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Liban

Jamali réélue sans surprise, l’abstentionnisme grand vainqueur

Partielle de Tripoli

La députée-élue aurait recueilli 62 % des 31 982 suffrages exprimés.

15/04/2019

Une ambiance de grisaille plane sur la ville de Tripoli. Vers midi, le vent poussiéreux se fait de plus en plus ressentir, soulevant sacs et cartons dans l’air, et menaçant les pancartes et banderoles qui décorent en permanence les façades des immeubles. À l’entrée de la capitale du Liban-Nord, une photo du Premier ministre Saad Hariri frappée du slogan « Nous sommes tous avec toi, Dieu est avec toi », semble avoir été récemment installée, à l’occasion de l’élection partielle dans la ville.

Ils étaient nombreux, les Tripolitains qui ne se sentaient pas concernés par le scrutin pour pourvoir à l’un des sièges sunnites resté vacant après l’invalidation par le Conseil constitutionnel de la victoire de Dima Jamali. Le mandat de la candidate du courant du Futur avait été rejeté, à la suite d’un recours déposé par Taha Naji, candidat malheureux des Ahbache qui s’était présenté sur la liste du 8 Mars conduite par le député Fayçal Karamé.

Mme Jamali faisait face hier à six candidats : Nizar Zakka, détenu en Iran depuis 2015, Misbah Ahdab, ancien député de la ville, Talal Mohammad Ali Kabbara, Hamed Omar Amcheh, Yehia Maouloud, Mahmoud Samadi et Omar Khaled Sayyed, journaliste. Près de 246 000 électeurs étaient appelés à les départager par les urnes.

Marquée par une atmosphère d’ennui et de lassitude, la journée électorale n’a réservé aucune surprise. Comme prévu, la candidate du courant du Futur a remporté le scrutin, retrouvrant son siège parlementaire avec 20 032 des 31 982 suffrages exprimés (résultats non officiels), soit 62 % des voix – mais seulement près de 9 % du taux d’inscrits sur les listes. Rachitique, mais cela était également prévu. Le taux de participation n’a atteint que 13 %, en dépit pourtant de la mobilisation du courant du Futur et de ses alliés, qui comptent parmi les poids lourds de Tripoli au sein de la communauté sunnite, Nagib Mikati et Mohammad Safadi. De quoi susciter des interrogations autour du manque d’engouement de l’électorat sunnite qui gravite dans l’orbite des options du 14 Mars.

Du côté des milieux chrétiens de la ville, l’heure était à la grogne face à la décision de fixer la date de la partielle le jour même des Rameaux, tandis que dans les rangs alaouites et sunnites pro-8 Mars, à l’instar de Fayçal Karamé par exemple, le boycott du scrutin était le maître-mot en signe de protestation contre la décision d’organiser une élection partielle au lieu d’attribuer de facto le siège à Taha Naji.

Si le scrutin n’a apporté aucun suspense, il n’en était pas moins riche en symboles. Pour le courant du Futur, la victoire de sa candidate était assurée, mais c’est autour du taux de participation que la bataille a été menée. Malgré la visite du Premier ministre Saad Hariri en personne à Tripoli, celles de l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, de la députée Bahia Hariri, ainsi que du secrétaire général du courant du Futur, Ahmad Hariri, omniprésent ces derniers jours dans la capitale du Liban-Nord, la formation haririenne ne semble pas avoir réussi à mobiliser la rue sunnite telle qu’elle l’aurait voulu. Alors que certains ramènent cette faible participation à l’absence de véritable bataille politique face à un adversaire de poids et à un manque d’enthousiasme pour les partielles en général, d’autres l’interprètent comme étant un signe patenté de bouderie et de protestation de la part des Tripolitains.


(Pour mémoire : Partielle de Tripoli : le taux de participation sera aussi important que le nombre de voix)


Amertume chrétienne
Sur la place de l’église Saint-Maron de Tripoli, les fillettes en petites robes de princesse et les jeunes garçons en chemise et salopettes sont portés sur les épaules de leurs pères ou de leurs oncles, lors de la procession solennelle interrompant le passage des voitures dans la rue Azmi. Les chrétiens suivant le calendrier grégorien célèbrent le dimanche des Rameaux, non sans une pointe d’amertume.

« Qu’on ne nous parle plus de coexistence et de vivre-ensemble », lance Thérèse Zablith, mère de famille tripolitaine, avant de poursuivre : « Après la messe, j’irai glisser une feuille blanche dans l’urne pour marquer mon opposition à la décision de fixer la date de l’élection le jour même de la fête des Rameaux, mais également contre la situation misérable de la ville en général. »

Michel Sawan, un jeune de Tripoli, rappelle que les chrétiens ont déjà le sentiment d’être mis à l’écart. « Cette décision ne fait que renforcer ce sentiment au sein de la communauté chrétienne en général et maronite en particulier », insiste-t-il. Il poursuit sur un ton ferme : « Je n’irai pas voter. » Derrière lui, dans la foule, une dame incite sa voisine à participer à l’élection : « Il faut voter pour qu’ils sachent que des chrétiens à Tripoli, il y en aura toujours. »

« Je parie que nous sommes plus nombreux ici que ceux qui votent dans les bureaux », lance un homme à son fils avant qu’ils ne partent tous les deux d’un fou rire. En effet, ce pari semble être gagné d’avance. Les bureaux de vote ont ouvert leurs portes à 7h. Et peu avant 10h30, le taux de participation ne dépassait pas les 5 %. Ce n’est que vers 17h que le taux de participation a atteint les 10 %, selon le ministère de l’Intérieur. Yara Nassar, la secrétaire générale de l’Association libanaise pour la démocratie des élections (LADE), a indiqué dans une déclaration que ce taux de participation est le plus faible depuis 1992.


