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Liban

Toi non plus, tu n’as pas changé

La carte du tendre
17/08/2019

Nous y revoilà, comment y échapper ? Ces images aussi font partie de notre histoire et de notre géographie, et lorsque l’on suit l’actualité de notre peuple décidément coutumier de la haine et de la violence sectaires, on a envie de lui dire : « Et toi non plus, tu n’as pas changé » avec l’accent de Julio Iglesias que l’on aperçoit, comme par hasard, au centre de la photo d’aujourd’hui.

Il y a quelques années, à l’occasion d’un 13 avril, paraissait une caricature d’Armand Homsi représentant un rétroviseur dans lequel on pouvait apercevoir une « bosta » hargneuse fonçant à tombeau ouvert – c’est le cas de le dire. Armand avait malicieusement ajouté le traditionnel avertissement que l’on retrouve sur les voitures nord-américaines : « Les objets dans le rétroviseur sont plus près qu’ils le paraissent. »

Notre photo vient rappeler que l’autocar du 13 avril 1975, celui dont le mitraillage fut prétexte au meurtre de plus de cent mille personnes, est toujours à nos trousses. Elle illustre surtout la schizophrénie qui a permis à des millions de femmes, d’hommes et d’enfants, qui n’avaient rien demandé, de subir ces quinze ans – 5 662 jours ! – en vivant sur la certitude de lendemains meilleurs. Aujourd’hui, cette photo nous interpelle : près de trente ans après la guerre, qu’avons-nous fait de l’espoir ? La paix aura-t-elle raison d’un peuple dont la guerre n’a pas pu venir à bout ?

Cette schizophrénie saute aux yeux au premier abord : en plein milieu d’une scène de guerre, collé sur un mur, Julio Iglesias nous observe. On a presque l’impression que le gendarme le protège avec sa mitraillette et son regard martial. Julio sourit comme il sait si bien le faire, mais il semble se moquer de nous, on a envie de lui accrocher une bulle de bande dessinée et d’y inscrire : « Non, décidément, vous ne changerez jamais. »

Et il a de quoi se moquer, Julio sur son affiche, malgré le seul œil qui lui reste (l’habitude d’arracher les yeux des affiches est vieille comme le Liban). C’est manifestement un entre-deux-rounds, et en effet, la photo date d’août 1977 : profitant de la fin de la « guerre des Deux-Ans », Julio a étendu sa tournée au Liban où l’attendent ses fans survivants.

La scène est terrible. Dans leur acharnement à tout détruire, les miliciens ont tiré sur absolument tout, à commencer par les symboles de l’État : les feux de signalisation et le panneau de sens interdit. Celui-ci est troué de huit balles dans la bande blanche, tout un symbole, on dirait un drapeau libanais dont le cèdre aurait été abattu par un peloton d’exécution.

L’État, représenté par ce gendarme, se barricade derrière des sacs de sable surmontés de nos couleurs comme si le fait d’occuper ce carrefour était en soi une victoire. Mais il angoisse, notre gendarme, avec sa mitraillette pointée vers le public et le doigt sur la gâchette ; c’est impressionnant quand même, ce mélange de sentiments qui se lisent sur son visage : je veux vous impressionner, mais si vous me faites trop peur, je suis capable de vous abattre.

Il y a encore autre chose de profondément ridicule qui trahit une mise en scène : un tabouret de plastique seventies est posé là, sous le panneau percé. Le gendarme était probablement assis avant que passe le photojournaliste, et d’un commun accord, la mise en scène a été montée de toutes pièces afin de véhiculer un message très précis : l’État veille à votre sécurité. Et au moment d’appuyer sur le déclencheur, le gendarme a fait le sphinx tout juste sorti de ses cendres, sans se rendre compte de l’absurdité du résultat.

À cette époque-là, le concept d’État n’existe presque plus : la gerbe de fleurs posée à gauche sur le trottoir, totalement insolite, semble dire : « Ci-gît l’État libanais, abattu en pleine jeunesse. » La réalité est tout aussi macabre : ici a probablement été tué un passant anonyme. Ses proches ont marqué cet endroit d’un pauvre bouquet de roses blanches. Le quadrilatère formé par le latin lover sur son affiche, la gerbe mortuaire, le tabouret seventies et le gendarme, seul élément vivant mais totalement terrifié, en dit long sur nos longues années d’absurdité.

La violence dans le rétroviseur est plus près qu’elle le paraît : à l’heure où le pessimisme gagne les cœurs les plus solides, où tout le monde porte des armes et les utilise, où la terreur qui revient et la dégradation économique menacent les fondements du contrat social et font partir les jeunes, cette photo est un avertissement. On aura beau organiser des concerts ou les faire annuler, la bête qui sommeille et se nourrit de notre amnésie collective, de nos peurs ataviques, du fanatisme et du repli communautaire est toute prête à se réveiller sous le moindre prétexte.

Comme une gerbe de fleurs en guise de mémorial, je pose cet article dans des pages qui ont tant lutté pour survivre et témoigner, et qui continuent de freiner chaque jour le glissement en barbarie. Ces lignes sont un hommage à ceux dont l’existence a été volée par la violence aveugle et à jamais impunie, et aux autres qui ont eu le courage de le raconter afin que nul n’en oublie.

Qu’est-ce qui a changé finalement ? Rien, si ce n’est que nous en avons l’expérience et qu’au lieu d’en tirer le ciment de l’avenir, nous n’en retenons que la fange du passé.



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Honneur et Patrie

Le guerre des autres sur notre territoire dure depuis le 13 avril 1975 pour remplacer le peuple libanais par un autre qui avait vendu son pays aux Sionistes et ça continue.
On peut tromper certains pendant un certain temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps.

PAUL TRONC

En effet ce qui a changé c'est la présence d'une résistance qui a réussi à botter le derrière des envahisseur proprement.

Figurez vous au point où ils n'ont plus les cojones d'avoir envie de revenir.

Eleni Caridopoulou

Ca a change nous avons le Hezbollah

Marionet

Très bel article, nourri de tant de tragédies et de défaites morales. Mais l'optimisme doit triompher malgré tout car le pire n'est pas toujours sûr et le pays, mine de rien, y échappe à chaque fois, après avoir flirté avec l'abîme.

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