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Idées

Face à la crise, le budget passe à côté de l’essentiel

Politiques publiques
Sami HADDAD | OLJ
22/06/2019

Notre économie traverse une grave crise qui se traduit par une perte de confiance très inquiétante des investisseurs libanais et étrangers. Cette perte de confiance se manifeste par des déficits récurrents de notre balance des paiements durant les cinq dernières années (à l’exception notable de 2016), celui de 2018 ayant atteint le niveau record de presque 5 milliards de dollars (et s’élève à 2 milliards pour le seul premier trimestre 2019). Ce déficit est essentiellement dû à une sortie nette de capitaux, puisque le déficit de la balance commerciale est demeuré pratiquement inchangé (+1,7 % à 17 milliards de dollars en 2018). Quant aux dépôts, ils ont accusé une légère diminution durant le premier trimestre de cette année, après avoir connu une faible croissance (de l’ordre de 3 %) les deux années précédentes. Et ce malgré des taux d’intérêt très généreux qui continuent de progresser significativement, aussi bien en termes absolus que par comparaison avec les taux équivalents dans les pays occidentaux. Quant aux crédits bancaires au secteur privé, ils ont diminué de près de 3 % en 2018.


Budget insuffisant
Les déficits budgétaires récurrents, qui ont atteint des niveaux record durant ces dernières années, et l’accumulation d’une énorme dette publique (environ 152 % du PIB en 2018), difficilement remboursable et dont les intérêts annuels (environ 6 milliards de dollars) absorbent la moitié du total des recettes budgétaires, sont les raisons essentielles de cette perte de confiance dramatique. Il faut donc rapidement prendre des mesures radicales pour réduire de façon significative le déficit budgétaire et, si possible, la dette ainsi que le service de la dette. Ces mesures sont urgentes non pas, comme le disent la plupart de nos dirigeants, pour « faire plaisir » aux bailleurs de fonds de la CEDRE, mais pour éviter le pire et sauver le pays. Il faut toujours se rappeler que la majeure partie de cette dette est détenue par les banques libanaises, et donc indirectement par les déposants libanais. L’endettement du Liban vis-à-vis de l’étranger est très faible, ce qui veut dire que l’impact d’éventuelles difficultés de remboursement n’affectera que l’économie libanaise.

Or, le projet de budget 2019 que le gouvernement a soumis il y a quelques semaines au Parlement s’avère nettement insuffisant à cet égard. L’objectif souhaité par le gouvernement est de réduire le déficit public à 7,6 % du PIB, ce qui est nettement insuffisant, lorsque l’on sait que ce ratio était de 7,4 % en 2017 et que tout déficit public supérieur à 5 % devrait être considéré comme élevé (le traité de Maastricht fixant même ce seuil à 3 % pour les pays de la zone euro).

D’autre part, le projet de budget actuellement devant le Parlement ne prévoit aucune mesure qui aurait pour effet de diminuer les dépenses de manière significative (cette baisse serait de 5 % par rapport à 2018, selon les estimations incluses dans le texte transmis par le gouvernement), alors que la seule proposition qui aura un impact important sur les recettes est la majoration temporaire (de 7 à 10 % pendant trois ans) de l’impôt sur les intérêts bancaires. Cet impôt risque de contribuer à une augmentation des taux d’intérêt et donc du service de la dette, sans oublier un impact négatif possible sur la croissance des dépôts.


Réformes fondamentales
L’indispensable restauration de la confiance des investisseurs, le début d’une solution au problème du déficit budgétaire et de l’endettement ne pourront donc voir le jour tant que le gouvernement ne s’attellera pas à des réformes bien plus fondamentales, telles que l’élimination de la subvention des tarifs de l’électricité et la privatisation des télécoms.

