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La Dernière

Les royaumes oubliés reviennent sur le devant de la scène

Exposition
14/05/2019

C’est une plongée dans l’histoire des petits royaumes syro-anatoliens nés sur les ruines de l’Empire hittite et conquis par les Assyriens, que propose le Louvre avec l'exposition Royaumes oubliés, de l’empire hittite aux Araméens. Une occasion rare de découvrir des civilisations peu connues du grand public et d’explorer la façon dont ces hommes vivaient et bâtissaient leurs villes au 1er millénaire avant notre ère.

Pour reconstituer cette mosaïque de principautés qui a régné en Anatolie et au nord de la Syrie entre 1400 et 750 avant J.-C., et qui a marqué la culture et l’art monumental de leur conquérant assyrien, Vincent Blanchard, conservateur en chef au département des antiquités orientales du musée du Louvre et commissaire de l’exposition, a réuni près de 300 œuvres puisées dans les réserves du Louvre, du musée Pergame de Berlin, du Met de New York et du British Museum.

Parmi ces trésors, des sphinx hallucinants et lions monumentaux aux babines retroussées qui monteront la garde dans le hall Napoléon, jusqu’au 12 août. Ces animaux gardiens des villes, des temples et des palais, sont des éléments caractéristiques de l’héritage de l’art hittite. Leur tête et l’avant du corps, sculptés en ronde bosse, émergeaient du mur des façades.

Au sein de l’espace, d’impressionnantes pièces archéologiques plantent le décor. Elles sont issues de nombreux sites, notamment de Gurgum, de Tell Tayinat, l’ancienne Kunuluwa ou la Calno biblique, située dans le sud-est de la Turquie ; de Hama où ont été retrouvées les premières inscriptions en hiéroglyphes louvites, mais aussi d’importants vestiges architecturaux et des amphores en terre cuite aux décors inspirés des prototypes égéens et chypriotes ; du site Zincirli (ancienne Sam’al, Turquie) dont l’impressionnante forteresse a livré des lingots d’argent gravés d’inscriptions en araméen, et un grand nombre de reliefs, aujourd’hui conservés à Istanbul et à Berlin ; de Til Barsip, capitale du royaume araméen Bît Adini, située sur le site de Tell Ahmar au bord de l’Euphrate en Syrie, où a été exhumée la stèle du dieu de l’orage qui fait partie de la collection du Louvre.

Parmi les vestiges exposés également, les moulages de reliefs monumentaux qui rythmaient autrefois la voie processionnelle de la ville de Karkemish ; des jambages de porte recouverts d’une inscription hiéroglyphe louvite, mentionnant une prière à Kubaba, déesse titulaire de la cité. Élaboré entre la fin du IIIe et le début du IIe millénaire, ce système d’écriture, qui ne présente aucun lien avec l’écriture hiéroglyphique des Égyptiens, demeure une énigme.


(Lire aussi : A Zaarour, une découverte inédite : un village byzantin à 1 400 m d’altitude)


L’obélisque de Salmanazar III
Plus loin, se déploient des statuettes de dieux guerriers en bronze, des figurines hittites en argent, des statues colossales de souverains divinisés portant une barbe bouclée, et une coiffe parfois empruntée à la civilisation de la Haute-Égypte. Des hommes-oiseaux-scorpions, des griffons géants en basalte, des reliefs représentant des créatures hybrides occupent une place importante. Des œuvres monstrueuses au milieu desquelles se dresse le moulage en plâtre de l’obélisque du roi Salmanazar III (858-824) : cet obélisque provenant de Nimrud et conservé au British Museum est le plus complet de tous ceux actuellement connus dans le monde assyrien. Il est sculpté sur toutes ses faces de scènes illustrant les campagnes militaires et les tributs imposés aux villes vaincues. D’autres moulages s’offrent au regard : celui d’une stèle représentant le dieu de l’orage. Elle a été trouvée à Babylone dans le complexe palatial de Nabuchodonosor II. Mais elle aurait appartenu au temple du dieu de l’orage d’Alep, un des lieux cultuels les plus célèbres du Levant au 1er millénaire. Le temple fondé au bronze ancien a été découvert sous les fondations de la citadelle d’Alep.


(Lire aussi : Au Levant, nous avons aussi des dolmens !)


Les cicatrices des lions
Il serait fastidieux de citer tous les objets et décors dont regorgeaient les divers royaumes néo-hittites et araméens. On s’arrête toutefois devant les trésors provenant de Tell Halaf, la ville antique de Guzana, un des sites majeurs du patrimoine syrien.

