Liban

Le miracle d’Abou Dhabi (I)

Les échos de l’agora
09/02/2019

Oui, le déplacement du pape François aux Émirats mérite largement d’être qualifié d’événement miraculeux en un monde qui s’enfonce de plus en plus dans l’abîme sans fond de la haine identitaire. Une troisième guerre mondiale, sournoise et insidieuse, se déroule sous nos yeux; le terrorisme aveugle, de nature religieuse ou politique, en est la manifestation la plus éclatante. Aujourd’hui, le terrorisme est confondu avec islamisme depuis 2001 et la tragédie de New York, sans compter le film d’horreur que constitue l’État islamique (Daech). Si on prend un peu de recul par rapport à la réalité du monde, on se rend compte que, sur le registre religieux du moins, le principal danger vient de ce qu’Eric Voegelin appelait « religions politiques », et Raymond Aron « religions séculières », purs produits d’une sécularisation avortée qui a fini par déifier la société aux dépens de la personne humaine afin de réaliser par la violence nihiliste le royaume de Dieu sur terre.

Cette religiosité nouvelle, dit Yves Bizeul, a transformé la sainteté en reniement de soi au service de l’action politique. Le saint est un héros qui se fait missionnaire exalté, armé ou non, « au service d’une cause sacrée. Il ne cherche pas à se retirer du monde, même s’il pratique l’ascèse intramondaine », mais à le transformer, voire le métamorphoser. La sainteté séculière ne vise pas la contemplation, mais l’action en vue d’une nouvelle création ex nihilo du monde par la violence et la terreur. C’est là que réside son caractère divin supposé. Le parti et son chef, reflets du « tout », prennent la place de Dieu. Le saint séculier est un candidat-martyr qui, après sa mort, devient l’objet d’un culte collectif qui légitime et sacralise la cohésion identitaire du groupe. Telle est la dynamique de base.

Plusieurs variantes de ces religions politiques existent. Certaines ont une apparence religieuse, d’autres sont profanes. On citera, sur le versant musulman, le salafisme jihadiste et ses réseaux, ainsi que l’idéologie de la révolution islamique iranienne et ses milices externes comme le Hezbollah. Le monde chrétien n’est pas épargné par cette tendance. La Russie de Poutine, en pratiquant l’union du trône et de l’autel, s’en rapproche quelque peu. En Syrie, qui ploie sous le terrorisme d’État d’une dictature militaire, la manipulation éhontée de l’identité religieuse implique tant le régime que certaines hiérarchies religieuses à son service.

Jusqu’à présent, les religions traditionnelles n’ont pas réagi face à ce danger. Elles sont demeurées indifférentes. Mais, depuis plusieurs années, on sentait que quelque chose avait lieu au sein de l’Église de Rome, ce qui ne veut pas dire au sein du monde catholique. Une sorte de mutation stratégique, pourrait-on dire, s’est emparée de la diplomatie du Vatican, surtout avec l’actuel pape François. L’Église de Rome apparaît de plus en plus comme un pivot géostratégique central sur l’échiquier du monde. Cette stratégie est assez simple, elle consiste à réintroduire l’exigence morale au sein du monde contemporain en vue de protéger la personne humaine et son éminente dignité. L’évêque de Rome apparaît aujourd’hui comme un gardien du temple de cette dernière. C’est pourquoi cette nouvelle stratégie morale semble vouloir rassembler les hommes de bonne volonté, artisans de paix, en vue de faire front aux religions politiques mortifères et nihilistes. Une telle approche dépasse de très loin le dialogue interreligieux qui fait du surplace dans des rencontres pour initiés au sein d’un club fermé où les échanges sont des monologues inconciliables de théologiens.

Les religions traditionnelles ont apparemment compris le danger. Le recteur de l’Université d’al-Azhar au Caire est sur la même longueur d’onde. En février 2017 déjà, nous avions eu l’immense surprise d’entendre de sa bouche au Caire une déclaration sur la citoyenneté et le vivre-ensemble. Deux ans après, nous venons d’assister à un événement extraordinaire à l’initiative du Conseil international des anciens de l’islam, dont le siège est à Abou Dhabi et que préside l’imam d’al-Azhar. La rencontre d’Abou Dhabi fut placée non sous le label du dialogue islamo-chrétien, mais de la fraternité au sein de l’unique famille humaine.

Sous nos yeux ébahis, nous voyons se constituer, comme au XIXe siècle, une nouvelle Sainte-Alliance décidée à faire front, par la morale, la douceur et les droits humains, aux guerres saintes. Le miracle est là….

À suivre.

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