Depuis plus de vingt ans, Électricité du Liban continue de vendre sa production électrique à des tarifs subventionnés. Cette subvention, qui s’élève actuellement à deux milliards de dollars par an et n’a aucune justification politique ou morale dans un pays où le rationnement électrique reste la règle, constitue (avec les dépenses de personnel et le service de la dette) la principale composante de notre déficit budgétaire et de l’accumulation de notre dette. Il est donc impératif de l’éliminer le plus tôt possible, d’autant qu’une nouvelle hausse significative des prix du pétrole pourrait aggraver encore davantage cette situation. Or, si, après des années de tergiversations, le plan de réforme du secteur de l’électricité adopté en avril dernier par le gouvernement vise bien à augmenter (de 180 %) des tarifs qui sont demeurés figés depuis 1994, cela n’interviendrait qu’à la suite de l’augmentation de la production (via la construction de nouvelles centrales notamment) – soit pas avant deux ans dans la meilleure des hypothèses…

Il serait sans doute plus juste et efficace d’opter, dès que possible, pour un mécanisme de tarification progressive qui permettrait de maintenir la subvention pour les petits consommateurs, tout en augmentant les tarifs de façon significative pour les plus gros, de sorte que le financement du système repose sur ceux qui en ont le plus bénéficié pendant toutes ces années plutôt que sur la collectivité. Autre grande réforme oubliée : la privatisation du secteur des télécoms, pourtant prévue par une loi (n° 431) votée en 2002, mais demeurée inappliquée par les différents gouvernements qui se sont succédé depuis. Le Liban figure donc encore parmi les rares pays de la région où l’État demeure le seul propriétaire d’un secteur dont les recettes nettes ont varié entre 1,5 et 2 milliards de dollars ces dernières années, et auraient sans doute été supérieures avec une meilleure gestion privée. Selon mes estimations, basées sur le rapport entre la valeur boursière et les bénéfices de la plupart des sociétés dans le monde, la privatisation de ce secteur rapporterait a minima dix milliards de dollars. Des fonds qui seraient utilisés pour réduire la dette nationale du même montant, ce qui réduirait évidemment son service. D’autre part, ces capitaux proviendraient presque certainement de l’étranger, ce qui renforcera d’une manière considérable notre balance des paiements. En outre, cette privatisation serait de nature à améliorer la qualité des services et à créer beaucoup de nouveaux emplois pour les Libanaises et les Libanais.

Face à l’exceptionnelle gravité de la situation, l’heure n’est donc plus aux demi-mesures : le temps ne joue, certes, pas en notre faveur, mais profitons de cette dernière chance pour sauver le pays d’une catastrophe financière.

Par Sami HADDAD
Économiste, ancien ministre de l’Économie et du Commerce (2005-2008).


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Aref El Yafi

Mr. Haddad a passé sous silence le pognon volé car il sait pertinemment que c’est irrécupérable et le gaspillage car il sait que c’est inéluctablement irréparable tant que cette classe politique est au pouvoir.

Quel plaisir, donc et quel bonheur de lire des suggestions pratiques contribuantes à résoudre nos maux économiques et non seulement financiers pour « faire plaisir » aux bailleurs de fonds de la CEDRE. Quelle différence entre ses suggestions et les mesures de nos chers ministres qui veulent résoudre nos problèmes avec des mesures telle une taxe de 1,000LL sur le narguilé.

Bravo Sami et surtout merci pour cet exposé !

gaby sioufi

au moins quelqu'un qui ne fait pas dans le bla bla pseudo expert.
surtout qu'il evite aborder les " reformes" necessaires , sujet devenu hilarant tellement ressasse par n'importe qui a tout bout de champ.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CE MAIGRE PROJET DE BUDGET AUX PLUS MAIGRES MESURES EST VOUE A L,ECHEC. IL REPOSE SUR DES INTENTIONS DE FAIRE SUJETTES AU BON PLAISIR DE CHACUN, EXCEPTION FAITE DE 2/3 MESURES, ET NON SUR DES MESURES CONCRETES ET PAYANTES. NOS ABRUTIS ONT PONDU UN HYBRIDE SANS TETE NI MEMBRES.

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