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Culture

Lawrence Abu Hamdan, de bouche à oreille

L’artiste de la semaine

Dans son exposition solo Natq*, à la galerie Sfeir-Semler, celui qui préfère être défini comme « oreille privée » plutôt que comme artiste continue de disséquer les sons et leurs failles, dans une quête effrénée de vérité.

13/09/2019

Souvent, les choses se produisent pour une raison. Faute de temps, pour cause d’emploi de temps surchargé et parce qu’il était en déplacement professionnel, l’entretien avec Lawrence Abu Hamdan, qui présente en ce moment Natq* à la galerie Sfeir-Semler, a dû se faire par téléphone. Ce ne sont naturellement pas les conditions idéales pour la préparation d’un portrait, particulièrement dans le cas de cet artiste dont le regard bleu parle autant que ses mots et son art, comme on le devine par le biais de ses interventions et installations audiovisuelles où il a l’habitude de se mettre en scène. Cela dit, à mesure que la conversation avance, qu’un silence vient parfois entraver l’échange, que la ligne brouille certains de ses propos, on a tout à coup l’impression d’être au cœur de l’une des lectures performatives de cet artiste dont la pratique, depuis ses prémices, interroge « l’implication politique et juridique du son, de la voix humaine, de l’écoute et du silence. »


Une rencontre décisive
Si ce candidat au prix Turner 2019 semble avoir toujours eu l’oreille affûtée, conservant précieusement jusqu’à ce jour des sons marquants d’une enfance passée en Jordanie – notamment « la musique mélancolique, un peu floutée, d’un camion qui transportait des bonbonnes de gaz » –, il ne cultivait, dans un premier temps, son ouïe que dans le cadre de ses études en art du son ou, sinon, dans les sous-bois de la musique DIY (Do It Yourself) qu’il fabriquait tel un artisan.

« Je m’intéressais à la manière dont la voix pouvait être modulée et manipulée par des logiciels. Sauf que le pont entre art et musique m’était toujours méconnu », se souvient celui qui, en 2010, fera la rencontre décisive de sa carrière avec Peter French, un expert légal de la parole. Et de détailler ce déclic : « J’ai été fasciné par tout ce qu’il a pu m’apprendre. En fait, c’était juste une nouvelle manière d’écouter les choses et d’envisager la notion de son, par-delà sa définition stricto sensu, qui s’ouvrait à moi. » À la lumière de conversations éclairantes avec French, Lawrence Abu Hamdan produit Freedom of Speech Itself (2012), une première installation-documentaire à travers laquelle il planche justement sur les analyses de la parole dans un cadre judiciaire, plus précisément l’emploi controversé de telles pratiques par le Royaume-Uni dans le but de déterminer l’origine et donc la légitimité de demandeurs d’asile. À partir de ce moment, qu’il conduise une investigation acoustique auprès d’ex-détenus de la prison de Saydnaya, « dans l’optique de reconstruire ce lieu qui n’avait pas de langage », ou qu’il dénonce la pseudo infaillibilité des détecteurs de mensonge par analyses vocales en y soumettant des développeurs de logiciels similaires, anthropologues et entrepreneurs de l’industrie biométrique (The Whole Truth, 2012), le détenteur d’un PhD de la Goldsmiths University of London choisit d’empoigner les sons – ce qu’ils expriment et les failles qui s’y immiscent – comme, à la fois, la matière première et l’outil ultime de son œuvre. Ainsi, les sons, les bribes de phrases, les silences et les différentes nuances d’une même allocution « qui peuvent souvent être décisifs dans un procès », Abu Hamdan les glane, les dissèque, les traite comme une matière fondamentalement politique et les matérialise même, comme s’ils étaient des objets tangibles. On pense notamment à Earwitness Inventory démarrée en 2018, cette installation comprenant 95 objets trouvés ou produits sur mesure, permettant à des témoins d’explorer leur mémoire auditive.



(Pour mémoire : Lawrence Abu Hamdan décroche le Abraaj Group Art Prize)



Apporter des réponses
Bien qu’ayant disséminé ses œuvres au MoMa, au Guggenheim, au Van Abbe Museum, au Centre Pompidou ou à la Tate Modern, il va même jusqu’à préférer l’appellation d’ « oreille privée » à celle d’artiste, sorte de clin d’œil à « private eye » (signifiant détective) dont il explique le choix de la sorte : « Il y a là deux dimensions, d’abord celle d’une investigation puisque ma pratique s’articule autour d’investigations, notamment au sein d’organismes tel Amnesty International. Mais aussi, il y a le terme privé, par le fait même que j’opère comme un élément indépendant qui cherche ses propres conclusions. » « Il est important pour moi de m’exposer autant que ceux qui le font dans le cadre de ma pratique, un peu comme c’est le cas sur Once Removed, ce film que j’expose dans le cadre de Natq et qui présente la vie antérieure de Bassel Abi Chahine, un historien-écrivain de 31 ans parvenu à amasser la collection la plus complète d’objets très rares, de photos et d’entretiens relatifs à la guerre civile libanaise en reposant sur des flashbacks de sa vie d’avant, celle d’un soldat nommé Yousef Fouad al-Jawhary décédé à l’âge de 16 ans le 26 février 1984 à Aley, estime encore Lawrence Abu Hamdan. Si je ne m’étais pas impliqué, au propre comme au figuré, dans cette œuvre, je crois que celle-ci serait passée pour une sorte d’investigation, ce qui n’était pas l’objectif du tout. »

Si Abu Hamdan s’intéresse dans cette œuvre précise à la notion de réincarnation, il tient à nuancer que ce n’est pas autant pour la portée religieuse de ce phénomène que pour « la manière dont cette croyance défie les conventions liées à la notion de vérité ». D’ailleurs, impossible de traverser son exposition solo beyrouthine du moment sans y voir, quoiqu’en filigrane, sinon une quête de la vérité, du moins une tentative de rendre plus audibles des vérités mises en sourdine. Et de confirmer, pour conclure : « Mon art n’est pas là pour poser des questions. D’ailleurs, j’ai du mal à m’identifier aux artistes qui procèdent de la sorte. Je cherche à apporter des réponses plutôt que des problématiques. Je ne prétends pas détenir une vérité, loin de là, mais j’ai des choses claires à exprimer et formuler à travers mon art. » En somme, exprimer et formuler ce que les murs auraient dit s’ils avaient des oreilles…


* « Natq » de Lawrence Abu Hamdan, à la galerie Sfeir-Semler, immeuble Tannous, la Quarantaine, Beyrouth, jusqu’au 4 janvier 2020.



1985

Naissance à Amman, en Jordanie.

2010

Rencontre décisive avec l’analyste de la parole Peter French.

2012

Première œuvre, « The Whole Truth ».

2016

Publie son livre « A Politics of Listening in 4 Acts » chez Sternberg Press.

2017

Obtention d’un PhD de la Goldsmiths university of London.

2017

Son film « Rubber Coated Steel » remporte le Tiger Short Award au Rotterdam International Film Festival.

2019

Nomination pour le prix Turner.

2019

Exposition solo Natq à la galerie Sfeir-Semler à Beyrouth.




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