Interview

« Les incinérateurs affectent profondément l’économie des communautés »

L’un des pionniers de la théorie « Zero Waste », Paul Connett*, était récemment au Liban. Il explique à « L’OLJ » pourquoi une bonne organisation axée sur le développement durable est préférable à des technologies coûteuses et nécessitant un contrôle continu.

Paul Connett, rencontré en marge de sa conférence à l’ordre des ingénieurs de Beyrouth.

Il est l’un des précurseurs de la théorie du « Zero Waste », ainsi qu’un détracteur notoire du traitement des déchets par incinération. Docteur britannique en chimie environnementale, vivant depuis de nombreuses années aux États-Unis, Paul Connett était récemment de passage au Liban à l’invitation du groupe civil HEAL. Il a donné plus d’une conférence et s’est entretenu avec de nombreux experts ou responsables. Au moment où la perspective d’un incinérateur à Beyrouth soulève les passions et que l’acquisition de grands incinérateurs fait partie de la politique du gouvernement, Paul Connett explique à L’Orient-Le Jour en quoi une gestion complète obéissant aux règles de l’économie circulaire (recyclage, réutilisation, compostage) doit être instaurée avant d’envisager l’adoption de technologies complexes et coûteuses, non adaptées à la réalité du pays.

Interrogé sur ses arguments pour être si résolument hostile à l’incinération, le militant de longue date estime qu’il faut éviter « de se poser les mauvaises questions ». « Notre tâche, au XXIe siècle, n’est pas de détruire plus efficacement des matières premières, mais de produire moins de biens qui nécessitent une destruction ultérieure », affirme-t-il.

Son long parcours de lutte contre l’incinération a débuté en 1985, « à une époque où la grande question était celle de la toxicité, des émissions de dioxines (gaz cancérigènes) aux cendres résiduelles, etc. ».

« Ce souci d’émanations toxiques continue de nous préoccuper aujourd’hui, puisqu’on constate les émissions de nanoparticules, des particules extrêmement fines, très difficiles à capter et qui pénètrent profondément dans le poumon », dit-il. Il explique que malgré toutes les « garanties » d’émissions rendues négligeables par les très hautes températures, les dioxines se forment à nouveau quand la machine ne fonctionne pas de façon optimale, ce qui nécessite un contrôle continu et sophistiqué. « Très peu de pays effectuent des contrôles réguliers et continus sur leurs incinérateurs, dit-il. Le plus souvent, il s’agit de contrôles ponctuels et prévus à l’avance, une ou deux fois par an. Or les résultats qu’ils donnent, même s’ils sont positifs, ne sont pas représentatifs alors même qu’ils sont présentés comme étant des résultats valables sur toute l’année. Que dire du Liban où, même dans les centrales électriques, il n’y a aucun mécanisme de contrôle de la pollution ! »


(Lire aussi : L’adoption du cahier des charges de l’incinérateur de Beyrouth « ajournée »)



« Aucun nouvel incinérateur aux USA depuis 1997 »

Outre ces inquiétudes qui persistent, la principale question qu’on se pose au XXIe siècle, pour le chimiste, est celle de la durabilité. « Dans une économie linéaire, on va de l’extraction à la production, à la consommation puis aux déchets, souligne Paul Connett. Quand on brûle les déchets, on recommence tout à zéro avec l’extraction. Ce qu’on appelle ironiquement “production d’énergie à partir des déchets” se transforme ainsi en gaspillage d’énergie puisqu’il en faut toujours plus pour extraire et produire. Or on économise bien plus d’énergie en recyclant, compostant et réutilisant les mêmes matières. »

Économiquement, l’activiste fait remarquer que « l’incinération est extrêmement chère ». « Le public est victime d’un malentendu quand il pense que les revenus de la production d’énergie suffisent à rendre l’incinération rentable, explique-t-il. Or ces revenus ne représentent – au mieux – qu’un quart du total, les trois quarts étant générés par les frais de ramassage des ordures. Cela signifie que les contribuables libanais paieront durant les trente prochaines années pour couvrir cet énorme investissement. » Paul Connett évoque la situation aux États-Unis, où « certains incinérateurs ont ruiné des communautés entières ». Dans un cas classique, selon lui, un groupe restreint fait de l’argent grâce à l’acquisition d’un incinérateur et le reste du public en fait les frais. Il précise qu’aucun nouvel incinérateur n’a été construit aux États-Unis depuis 1997. « Nous avons empêché la construction de quelque 300 incinérateurs entre 1985 et 1995, et nous voyons aujourd’hui fermer les anciens incinérateurs, comme celui de Detroit, le plus grand du pays », dit-il.

