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A Zaarour, une découverte inédite : un village byzantin à 1 400 m d’altitude

Archéologie

Un riche bâtiment du Ve siècle, avec ses bains construits dans les règles de l’art romain et deux grands pressoirs vinicoles qui n’ont pas leur pareil au Liban, a été découvert à ej-Jaouzé, dans la région de Zaarour, enfoui sous des niveaux datant de l’époque médiévale.

May MAKAREM | OLJ
12/02/2019

C’est une découverte exceptionnelle que vient de faire la mission archéologique de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) : un village datant de l’époque byzantine dans la localité d’ej-Jaouzé, située dans la région de Zaarour, à 1 400 mètres d’altitude et à 45 kilomètres à l’est de Beyrouth. « Ej-Jaouzé est un site archéologique exceptionnel dans la montagne libanaise », ont souligné les deux archéologues, Lina Nacouzi et Dominique Pieri, lors d’une conférence tenue au musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB). Lina Nacouzi, chercheuse associée à l’IFPO, et Dominique Pieri, directeur du département d’archéologie et d’histoire ancienne à l’IFPO, dirigent ensemble depuis 2012 la mission d’ej-Jaouzé.


Un caractère tout particulier

D’environ 500 mètres de diamètre, le village byzantin pourrait correspondre à un riche domaine datant du Ve siècle, organisé autour d’un bâtiment à l’aspect monumental. « Sa construction de forme rectangulaire est très soignée; ses blocs de pierre sont bien équarris et les murs sont d’un mètre et plus d’épaisseur », indiquent les deux spécialistes. Posée sur un monticule dominant le bâtiment, une nécropole regroupe six sarcophages monolithiques qui marquent le paysage. Des tombes collectives (dites plurielles), renfermant jusqu’à 11 squelettes, ont été mises au jour à l’intérieur du village.

À l’est du site, les traces d’une carrière de pierres calcaires qui a servi à fabriquer les sarcophages, à construire le grand bâtiment et les maisons du village. Au centre du site, se trouve une doline (dépression) où s’était accumulée autrefois une terre fertile, propice à l’agriculture. La découverte d’une inscription de l’empereur romain Hadrien, dans le voisinage immédiat des lieux, indique qu’une forêt couvrait les pentes environnantes. « Cette inscription signifie également qu’une voie antique reliait le village au reste du pays. Elle est d’ailleurs assez proche du tracé actuel qui mène de Sannine à la Békaa », explique Lina Nacouzi. « L’eau, la terre fertile et le bois : il y a tous les composants d’un établissement humain qui peut fonctionner en autarcie », ajoute-t-elle.


(Pour mémoire : Au Levant, nous avons aussi des dolmens !)



Maximos et les bains romains

L’étude du bâtiment a révélé une riche résidence. Dominique Pieri fait observer que des fragments de mosaïque et de marbre ont été mis au jour, ainsi que « des céramiques importées d’Asie Mineure, de la mer Noire, d’Afrique du Nord et d’Égypte ». « Et chose plutôt rare, des tuiles couvraient le bâtiment. Elles sont estampillées du nom de Maximos, de part et d’autre duquel sont gravées deux croix », précise l’archéologue Nacouzi. Les spécialistes sont d’autant plus surpris de découvrir, accolés au grand bâtiment, les vestiges de petits bains construits à la romaine. « C’est exceptionnel en milieu rural », disent-ils, ajoutant que le système de la salle chaude a été retrouvé presque intact, et la salle froide assez bien conservée.


600 à 800 amphores de vin par saison

En poursuivant leur fouille, l’équipe de l’IFPO découvre au rez-de-chaussée du bâtiment un pressoir vinicole. L’installation comprend quatre fouloirs (le jus de raisin est extrait par foulage aux pieds), deux recettes ou bassins d’un mètre vingt de profondeur qui reçoivent le jus filtré par des bacs à décantation, avant d’être stocké dans des grandes jarres. « Cette organisation n’est pas courante. Les pressoirs présentent d’habitude un seul fouloir et un seul bassin. Mais le site devait avoir une production particulièrement importante, vu que les bassins ont une contenance de deux mètres cubes de volume chacun. Au total, quatre mètres cubes, qui correspondent à 600-800 amphores de vin par saison, pour un seul pressoir ! Ce qui signifierait qu’à l’époque byzantine, la fabrication du vin était l’activité principale du village », relève M. Pieri, ajoutant qu’un autre pressoir, construit exactement sur le même modèle, a été retrouvé dans un bâtiment voisin, situé à l’opposé du bâtiment principal. Il y en a peut-être encore d’autres à découvrir.


Ateliers de réduction du minerai de fer et mobilier céramique

Abandonné au courant du VIIe siècle, le village est réoccupé du XIIe au XVe siècle. À cette époque, les habitants qui vivaient dans des maisons monocellulaires se sont orientés vers l’extraction et la production du fer. Ils ont installé leurs ateliers sur les vestiges du bâtiment monumental byzantin, après avoir subdivisé l’espace en plusieurs cloisons. « Un four a été dégagé et on suppose qu’il y en a deux autres », signale Lina Nacouzi, qui depuis 2002 a mené des prospections dans le Metn, à Zaarour, Mrouj, Marjaba, Baskinta et Bteghrine. Elle fait observer que les scories de fer jalonnent le site et les environs. « Ils sont généralement un indice de l’occupation médiévale. Toutefois, leur datation est confirmée par la céramique ».

