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La Dernière

J’ai retrouvé la dame aux cerises du Shalimar

Rencontre

Dans le cadre de notre rubrique « La carte du tendre », nous avions publié, le 6 juillet, la photo d’une dame assise à la terrasse de l’hôtel Shalimar de Baabdate. Il s’est avéré que la dame en question réside aux États-Unis et le hasard a voulu qu’elle effectue il y a quelques jours un court séjour au Liban. Rencontre...

07/08/2019
« Bonjour monsieur, je m’appelle Haygan Sarkissian, j’ai 90 ans, je lis ce journal depuis 75 ans tous les jours et je connais la dame du Shalimar. C’est une amie d’enfance et elle s’appelle Carmen Der Garabedian. Elle vit aux États-Unis et rentre au Liban samedi prochain pour vendre son appartement de Zokak el-Blat. Nous habitons dans le même immeuble. »


Cet échange a eu lieu deux jours après la publication de mon article « Au temps des cerises » le 6 juillet dernier, dans le cadre de ma rubrique « La carte du tendre », qui vise à redécouvrir, par photos interposées, des lieux emblématiques du Liban d’hier, aujourd’hui disparus ou radicalement transformés.

Pour la première fois en une soixantaine de publications, un des personnages de mes photos donnait signe de vie, comme on reçoit enfin une réponse à un message glissé dans une bouteille jetée à la mer. Pour l’improbable rendez-vous, j’ai pris avec moi le paquet de négatifs et de tirages que j’avais achetés chez un vendeur de vieux papiers voilà deux ans, des centaines de photos ayant appartenu au mari de Carmen, et un livre contenant les plus belles images, joliment mis en page et produit en un temps record par -scope Ateliers.

L’appartement de Carmen se trouve dans une ruelle de Zokak el-Blat qui n’a pas échappé à la destruction du patrimoine architectural de Beyrouth, dans un quartier largement habité par des Arméniens avant-guerre et qui en sont presque tous partis aujourd’hui.

Elle n’a pratiquement pas changé, Carmen, depuis le Shalimar et l’été 1963. C’était sa lune de miel, elle la passait dans l’hôtel tout neuf – il avait ouvert l’été précédent. Elle venait d’épouser Vartkès Der Garabedian, de neuf ans son aîné, qu’elle admirait toute petite déjà quand elle le regardait jouer au basket. « Il ne me voyait même pas », précise-t-elle avec un sourire. Mais la petite Carmen allait devenir une blonde lumineuse aux yeux bleu-vert dont son mari était fou, un regard dont elle conserve toute l’intensité et dans lequel je revois le Liban de l’âge d’or. Les années et les drames semblent n’avoir pas de prise sur elle, et à moins qu’elle ne me joue la comédie (elle a été actrice d’une troupe de théâtre arménienne durant vingt ans, après tout), son moral est toujours au beau fixe.

C’est grâce à son mari, photographe amateur dès le plus jeune âge, que je suis entré par effraction dans la vie de Carmen au point d’avoir l’impression de retrouver une vieille connaissance. Vartkès a passé son temps à immortaliser tous les moments de sa propre vie, de sa jeunesse noir et blanc à l’âge mûr en couleurs vives, il en a fait des albums que Carmen emportera dans son exil californien et sur lesquels il a soigneusement légendé chaque photo. « Vartkès envoyait même régulièrement des tirages annotés à L’Orient-Le Jour » : lorsqu’elle a aperçu la première photo de son mari que j’ai publiée le 21 juillet 2018, celle d’« Au bonheur de l’aube » dans laquelle figurent sa belle-mère et sa nièce, Carmen a pensé que c’était une photo envoyée par son mari à l’époque, en 1973. Mais à la suite de celle du Shalimar, le doute s’est installé : comment un obscur journaliste pouvait-il avoir retrouvé une photo de leur lune de miel ?


L’assassinat

Carmen a quitté le Liban à la fin de la guerre, autant dire qu’elle a subi toutes ces années dramatiques dans son quartier de Zokak el-Blat. Sa rue ne ressemble plus en rien à ce qu’elle fut, « des maisons à tuiles rouges à deux et trois étages et une vue à couper le souffle jusqu’à Dbayeh, avec une montagne verte où çà et là on pouvait apercevoir quelques villages ».

Et vient la question qui me brûle les lèvres : comment ce paquet de négatifs et de tirages, une part énorme des souvenirs familiaux, a-t-il pu se retrouver entre les mains d’inconnus ? « Notre ancienne maison de Zokak el-Blat a été pillée au début de la guerre. Je ne me suis même pas rendu compte que ces négatifs avaient disparu. Par contre, je tombais parfois, dans des boutiques improvisées à même la rue, sur des objets nous ayant appartenu ou ayant appartenu à des voisins. Je n’osais rien dire. »

Mais le pillage et la guerre ne furent qu’un avant-goût de la tragédie pour Carmen. À 50 ans tout juste, elle se retrouve veuve. Son mari, responsable au Tachnag, président du comité international du Homenetmen et employé à l’Office du Litani, est assassiné avec trois compagnons « le 31 janvier 1986, à deux pas de la maison, par des terroristes arméniens ».

Trente-trois ans plus tard, contre toute attente, les photos de son mari sont rentrées à la maison. Son appartement est aujourd’hui pratiquement vide, il reste juste quelques meubles en sursis. C’est peut-être une des dernières fois où Carmen vient au Liban, c’est une chance extraordinaire d’avoir pu la rencontrer à cette occasion.