Les orthostates décorés en relief, associés à des sculptures monumentales de lions, caractérisent le royaume de Guzana. Ces vestiges proviennent du palais du roi Kapara, découvert par le baron allemand Max von Oppenheim. Les campagnes de fouilles effectuées entre 1911 et 1913 ont livré un mobilier sculpté d’une extraordinaire richesse iconographique. Des chambres funéraires renfermant des offrandes et d’impressionnantes statues en basalte, dont la statue funéraire dite « Déesse trônant ». Un ensemble de 194 orthostates sont également mis au jour. Ces dalles de pierre en basalte et calcaire peintes en rouge qui protégeaient la base des murs en briques crues des façades du palais sont pourvues de décors sculptés relatant les combats menés par la dynastie pour conquérir le pouvoir, évoquant la vie quotidienne faite de commerce et d’activités culturelles, ou encore le monde surnaturel des dieux.

Le principe de partage des fouilles étant appliqué au début du XXe siècle, une partie des objets exhumés a été conservée au musée d’Alep ; l’autre fut expédiée à Berlin et installée dans une ancienne fonderie à Charlottebourg qu’Oppenheim transforme en musée privé. Dans l’intervalle, les deux collections ont été reproduites par des moulages en plâtre, afin de permettre aux professionnels de les consulter sans avoir à voyager à l’étranger pour voir les originaux.

En 1943, pendant la Seconde Guerre mondiale, le musée d’Oppenheim est bombardé et les œuvres sont détruites. Quelque 27 000 fragments sont ramassés et entreposés dans les dépôts du musée berlinois de Pergame. Leur restauration commencera en octobre 2001 sous la houlette de Lutz Martin, directeur adjoint du Musée du Proche-Orient au sein du Pergamon Museum. Elle durera jusqu’en juillet 2010. S’appuyant sur les photographies prises par Max von Oppenheim, où on distingue les moindres détails de chaque objet, une équipe d’archéologues va entreprendre un patient travail de reconstitution et de remontage. « Il ne faudra pas moins de trois archéologues, trois minéralogistes et un technicien pour trier et identifier les fragments; 18 restaurateurs et deux artisans d’art pour reconstituer une centaine de sculptures, d’éléments architecturaux et d’outils en pierre », peut-on lire dans le catalogue de l’exposition. Un véritable exploit qui a permis de réparer l’histoire tout en laissant apparaître volontairement les cicatrices, rappelant ainsi la tragédie du passé.

Le visiteur qui parcourt l’exposition est frappé par la dimension triomphante et monumentale de ces œuvres blessées et ressuscitées.


Rayyane Tabet à la recherche des orthostates


À l’entrée de l’exposition Royaumes oubliés, de l’empire hittite aux Araméens, le Louvre présente les frottages de Rayyane Tabet. L’artiste libanais, qui s’est emparé de l’histoire des fouilles de Tell Halaf, propose de découvrir, par le biais de ses frottages (technique qui permet de relever la texture de l’objet dessiné), 30 des 194 orthostates, un immense bas-relief en calcaire et en basalte aux décors fantastiques de génies, d’animaux, de divinités, de scènes de guerre ou de chasse, découverts sur ce site majeur du patrimoine syrien par l’archéologue allemand Max von Oppenheim. Son arrière-grand-père Fayek Borkoche ayant travaillé comme traducteur auprès de l’archéologue Oppenheim, Rayyane Tabet a voulu ranimer la mémoire en renouant avec l’histoire de ces blocs de pierre dont une partie a été détruite ou perdue. Il en a retrouvé 30. Ils étaient dispersés dans différents musées, à New York, Baltimore, Londres, Paris et Berlin. « Entreprendre le relevé de la frise avec ses 194 orthostates est mon objectif », dit-il, ajoutant qu’il a déjà localisé le reste des dalles non détruites, et qu’il espère se rendre un jour au musée d’Alep pour continuer sa série. Quant aux portions perdues à jamais, elles seront ressuscitées grâce à la documentation constituée par Oppenheim et d’autres spécialistes.

L’artiste associe l’histoire de ces orthostates dispersés à travers le monde au sort des sociétés actuelles de ce Proche-Orient, disséminées dans plusieurs pays sans pitié.

Les 30 frottages réalisés par Rayyane Tabet seront exposés en octobre prochain au Met de New York. Il donnera le 22 mai, à 18 heures, une conférence sur le même thème, au musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PLONGER DANS L,HISTOIRE ET S,ECLAIRER DES VESTIGES DES CIVILISATIONS PASSEES EST UN REEL PLAISIR ET UNE EDUCATION DE L,ESPRIT.

Stes David

Quand on travaille avec 18 restaurateurs et deux artisans d’art on peut se demander si les produits sont authentiques ou sont le résultat de la vision des artisans d'art contemporains. Si long qu'on indique bien ce qui a été fabriqué et ce qui est authentique (en utilisant les photos par exemple) c'est pourtant intéressant pour se faire une idée de comment c'était dans le passé dans cette région avec son histoire riche et culture impressionante.

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