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Liban

Abir Chebaro, militante féministe et fière de l’être

Portrait

La vice-présidente du Conseil national de la femme libanaise (CNFL) et conseillère du Premier ministre Saad Hariri pour les Affaires de la femme invite les activistes libanaises à coordonner leurs actions pour la cause des femmes.


05/08/2019

Elle fait partie de cette poignée de militantes libanaises qui ont l’égalité des genres pour objectif et travaillent d’arrache-pied dans ce sens au quotidien. C’est ainsi qu’elle se présente d’ailleurs, « activiste par choix, non par héritage, et fière de l’être », « désireuse de révolutionner les choses » et de débarrasser le pays du Cèdre des lois discriminatoires envers les femmes, mais néanmoins consciente que « seule la politique des petits pas a des chances d’aboutir ». Abir Chebaro Ibrahim, la quarantaine, conseillère du Premier ministre Saad Hariri pour les Affaires des femmes, également vice-présidente du Conseil national de la femme libanaise (CNFL), est une révoltée née. Révoltée, parce qu’elle côtoie de près « les souffrances des Libanaises victimes d’injustice et de stéréotypes », peu ou pas protégées par une législation patriarcale complaisante à l’égard des hommes. Des femmes victimes de violence conjugale, privées de leurs enfants pour avoir divorcé, lésées sur le plan de l’héritage au profit de leurs frères, interdites de transmettre leur nationalité ou empêchées par leur famille de poursuivre la carrière de leur choix, uniquement parce qu’elles sont de sexe féminin ; des travailleuses victimes de harcèlement en milieu professionnel ou dans l’espace public, d’inégalités salariales par rapport à leurs compatriotes masculins, pour ne mentionner que ces quelques exemples parmi tant d’autres. « Je ressens une telle empathie pour ces femmes », avoue-t-elle.


(Lire aussi : La loi sur l’autorisation de travailler des enfants de mère libanaise sera-t-elle mise au placard ?)



Une de ces personnalités qui inspirent
Elle-même, qui ambitionnait de devenir médecin à sa sortie de l’IC, a dû se résoudre à embrasser des études de santé environnementale, couronnées d’un master en santé publique à l’Université américaine de Beyrouth, parce qu’une carrière de médecin est incompatible avec la vie familiale d’une femme et ses obligations, estimaient alors ses parents.

Passionnée pour la chose publique, « aimant par-dessus tout servir les autres », Abir Chebaro n’a pas pour autant baissé les bras. Après avoir interrompu de son « plein gré une carrière prometteuse en milieu hospitalier » pour s’occuper des siens, cette épouse et mère de trois enfants figure désormais sur la liste des personnalités qui inspirent les gens, établie par le site international « Those who inspire ». Un parcours qu’elle doit, dit-elle, à la militante Afifé Sayyed, alors membre du conseil exécutif du Comité de suivi des affaires féminines (CFW), qui la mettra « sur la voie de l’activisme féministe » et l’« entraînera dans cette vocation ». C’était peu après l’attentat qui a coûté la vie à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri.

La nouvelle recrue intègre rapidement le CFW, qui travaille en étroite collaboration avec le CNFL et avait été chargé en 1995 de préparer le Liban à la conférence de Pékin. Mais pour être à la hauteur de ces activistes chevronnées qu’elle admire depuis toujours, cette passionnée de lecture se plonge dans l’étude approfondie du dossier de la femme libanaise, se familiarise avec les lois locales et les conventions internationales telle la Cedaw (pour rappel, le Liban est signataire de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Il a toutefois émis des réserves sur certaines de ses dispositions). « J’étais fière de travailler sous l’ombrelle de ces pionnières de la lutte féministe, Amane Kabbara, Fahmié Charafeddine, Fadia Kiwane et tant d’autres », dit-elle. En même temps, celle qui « pensait que les choses étaient ainsi » prend conscience de ses propres droits, de ceux de sa fille. « Cela m’a poussée, avec le soutien de mon époux, à élever mes garçons et ma fille sur un pied d’égalité et dans le respect de l’être humain, mais aussi à dénoncer les stéréotypes envers les femmes. Pour ma fille, qui pourrait en pâtir si rien ne change. Pour mes fils aussi et leurs épouses, s’ils venaient à se marier à l’avenir », avoue-t-elle.


(Lire aussi : À quand une législation civile du statut personnel ?)


