs aux énergies renouvelables ; et EP Global Energy, un promoteur et propriétaire d’énergies renouvelables installé à Chypre. L’équipe de développement a trouvé l’endroit parfait pour le parc éolien à Tafila, le district jordanien le moins peuplé et centre du royaume biblique d’Édom. À l’est du petit village de Gharandil, l’entreprise a loué un terrain qui servait autrefois de manière très sporadique au pâturage de chèvres. Le site n’abritait aucune habitation permanente ni aucune source d’eau, et la végétation s’y faisait rare. L’aménagement ne devait donc guère déranger les habitants et le bétail.

Toutefois, le contexte est devenu plus instable à mesure que le projet avançait. En 2011, la Syrie a sombré dans la guerre civile. La Jordanie a dû accueillir jusqu’à 750 000 Syriens. Dans la tourmente qui a suivi la chute du président égyptien Hosni Moubarak la même année, le gazoduc qui alimentait Israël et la Jordanie, en passant par le désert du Sinaï, a été saboté par des Bédouins de la région. La coupure de gaz a touché la compagnie d’électricité nationale jordanienne, qui utilise le gaz égyptien pour produire 58 % de l’énergie du royaume. Cette coupure a fait grimper les prix de l’électricité, provoquant des émeutes dans tout le pays en 2012. Et même si l’Égypte a pu remettre le gazoduc en service, le gaz faisait souvent défaut en raison de pénuries dans l’approvisionnement ou d’actes de sabotage.

Un prêt de 72 millions de dollars

Malgré cette instabilité croissante, le projet de parc éolien a enthousiasmé les employés de la Banque européenne d’investissement. Il s’inscrivait dans la stratégie de la banque qui vise à consacrer un quart des prêts à des projets contribuant à l’atténuation des effets des changements climatiques ou à l’adaptation à ceux-ci. L’énergie éolienne remplace des sources d’énergie qui émettent des gaz à effet de serre.

La BEI a donc insisté pour que la société procède à une étude approfondie des incidences environnementales du parc éolien. Une nuit, à une heure du matin, s’inquiétant du retard que des préparatifs aussi contraignants entraîneraient pour le projet, un négociateur de Jordan Wind a appelé Catherine Barberis, responsable des opérations de prêt en Jordanie pour la BEI au Luxembourg. « Oui, c’est plus de travail, mais cela en vaudra la peine », a-t-elle répondu.

En échange, la BEI a convenu de prêter à Tafila jusqu’à 72 millions de dollars. Le projet était une première pour le gouvernement et les milieux d’affaires jordaniens, mais les agents de la BEI ont dû eux aussi explorer des territoires encore inconnus. « Personne n’était dans sa zone de confort. Il a fallu trouver des moyens pour être créatifs », explique Catherine Barberis.

Les exigences de la BEI ont toutefois permis de rendre le projet plus transparent. La présence de la banque, ainsi que celle de la Société financière internationale (le bras privé de la Banque mondiale), qui a également joué un rôle-clé dans le projet, a encouragé d’autres investisseurs à participer. Le projet Tafila s’est vu accorder des prêts par la BEI, la SFI, la Banque néerlandaise de développement (FMO), la Europe Arab Bank et enfin l’EKF, l’agence danoise de crédit à l’exportation, qui a accordé une garantie de prêt.

C’est le danois Vestas Wind Systems qui a enfin été sélectionné pour fournir les éoliennes de Tafila. Les turbines V112 de l’entreprise établie à Aarhus dressent à présent leur fière silhouette dans le ciel du désert jordanien.

Oiseaux migrateurs et travailleurs locaux

Le principal défi environnemental du projet était lié aux routes des oiseaux migrateurs. Chaque année, ils sont un demi-milliard à survoler la Jordanie et les pays voisins lors de leur migration saisonnière entre l’Afrique et l’Europe. Jordan Wind Project s’est associée à la Royal Society for the Conservation of Nature (Société royale pour la protection de la nature) pour évaluer les risques et les atténuer de manière à ce qu’ils soient conformes aux exigences environnementales de la BEI.

Ainsi, il a été décidé d’enterrer les câbles électriques pour empêcher que les oiseaux ne s’électrocutent et d’arrêter les éoliennes à l’approche de grands groupes d’oiseaux migrateurs. Le personnel de Jordan Wind Project a également convenu d’accorder une attention particulière aux vautours fauves, qui rôdent dans la région à la recherche de charognes.

Les agents de la BEI ont été impressionnés par la ferme volonté de la société à coopérer étroitement avec les communautés bédouines de la région de Tafila. Cette coopération a permis d’harmoniser le projet avec les exigences sociales de la banque. Jordan Wind Project a loué le terrain destiné au parc éolien aux habitants de la région et a recruté 85 % de ses travailleurs sur place. Une bonne partie des véhicules et des usines utilisés pour le projet ont également été loués auprès de la population locale. « Ils étaient très attentifs à la dimension culturelle », raconte Catherine Barberis.

Plus de vent, le soleil en plus

À présent que le parc Tafila est opérationnel, ses 38 éoliennes produiront 400 gigawattheures par an, ce qui représente assez d’électricité pour alimenter plus de 83 000 foyers sur les 1,2 million que compte la Jordanie. Heureuse de s’affranchir partiellement de l’importation d’électricité et du gazoduc égyptien, la société National Electric Power (NEPCO) a signé un accord portant sur l’ensemble de la production de Tafila pour une durée de vingt ans.

Le projet a également encouragé la Jordanie à créer un secteur à part entière pour les énergies renouvelables. En coopération avec la BEI et d’autres bailleurs de fonds, les ministères du pays ont défini des procédures administratives en vue d’examiner et d’approuver de nouveaux projets. En outre, ils ont mis en place les capacités douanières requises pour gérer le volume considérable d’équipements et de pièces nécessaires pendant la construction des éoliennes dans le désert.

La BEI participe déjà activement à cette croissance future. Elle prévoit de signer prochainement un contrat de 80 millions d’USD avec la Jordanie afin de financer les infrastructures qui relient les futurs sites d’énergies renouvelables au réseau électrique du pays, un projet intitulé « Nepco Green Corridor ». Selon M. Judeh, il y a 14 endroits « bancables » pour l’énergie éolienne dans les déserts jordaniens. Alors que la BEI envisage de soutenir de nouveaux projets d’énergie solaire en Jordanie, il semble donc que la haute silhouette des éoliennes de Tafila ne soit que le premier repère emblématique d’une nouvelle industrie qui émerge dans ce royaume du désert.

Dossier réalisé par Philippe HAGE BOUTROS

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