Elle a feuilleté mon album en prenant la peine de tout commenter entre deux exclamations, mon cadeau était manifestement empoisonné puisque la plupart des gens qui y figurent sont morts. N’ayant jamais eu d’enfant, Carmen vit aujourd’hui seule en Californie, mais cela ne l’empêche pas de sourire, envers et contre tout.

J’ai dû insister pour qu’elle prenne les négatifs, je lui ai dit : « C’est peut-être votre mari qui vous les envoie », mais pour elle, cette vie d’avant-guerre qui revient maintenant avec ses souvenirs qui ne sont plus que douleur est difficile à encaisser. J’ai insisté : « Ces objets vous appartiennent, je ne peux pas les garder », pour qu’elle accepte finalement et presque à contrecœur.

Carmen a fini par me prendre dans ses bras, « vous êtes comme un fils ». Pour me recevoir, elle s’était habillée et maquillée avec une élégance discrète et tenait, malgré l’aspect spartiate de son appartement vide, à me recevoir comme il convient, comme si de rien n’était.

Ma Carmen, permets-moi de te tutoyer, je te connais depuis tes vingt ans, après tout. J’ai vu comme tu as souffert en commentant chacune des photos de l’album, mais tu l’as bien caché. Parfois, tu poussais des exclamations. À d’autres moments, tu cachais tes lèvres dans un geste sans équivoque. Mais malgré ces fantômes qui reviennent maintenant, malgré la souffrance que je t’ai égoïstement infligée, tu ne t’es pas départie de ton merveilleux sourire, c’est à peine si ton regard a trahi, l’espace d’une larme furtive, la douleur d’un souvenir de jeunesse à l’heure où la solitude a tout dévoré.

D’où tires-tu cette force que je t’envie, Carmen ? Je pense l’avoir compris en y réfléchissant, au milieu de la nuit suivante : tu continues d’enseigner, « depuis 67 ans », à des petits du jardin d’enfants ; tu n’as pas eu un enfant, tu en as eu des centaines qui t’adorent et qui continuent de t’écrire aujourd’hui. Et quand tu le dis, je retrouve dans ton regard la lumière de tes 27 ans, lorsque tu abordais, sous le chant des cigales, ta vie de femme mariée au temps des cerises.


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Le point

Très touchant. On ne sait toujours pas ce qu'elle avait entre les mains sur la photo?

Imad A. Aoun

Une histoire , oh que touchante par sa sincerite et ses images !
Une Nostalgie d'un beau temps revolu evoque par une plume elegante !!!
Merci George Boustany pour votre sincerite
et Merci Mme. Carmen qui a pu reveiller tant de souvenirs reconnaissants .... bien qu'inconnus de moi !!!

Wlek Sanferlou

Akhil...ya baladna...
Il boys rested des larmes...

BEDRAN Jessica

Très touchant! Fiction... réalité...

Georges Boustany

C'est vrai, 'le curieux objet entre ses mains' n'était autre qu'un transistor !

Honneur et Patrie

...
J'aimerai toujours le temps des cerises
C'est de ce temps-là que je garde au coeur
Une plaie ouverte
Et Dame Fortune en m'étant offerte
Ne saura jamais calmer ma douleur
J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au coeur.

Georges MELKI

"destruction du patrimoine architectural de Beyrouth"
"la terrasse de l’hôtel Shalimar de Baabdate."
Sans commentaire!

Rafi Ohanian

Oryort (mademoiselle) Carmen comme on l’appelait jadis, puis digin (Madame) Carmen...
Elle a marquée plus d’une génération de par son charisme, son autorité et bien évidemment sa beauté.
Merci Georges Boustany de nous avoir ramené Oryort Carmen, même si l’espace d’un article...

Agenor

Une vie, résumée en quelques lignes, est une belle gageure et un défi littéraire que M. Boustany relève avec brio.

L’article d'aujourd'hui a ceci de particulier puisque c’est la première fois, comme le signale l’auteur, qu’un des personnages de ses photos donne signe de vie.

L’émotion nous gagne crescendo à mesure que nous parcourons le texte vers sa fin.

On peut comprendre l’hésitation de Mme Carmen à prendre possession des négatifs.

Arrivé à un certain âge, notamment l’âge respectable de 88 ans, on n’a plus envie de posséder quoi que ce soit. On a envie d’être léger.

Merci M. Boustany pour l’élégante tendresse de votre plume.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES SYMPA ET TOUCHANT !

Atalante fugitive

Quelle belle histoire, Carmen est toujours aussi belle, la force d'âme en plus.

Stes David

Et alors le "curieux objet" entre ses mains sur la photo du Shalimar, c'était quoi ?

NAUFAL SORAYA

Jolie histoire!

Lecteurs OLJ

À recommander aux nostalgiques de notre beau Liban.
Bravo au conteur hors pair Georges Boustany, continuez à nous faire revivre nos beaux moments.
Georges Tyan

Ingrid Dahdah

Superbe et si touchant! Si triste aussi d'assister au dépérissement de notre pays :(

Michel N Fayad

Tres bel article!! Merci pour votre serie que je lis tres regulierement. J'espere que d'autres personnages de vos photos donneront signe de vie et nous raconteront leur histoire.

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