De ses contacts avec certains responsables libanais, Paul Connett a remarqué leur intérêt pour son discours, bien qu’ils restent focalisés sur les 20 % de résidus qui nécessitent, selon eux, une technique de combustion. « Je leur ai demandé pourquoi ils commencent par se soucier de ces 20 % avant de s’occuper des 80 % de recyclables, compostables et réutilisables, se demande-t-il. Or j’ai peur qu’ils ne s’imaginent pouvoir réduire le volume des déchets de 80 % et qu’entre-temps ils ne se lancent dans l’incinération. Or tant d’efforts, d’argent et d’investissement politique auront été mis dans cette “machine magique” qu’ils abandonneront la réduction de 80 % des déchets, étant trop concentrés à alimenter l’incinérateur. »


(Pour mémoire : Plan de Jreissati pour la gestion des déchets : le ver est-il dans le fruit ?)



Focus : développement durable

Sur une note plus positive, le chimiste est venu présenter son alternative en matière de traitement des déchets, sa propre conception de la théorie du “zéro déchet”, avec un plan de base consistant en dix étapes. La première étape est le tri à la source et la deuxième celle de la collecte à domicile. Le tri s’effectue principalement en trois bennes, une pour les recyclables, une pour les compostables et une troisième pour les résidus. Les troisième et quatrième étapes étant naturellement celles du compostage et du recyclage, une cinquième est bien moins familière au public libanais, celle de la réutilisation et de la réparation. L’éminent chimiste pointe du doigt ses chaussures, soulignant qu’elles lui ont coûté deux dollars, son pantalon quatre, etc. Il insiste ainsi sur « le changement d’attitude à initier, d’où la nécessité d’une réforme d’un système économique fondé sur la surconsommation ».

Les étapes 6 à 9 s’insèrent toutes dans la logique de réduire les résidus, en d’autres termes les déchets que l’on ne peut ni composter, ni recycler, ni réutiliser. Elles se fondent sur des motivations économiques et ne peuvent être mises en place avant que les autres étapes ne soient solidement appliquées. « Dans mon système, il n’existe pas de charges supplémentaires pour les compostables et les recyclables, mais plus on produit de résidus, plus les charges sont lourdes, explique Paul Connett. Nous avons remarqué que dans certains pays, cette seule mesure permet de réduire ces résidus de 15 %. »


(Lire aussi : Odeurs nauséabondes sur le Grand Beyrouth : quand s’attaquera-t-on aux racines du problème ?)



La septième étape, devenue familière mondialement, consiste à interdire des objets dont on peut se passer comme les sacs en plastique, les emballages inutiles… « Ces seules sept étapes ont permis à beaucoup de communautés de réduire de 80 % les déchets qui parviennent aux décharges, San Franciso étant un cas classique, affirme-t-il. Mais pour aller au-delà de 80 %, il nous faut l’aide de l’industrie. Voilà pourquoi je dis toujours que “zéro déchet” est une combinaison de responsabilité communautaire et industrielle : si un article est impossible à recycler, à composter ou à réutiliser, il ne doit pas être produit. C’est d’une véritable restructuration dont nous parlons aujourd’hui, loin de la promotion d’un recyclage intensif tel que nous le concevions dans les années 80 ou 90 du siècle dernier. » Une tâche difficile qui doit être menée sur le plan de la production mondiale, selon lui.

La dixième et dernière étape reste une décharge pour les résidus qui demeurent actuellement non recyclables, ainsi que pour des restes de déchets organiques pollués qu’on aura auparavant stabilisés par une seconde opération de compostage ou par d’autres techniques. Avec une tendance à réduire progressivement le volume de déchets ultimes qui atterrissent dans cette décharge, secondée par des centres de tri...

Comment initier la sensibilisation autour du “zéro déchet” dans un pays où l’éveil environnemental fait défaut ? « Les citoyens ne sont jamais une entrave, affirme Paul Connett. Il ne s’agit pas d’un problème culturel mais d’une question de leadership politique. Pourquoi ne pas investir un budget dans l’éducation avant de consacrer des millions à l’achat d’un incinérateur ? »

*Auteur du livre « The Zero Waste Solution : Untrashing the Planet one community at a time ».


Pour mémoire

Pas d’alternatives à l’agrandissement des décharges, affirme Jreissati


Il est l’un des précurseurs de la théorie du « Zero Waste », ainsi qu’un détracteur notoire du traitement des déchets par incinération. Docteur britannique en chimie environnementale, vivant depuis de nombreuses années aux États-Unis, Paul Connett était récemment de passage au Liban à l’invitation du groupe civil HEAL. Il a donné plus d’une conférence et...

commentaires (1)

Où est le problème au Liban? Ne pourrait-on pas déjà commencer par séparer organique et non organique et composter l'organique??? Ce serait un premier pas d'une simplicité enfantine sans être onéreux. Ou faut-il loi et décret pour mettre ce tri en place?

SH

11 h 17, le 10 juillet 2019

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Commentaires (1)

  • Où est le problème au Liban? Ne pourrait-on pas déjà commencer par séparer organique et non organique et composter l'organique??? Ce serait un premier pas d'une simplicité enfantine sans être onéreux. Ou faut-il loi et décret pour mettre ce tri en place?

    SH

    11 h 17, le 10 juillet 2019