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Moyen Orient et Monde

L’EI au Cachemire, menace réelle ou simple propagande ?

Décryptage

Le groupe terroriste a montré ces dernières années sa capacité à perpétrer des attaques sur l’ensemble du continent asiatique.

15/05/2019

En choisissant d’établir une « province » dans la région du Cachemire, dans le nord de l’Inde à majorité musulmane, le groupe État islamique veut renforcer un peu plus sa présence en Asie.

Après avoir été privée de son pseudo « califat » territorial à cheval sur l’Irak et la Syrie, l’organisation jihadiste, dont l’idéologie est loin d’être éradiquée, a annoncé samedi la fondation de la « wilaya du Hind » dans une déclaration transmise par l’agence Aamaq, l’organe de propagande de l’EI. Dans le communiqué, le groupe terroriste ajoute avoir infligé des pertes à des soldats de l’armée indienne lors d’une attaque dans la ville d’Amshipora, non loin de Srinagar, la capitale de l’État du Jammu-et-Cachemire, administré par l’Inde. La police locale a néanmoins qualifié cette nouvelle « province » de pure propagande de la part de l’EI. « C’est de la pure propagande. La partie militante de l’EI est complètement terminée au Cachemire. Cependant, l’inclination idéologique existe dans une certaine mesure », a déclaré un haut responsable de la police du Cachemire, sous le couvert de l’anonymat, cité par la chaîne al-Jazeera.

« La déclaration est crédible. Leur présence à long terme reste à voir. Au-delà du militant qui a prêté serment d’allégeance (comme le montre une vidéo), il n’y a pas de présence importante dans la région. Ainsi, à certains égards, c’est bien de la propagande, mais l’un ne contredit pas l’autre », explique Mohammad Sinan Siyech, spécialiste des questions sécuritaires en Asie occidentale et en Inde, contacté par L’Orient-Le Jour. « La présence de l’EI dans le Cachemire est très limitée, elle est de la taille d’une cellule de 16 à 20 personnes maximum. Mais le nombre n’a rien à voir avec les dégâts qu’ils peuvent causer. Il suffit de voir ce qui s’est passé au Sri Lanka le mois dernier », décrypte pour L’OLJ Abdul Bassit, chercheur à la S. Rajaratnam School of International Studies (RSIS) à Singapour. « Le fait même que l’EI ait annoncé l’établissement d’une “wilaya” dans la région risque néanmoins de faire augmenter ce nombre en incitant les partisans du groupe en Inde à le rejoindre », ajoute-t-il.



(Lire aussi : L’EI affirme avoir établi une « province » au Cachemire)




L’EI a montré ces dernières années sa capacité à perpétrer des attaques en Asie centrale. La plus récente d’entre elles, l’une des plus meurtrières, a été contre des églises et des hôtels de luxe au Sri Lanka lors des célébrations de Pâques en avril dernier, dont le bilan humain a dépassé les 250 morts. Le groupe terroriste a également fait ses preuves au sud des Philippines qu’il considère comme sa province d’Asie de l’Est, notamment depuis le ralliement du groupe terroriste jihadiste Abou Sayaf à l’EI, mais aussi en Afghanistan, où il possède des cellules dormantes, ainsi qu’au Bangladesh et en Indonésie. Mais cette nouvelle implantation est la première en ce qui concerne le sous-continent indien, qui compte près de 150 millions de musulmans sur son sol, et qui a semblé relativement épargné par l’EI jusqu’à présent. New Delhi est toutefois familier des attaques terroristes, celles-ci venant en majorité des mouvements indépendantistes et islamistes du Cachemire, une zone disputée entre l’Inde, qui administre le Sud, et le Pakistan, qui contrôle le Nord, depuis la partition du sous-continent en 1947, et dont les deux pays revendiquent la pleine superficie.


(Lire aussi : Au Cachemire pakistanais, un air de "cimetière" dans les bunkers)


Opportunisme
En sept décennies, la région a été le théâtre de trois guerres indo-pakistanaises et plusieurs accrochages autour de la frontière qui sépare les deux pays, faisant plusieurs milliers de morts des deux côtés. C’est cette instabilité régionale mêlée aux problèmes séparatistes et islamistes qui a, selon les analystes, motivé l’implantation de l’EI dans cette zone. « L’EI est en constante quête de régions fragilisées par les conflits pour établir ses “wilayat” comme ils l’ont fait en Irak et en Syrie, au Nigeria, en Somalie, en Afghanistan, et comme ils le font maintenant au Cachemire, poursuit Abdul Bassit. Ils veulent utiliser les troubles déjà présents dans la région et miser sur les griefs des locaux et la cause musulmane cachemirie pour éventuellement recruter de nouveaux membres. »

Ces griefs ont en effet augmenté ces dernières années avec l’attitude du gouvernement indien vis-à-vis des mouvements indépendantistes et islamistes cachemiris, mais aussi la polarisation et les attaques verbales croissantes visant les musulmans en Inde, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre ultraconservateur hindou et nationaliste indien Narendra Modi en 2014. « Ces dernières décennies, la politique de répression du gouvernement indien envers les mouvements indépendantistes et islamistes ainsi que les élections locales truquées ont non seulement renforcé les sentiments nationalistes des Cachemiris, mais aussi ceux des mouvements de guérillas islamistes radicaux, fondés et soutenus par le Pakistan », explique Karim Pakzad, spécialiste de la région au sein de l’Institut français des relations internationales (IRIS), ajoutant que « face à la répression accrue de l’armée indienne ces dernières années, la jeunesse cachemirie se radicalise de plus en plus ». « Alors que la présence du groupe commençait à se réduire dans ces deux pays, les provinces ont commencé à assumer une plus grande pertinence en raison de leur capacité à maintenir le groupe au premier rang des menaces à la sécurité pour la plupart des gouvernements. » C’est dans cet esprit que l’État islamique a installé sa « wilaya » en Inde, qui ne représente en soi pas la plus grande source de combattants qu’il a pu compter dans ses rangs. « Sur un total de 30 000 combattants étrangers, on estime qu’environ 100 seulement venaient d’Inde, alors que des pays comme la Tunisie et même certaines régions d’Europe fournissaient une population de plus de 1 000 personnes. » Ce qui est néanmoins sûr, c’est que cette wilaya pourrait représenter un défi supplémentaire pour le prochain Premier ministre indien, qui sera nommé une fois les élections législatives arrivées à leur terme.



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