(Pour mémoire : Hariri en tournée à Tripoli : « Unité » autour de la présidence du Conseil)


Entre abstention et protestation…
Sortant d’un bureau de vote à Abou Samra, une dame accompagnée de sa fille essaie en vain de supprimer la tâche d’encre bleue sur son pouce. « J’ai participé à l’élection parce que je ne veux pas qu’on m’impose qui que ce soit, et j’ai voté pour la personne qui me représente le mieux », dit-elle devant le portail de l’école officielle. « Tripoli est dans un état abominable », ajoute-t-elle avant de donner la parole à sa fille, Sajia, qui vote pour la toute première fois. « J’ai glissé une feuille blanche dans l’urne pour protester contre la situation dans laquelle la ville est plongée », affirme-t-elle.

Après s’être exprimée dans l’urne, c’est au Premier ministre Saad Hariri que s’adresse Ghinwa : « J’aurais bien aimé voter pour le courant du Futur mais je ne suis pas convaincue par son choix de candidat. » Et de poursuivre : « Je trouve que Dima Jamali manque de présence dans la ville et n’est pas capable de s’imposer. » Pour la jeune femme, la formation haririenne aurait dû présenter l’ancien député Moustapha Allouche aux élections, ou alors une autre figure du même calibre.

À l’entrée du quartier alaouite de Jabal Mohsen, Talal, un vieux chauffeur de taxi, adossé contre un mur, fume une cigarette en attendant des clients. « Voter ? Pourquoi ? Ce n’est même pas une élection légale », lance le vieil homme qui se présente comme étant un Tripolitain pro-8 Mars. Il s’empresse toutefois de justifier son attitude : « Suite à l’invalidation de la candidature de Dima Jamali, Taha Naji devait automatiquement être proclamé vainqueur. »


(Pour mémoire : Fouad Siniora et Bahia Hariri apportent leur soutien à Jamali)


Une journée électorale monotone
Seules les déclarations des grandes figures politiques de Tripoli, à l’issue de leur participation au scrutin, ont rompu la monotonie d’une longue journée électorale. La ministre d’État pour l’Insertion sociale et économique de la jeunesse et des femmes, Violette Khairallah Safadi, a souhaité la victoire de la candidate du Futur, Dima Jamali, « pour que le nombre des femmes députées ne soit pas réduit à cinq au lieu de six ». « Plus le nombre des femmes députées au Parlement est élevé, plus nous sommes capables de défendre les droits de la femme libanaise », ajoute-t-elle, appelant les femmes à participer massivement au scrutin.

Après avoir voté, l’ancien Premier ministre Nagib Mikati a assuré que son alliance avec le courant du Futur est claire « comme la lueur du soleil ». Répondant à une question sur l’avenir de cette alliance électorale, M. Mikati a précisé qu’elle repose sur deux éléments : « Le premier consiste à préserver les prérogatives du poste de Premier ministre et le second à donner à Tripoli sa part de développement. » Et de conclure: « Tant que cette équation est valable, notre alliance persistera. »

De son côté, l’ancien ministre de la Justice Achraf Rifi, qui s’est réconcilié quelques semaines avant le scrutin avec le chef du courant du Futur après des années de tensions, a glissé son bulletin dans l’urne accompagné de Mme Jamali. Il convient de noter que du fait qu’elle est mariée à un Beyrouthin, la candidate du Futur ne pouvait pas voter dans la circonscription du Liban-Nord.

En soirée, le bureau de campagne du courant du Futur annonçait par la voix d’Ahmad Hariri la victoire de Dima Jamali, mais aussi celle de « la cause défendue par Nizar Zakka ». La députée-élue, qui a remercié tous ses soutiens, s’est engagée pour sa part à servir encore mieux sa ville.

En attendant les résultats officiels du ministère de l’Intérieur, la machine électorale du courant du Futur donnait hier les chiffres suivants : Dima Jamali 20 032 voix, Yehia Maouloud 3 262, Misbah Ahdab 3 091, Omar Sayyed 2 213, Nizar Zakka 499, Talal Kabbara 296, Mahmoud Samadi 49 et Mahmoud Amcheh 18.



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Georges MELKI

Qu'à cela ne tienne! Beaucoup DE BRUIT POUR RIEN ENCORE UNE FOIS!

Honneur et Patrie

L'abstentionnisme est une fuite, le vote blanc aurait été vainqueur. La victoire est éclatante de Dima Jamali même avec 9% des inscrits. Tant pis pour les fuyards devant leur responsabilité. C'est la démocratie dans le seul pays démocratique du Proche et du Moyen-Orient.

PAUL TRONC

Honteux de célébrer une victoire de ce type, et de la féliciter .

La dignité humaine est parti du Liban . Écoeurant !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

FELICITATIONS A DIMA JAMALI. JUSTICE EST FAITE.

Lecteurs OLJ

Il aura fallu en sus de M. Ghattas Khoury, homme politique qui disposé auprès des Tripolitains d’une notoriété à nulle autre pareille, les efforts incommensurables et conjugués de deux anciens premiers ministre, du premier ministre actuel, et de toute une Smallah de grosses légumes du passé se projetant au futur pour faire élire avec un score rachitique, Mme. Ajamali, que je felcie quand même.
Quand à mon ami Misbah El Ahdab, il doit se ressaisir, faire le mariole ne lui sied pas.
Georges Tyan

NAUFAL SORAYA

Quelle honte et quelle mascarade... Comment ose-t-on encore et encore?

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