L’engagement contre le harcèlement sexuel
« Dix années de travail acharné » plus tard, Abir Chebaro est invitée par Saad Hariri à participer à la création d’un ministère pour les Droits de la femme. « Je n’ai pas hésité. Je voulais à l’époque traduire concrètement mon militantisme et institutionnaliser mon combat », souligne-t-elle. Elle devient alors la conseillère de Jean Oghassabian, qui obtient le portefeuille de ce nouveau ministère. « Nous avons d’abord planché sur le dossier du harcèlement sexuel et présenté un projet de loi dans ce sens, dans l’espoir de le voir adopter par le Parlement. » Mais l’avancée dans le domaine se fait toujours attendre. « Le Liban est de ces rares pays à n’avoir aucune loi sur le harcèlement sexuel, malgré des estimations bien en deçà de la réalité d’au moins 35 % », déplore-t-elle. Et pourtant, une telle loi encouragerait davantage de femmes à travailler, car elles seraient protégées en cas d’abus. Et de regretter que le taux d’activité professionnelle des Libanaises stagne à 25 %, soit un taux de moitié moindre que la moyenne internationale, selon les chiffres de l’Organisation internationale du travail.

Mais les choses ne sont pas au point mort pour autant. La militante salue la mobilisation masculine en nette évolution pour les droits des femmes, celle d’hommes de pouvoir comme le « PM féministe, Saad Hariri », le ministre Oghassabian, le député du Hezbollah Nawaf Moussaoui, qui a publiquement défendu les droits de sa fille, celle de son propre époux aussi qui soutient son activisme. « La mobilisation des hommes de pouvoir est indispensable pour que les droits des femmes évoluent. Elle doit impérativement se développer », insiste-t-elle.

De même, Abir Chebaro se penche sur l’importance du rôle des femmes, en tant qu’actrices de l’avancée de leur cause. Si elle applaudit l’engagement auprès des femmes du Liban des ambassadrices de l’Union européenne Christina Lassen, du Canada Emmanuelle Lamoureux, de Norvège Lene Lind et des USA Elizabeth Richard, elle met en exergue « l’importance du modèle que représente la fille du chef de l’État Claudine Aoun-Roukoz pour l’avancée de la cause féminine ». « Elle a révolutionné le travail du CNFL depuis sa nomination par le président Michel Aoun en 2017. Elle utilise sa position et son pouvoir à la présidence de cette commission pour faire avancer ces dossiers épineux, indépendamment des calculs politiques », affirme celle qui a été nommée à la vice-présidence par Saad Hariri, à la même période. Elle tient à noter dans ce cadre que « le CNFL recrute ses expertes sur CV et uniquement à titre de bénévoles ».


(Lire aussi : Lina Abou Habib : En matière de nationalité et de statut personnel, l’État ignore la moitié de la population)



Contourner les lois sur le statut personnel
Et comme les lois sur le statut personnel sont toujours sous le joug des communautés religieuses, les deux femmes planchent ensemble au sein de cette commission de 24 membres sur les nombreuses autres lois discriminatoires envers les femmes. Après sept mois de travail sur le dossier de la transmission par la femme de sa nationalité, elles ont remis une proposition au Premier ministre. « Cette loi a été décriée par des associations féministes. Et pourtant, si elle est adoptée, les enfants mineurs des Libanaises, quelle que soit la nationalité de leur père, seront immédiatement naturalisés. Les adultes de mère libanaise, eux, pourront la réclamer au bout de cinq ans, ce qui est une façon de n’exclure personne », insiste l’activiste, rappelant que « les petits pas permettront de franchir les distances pour atteindre la pleine égalité des droits ».

L’annulation des exceptions quant à la législation sur le viol et l’amendement de la loi sur la violence domestique sont aussi dans la ligne de mire de Abir Chebaro. Mais amender les lois nécessite une majorité au Parlement pour « faire pression ». L’activiste milite alors pour « des quotas féminins de 33 % dans la vie politique », sans perdre des yeux l’application par l’État de la résolution 1325 de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité, au même titre que le congé maternité et paternité, la lutte contre la discrimination au sein de la CNSS ou dans le code pénal... Enfin, elle ne manque pas d’inviter les associations féministes libanaises à joindre leurs efforts pour constituer une force digne de ce nom.



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Eleni Caridopoulou

Félicitation Mr. Nawaf Moussaoui

Amère Ri(s)que et péril.

J'approuve son combat , mais pour moi féministe me fait penser à islamiste , quelque chose de péjoratif !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ALLEZ, DE L,AVANT !

Liberté de Penser

Tous mes respects Madame et félicitations pour le travail accompli et bon courage pour la suite parce qu’il y a encore beaucoup de boulot à accomplir dans ce domaine

Sarkis Serge Tateossian

Bon courage et nous lui espérons beaucoup de succès. Elle a du travail ...et ce n'est ps facile
Respects Madame

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