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Moyen Orient et Monde

Entre Téhéran et Washington, les enjeux d’un conflit asymétrique

Décryptage

Sur le plan conventionnel, l’Iran ne peut pas rivaliser avec les États-Unis. Mais il peut toutefois utiliser la carte des milices pour embraser toute la région.

Julie KEBBI | OLJ
18/05/2019

Le ton est redescendu, mais les tensions restent vives. Ni Donald Trump ni l’ayatollah Khamenei ne semblent vouloir la guerre. Mais l’escalade récente dans le Golfe a montré à quel point, dans le contexte présent, la moindre étincelle peut embraser tout le Moyen-Orient. Celle-ci pourrait venir d’Irak, où les États-Unis ont dit craindre une attaque iranienne contre leurs ressortissants et ont évacué une partie de leur personnel diplomatique. Le général iranien et commandant de la force al-Qods, Kassem Soleimani, a appelé il y a trois semaines les milices irakiennes à Bagdad à se « préparer à une guerre par procuration », a rapporté le quotidien britannique The Guardian.

C’est la principale arme dont disposerait Téhéran, dans un éventuel conflit avec Washington, qui serait de nature asymétrique.

L’Iran bombe le torse mais n’a pas les moyens de rivaliser militairement avec les États-Unis. L’armée iranienne pourrait « facilement » couler des bâtiments de la marine américaine présents dans la région, a averti hier le représentant des gardiens de la révolution Mohammad Saleh Jokar au Parlement. Mais en tant que première puissance mondiale, Washington dispose d’une vaste influence dans la région grâce à l’installation de plus d’une douzaine de bases militaires, aériennes et navales allant de la Turquie jusqu’au Pakistan en passant par Oman. « La présence américaine est caractérisée par diverses activités liées aux bases militaires, allant de bases dépourvues d’occupants militaires permanents mais d’une grande importance pour les unités navales – Jebel Ali à Dubaï – jusqu’aux bases et déploiements américains quasi permanents », rapporte une étude du Washington Institute intitulée « Engagement militaire américain au Moyen-Orient », publiée en 2016 et écrite par James F. Jeffrey et Michael Eisenstadt. L’armée américaine dispose d’emplacements stratégiques, notamment dans le golfe Arabique, lui permettant d’encercler la République islamique et offrant une capacité de projection rapide en cas de besoin. Au total, quelque 60 000 troupes américaines sont présentes en Moyen-Orient, en se basant sur les chiffres de 2018 donnés par Chatham House dans une étude intitulée « US Military Policy in the Middle-East : an Appraisal ». Des missiles sol-air Patriot sont déployés au Koweït, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Qatar ou encore en Jordanie, tandis que des avions de chasse F-22 Raptor, des avions de combat F-16 Fighting Falcon, F/A-18 Hornet et des avions de surveillance P-3 Orion sont notamment répartis dans différentes bases. Différentes forces du commandement central des forces navales et de la cinquième flotte, dont le centre de commande est en partie situé à Bahreïn, sont également présentes dans les eaux régionales. Un arsenal complété par les équipements des alliés de Washington dans la région, à savoir Israël et l’Arabie saoudite, qui disposent de matériel militaire de pointe.


(Lire aussi : Face aux USA, l’Iran peut-il encaisser indéfiniment sans réagir ?)


Doctrine asymétrique

Pour sa part, « l’Iran utilise encore des équipements livrés dans les années 70 et a réussi à les entretenir. Mais cela reste des équipements anciens qu’il n’a pas vraiment été en mesure de mettre à jour », indique à L’Orient-Le Jour Pieter Wezeman, chercheur au sein du programme sur les armes et les dépenses militaires de l’Institut international de recherches sur la paix de Stockholm (Sipri). « Les conditions économiques ne sont pas bonnes et le pays est sous un embargo de l’ONU sur les armes depuis neuf ans », précise-t-il, alors que la République islamique dispose d’un budget moindre en matière de défense en comparaison à celui des États-Unis – 13 milliards de dollars contre 684 milliards en 2018. Pays de 81 millions d’habitants, la République islamique réunit une large armée avec 523 000 soldats et 250 000 réservistes, selon les chiffres de 2018.

Sur le plan maritime, Téhéran dispose de 398 unités navales, dont 230 bateaux patrouilleurs et 33 sous-marins, et est présent en mer Caspienne, dans le golfe Arabique, le détroit d’Ormuz et la mer Rouge. En ce sens, « poussée par une doctrine asymétrique – basée sur la vitesse, la furtivité, la capacité de survie et la létalité –, la marine des gardiens de la révolution concentre ses acquisitions navales sur quatre capacités principales : embarcations d’attaque rapides, petits bateaux, missiles de croisière antinavires et mines », note un rapport de l’Office des renseignements maritimes des États-Unis en 2017. « Pris ensemble, ils pourraient créer une capacité globale supérieure à la somme de ses composants, en particulier lorsqu’ils sont utilisés dans des espaces opérationnels restreints tels que le golfe Persique et le détroit d’Ormuz », est-il souligné.


Réseau de milices

Si les moyens conventionnels de Téhéran sont faibles par rapport à ceux de Washington, « il possède cependant la capacité de répondre de manière asymétrique (à une attaque) à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Iran et en lançant des missiles, à travers Artesh (l’armée régulière) et les gardiens de la révolution », nuance pour L’OLJ Seth Jones, conseiller au sein du programme de sécurité internationale du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS). La stratégie iranienne s’appuie sur un large réseau de milices disséminées à travers la région : le Hezbollah au Liban et en Syrie – estimé à quelque 20 000 miliciens, autant de réservistes et disposant de 130 000 missiles –, le Jihad islamique et le Hamas à Gaza, les milices chiites irakiennes ou encore les rebelles houthis au Yémen – 75 000 en 2015. La capacité d’activer plusieurs fronts à la fois est une carte centrale dans la stratégie iranienne, même si ces milices n’ont pas toutes un lien de subordination totale vis-à-vis de l’Iran. Téhéran a les moyens d’embraser la région en cas de guerre ouverte avec Washington.

Bien que de nombreux observateurs soient sceptiques sur la possibilité d’une confrontation totale entre les deux ennemis, « on pourrait certainement voir un scénario du type de l’Irak en 2003, aussi improbable soit-il, où les États-Unis seraient capables de vaincre les forces conventionnelles iraniennes, mais ils se heurteraient ensuite à des problèmes à l’intérieur de l’Iran ou à l’extérieur, ou à une combinaison des deux, ou à des frappes de missiles d’Artesh ou des gardiens de la révolution, y compris dans la région », estime Seth Jones.



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Honneur et Patrie

Si une guerre éclate entre l'Amérique et la Corée du Nord, le Liban en pâtit.
Si une guerre éclate dans le Golfe persique, le Liban en pâtit.
Si la Syrie décide de reconquérir le Golan occupé, le Liban en pâtit.
Si Abou-Melhem se fâche avec Abou-Salim, le Liban en pâtit.

Atalante fugitive

S'ils acceptent encore d'aller au casse-pipe pour une théocracie d'un autre âge ils n'auront que ce qu'ils méritent.....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

S,IL FAIT LA GUERRE OU SI ELLE LUI EST IMPOSEE L,IRAN COMBATTRA JUSQU,AU DERNIER CHIITE ARABE.

HABIBI FRANCAIS

Si les USA attaquent l IRAN,le Hezbollah recevral ordre d envoyer ses 130 000 missiles sur Israel...resultat?Israel et le Liban seront rayes de la carte.

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