Le site en a révélé une bonne quantité. « Ce sont souvent des fragments, mais il y a aussi une série d’objets complets pour l’époque byzantine, comme des lampes à huile, des cruches, des grandes jarres de stockage, des objets, qui servent à la fois pour la préparation des repas ou pour le service de table. Le mobilier recueilli autorise à penser qu’à la période byzantine, les habitants du lieu vivaient à la mode urbaine », signale M. Pieri. Correspondant à la période médiévale, de la céramique glaçurée et une variété assez importante de poteries aux belles couleurs, produites notamment à Beyrouth, ont été exhumées.

Les deux archéologues signalent également que des traces antérieures à l’époque byzantine ont été repérées grâce à des fragments de poterie remontant à l’âge du bronze, ainsi qu’à l’époque hellénistique et romaine. « Mais nous n’arrivons pas pour l’instant à les associer à des niveaux ou à des structures. Ce ne sont que des indicateurs pour le moment. »


(Pour mémoire : Quand le marbre voguait du Pirée vers Sidon)



Une équipe pluridisciplinaire

La mission de l’IFPO est une coopération franco-libanaise qui comprend des archéologues de l’Université libanaise, de l’Université de Kaslik, le CNRS libanais, et la DGA, ainsi que des chercheurs du CNRS français et de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Une équipe pluridisciplinaire contribue à comprendre l’histoire du site ; elle regroupe un géomorphologue, un archéozoologue, un archéobotaniste (pour reconstituer le couvert végétal), un archéométallurgiste qui s’occupe de repérer les mines aux alentours et d’étudier le fonctionnement des fours et le mode de fabrication des outils en fer, et un anthropologue qui travaille sur les restes humains. Une spécialiste des objets en verre et un numismate font également partie de l’équipe. Sur le terrain, un topographe utilise le drone, pour dresser les plans, prendre les vues aériennes et proposer des reconstitutions en 3D. « Ça nous permet de visualiser en trois dimensions le site et de reconstituer le bâtiment tel qu’il était », expliquent les deux archéologues. La fouille est soutenue par le ministère français des Affaires étrangères, le laboratoire d’excellence Resmed et l’Agence universitaire pour la francophonie-BMO.

Avant les années 90, on croyait que la Montagne était uniquement vouée aux cultes des dieux. Les fouilles de Yanouh, dans la haute vallée du Nahr Ibrahim qui ont permis de découvrir le plus ancien habitat connu dans la montagne, à l’aube du IIIe millénaire avant J.-C. (Bronze ancien II), de Chhim (VIe siècle av. J.-C.), et aujourd’hui d’ej-Jaouzé, prouvent que les hauteurs étaient habitées depuis longtemps.

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Stes David

Je pense qu'il y a un morceau d'identité romaine dans l'identité libanaise. Si on compare par exemple comment les Libanais traient pour l'instant le pays "https://www.lorientlejour.com/minisite/698-le-scandale-des-carrieres-au-liban" "Les carrières, ces plaies indélébiles dans le paysage libanais" les preuves archéologiques, par exemple de Zaarour, ca montre que ca a débuté il y a 2000 ans. La mentalité romaine c'était sans doute aussi de raser (malheureusement) le paysage de tous les arbres, de "nettoyer" la montagne, et de creuser partout des carrières.

Wlek Sanferlou

Groupe de bons vivants!! Typiquement libanais...

Eleni Caridopoulou

Un petit pays avec tant d'histoire c'est fou, c'est pour ça que nos voisins sont jaloux de nous . Je lisais dans le nouveau Testament le miracle du Christ a Saida de la Cannaene, d'ailleurs dans l'ancien Testament le Liban est cité 21 fois

L’azuréen

Comme quoi au Liban il y a toujours eu du bon vin ! Kessak!

Sarkis Serge Tateossian

Très belle découverte qui vient enrichir un peu plus notre histoire et patrimoine national.

AIGLEPERçANT

Jolie tout ça, après des villages perses au sud Liban, voilà qu'on découvre des villages byzantins à l'est de Beyrouth.

Quand vous découvrirez des villages libanais pur jus svp réveillez moi. Lol.

Stes David

"une inscription de l’empereur romain Hadrien, dans le voisinage immédiat des lieux, indique qu’une forêt couvrait les pentes environnantes" Mais s'il s'agit de Publius Aelius Hadrianus (117-138) alors l'inscription est beaucoup plus ancienne que le village byzantin de 3 ou 4 siècles après ... S'il y avait encore quelques arbres à l'époque de Hadrien, les "écoterroristes" romains (les romains avaient l'habitude de détruire les arbres, n'avaient pas un grand respect pour la nature, surtout pas pour la nature d'une région étrangère qu'ils allaient exploiter et "usurper", ils étaient responsables de quelques grands désastres écologiques dans l'antiquité), probablement il n'y avait plus d'arbres à l'époque byzantine ...

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DECOUVERTRE TRES INTERESSANTE.

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