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Culture

Fatima el-Hajj : Amine el-Bacha a été mon maître à penser, Chafic Abboud mon maître à agir

Le grand entretien du mois

Les arbres moussent dans les tons de vert, l’herbe est jaunie par le soleil et, au fond, les mauves du jardin se déclinent à l’infini. Les rouges sont incandescents, les oranges à croquer... Si les couleurs avaient une vertu, celles de Fatima el-Hajj auraient été thérapeutiques, voire curatives. Elles sont sa marque de fabrique et se fondent sans démarcation dans l’harmonie générale de sa peinture. Mais pour elle, la couleur n’est pas qu’un simple outil servant à exprimer des sentiments personnels ou à trouver sans cesse de nouvelles combinaisons qui répondent aux exigences de l’émotion, elle est l’équivalent même de la lumière, le pur mode de création d’un espace pictural autonome, une recherche obsessionnelle d’un idéal de pureté et de vérité. De ses rapports de tons trouvés, il doit résulter un accord de couleurs vivant, une harmonie analogue à celle d’une composition musicale. Et elle atteint quelque chose d’indicible qui rend les tableaux profondément bouleversants, garants d’une expérience unique qu’il est difficile pour le spectateur d’exprimer autrement que par le sourire ou le silence.

Danny MALLAT | OLJ
22/03/2019

Quelle enfance avez-vous eue et comment était Fatima el-Hajj petite fille ?

Nous étions six enfants, quatre filles et deux garçons. J’étais l’aînée des filles, mais mon frère, de neuf ans mon aîné, est probablement la personne qui a le plus marqué mon enfance et mon adolescence. À Rmeileh, petit bourg du Sud-Liban en bord de mer à quelques kilomètres de la ville de Saïda où nous avons grandi, mon grand-père était un grand propriétaire terrien. Nous passions tous les étés au village de Wardanieh, situé sur les collines de Rmeileh. Quand arrivait la saison de la cueillette des olives, toutes les familles se mobilisaient pour aller aux champs engranger les récoltes, cela faisait la joie des enfants que nous étions et des familles citadines nostalgiques de ce retour vers la terre. Une activité à laquelle je suis restée fidèle, une véritable tradition et un héritage ancestral. À l’école communale de Rmeileh où nos parents nous avaient placés, le directeur Hanna Nassif el-Azzi n’avait pas de diplôme, mais il menait l’école avec une maîtrise irréprochable. Il s’était entouré des meilleurs professeurs et le niveau scolaire de l’établissement était parmi les plus élevés. J’étais une élève attentionnée et très appliquée, surtout en maths et en français, mais j’aimais beaucoup jouer.

Dans quel environnement avez-vous grandi ?

La nature avait une grande place dans ma vie. Mes moments de loisirs préférés étaient ceux passés à explorer les jardins autour de la maison, à goûter à chaque herbe que je trouvais, à la mémoriser et à la répertorier. Lorsque ma mère me perdait, elle me retrouvait entre deux buissons ou suspendue à une branche. J’aurais pu devenir herboriste : « 7emmayda », laitue ou petits pois sauvages, roquette et autre, aucune plante n’avait de secret à mes yeux. Inconsciemment, j’emmagasinais dans ma boîte crânienne, outre les senteurs et les parfums, les couleurs, ignorant qu’un jour la boîte de Pandore s’ouvrirait, ne laissant pas s’échapper tous les maux de la terre, mais plutôt toutes les nuances et les teintes de mon enfance, pour venir se coucher sur les toiles de mes ambitions. Mon frère aîné était un passionné de biologie. Il attrapait les grenouilles dans les mares avoisinantes et s’autoproclamait chef vétérinaire. Il disséquait sous mes yeux, coupait, recousait avec une dextérité qui me fascinait. À l’âge où un enfant est supposé être horrifié, moi Fatima el-Hajj, du haut de mes 6 ans, j’avais trouvé mon héros : mon frère !

Votre premier contact avec la couleur ?

En classe de 5e, nous avions une professeure de dessin, mais qui en fait ignorait tout de la matière. Un jour, ne sachant pas comment aborder son cours, elle nous demande de choisir une image dans la bibliothèque de l’école et de simplement la reproduire. Elle croyait compter sur la difficulté de l’exercice pour s’assurer une heure de paix. J’ai choisi un peintre italien dont la toile foisonnait de mille teintes. Face à cette kyrielle de couleurs, j’étais subjuguée, mais il me fallait absolument réussir à reproduire le même vert, le même jaune, le même rouge. Je n’avais jamais touché à la peinture de ma vie. Mon unique expérience artistique se limitait à la pâte à modeler. La prof était satisfaite, mais pas moi. Menée par un geste répétitif, parfois frénétique, je cherchais à expérimenter ma capacité à mobiliser toutes mes forces mentales afin de surmonter mes propres limites et percer le secret des couleurs. J’avais compris où je devais aller. Je me suis oubliée en travaillant et, pour la première fois, c’était un plaisir absolu. Je regardais mes mains, complètement désemparée face à ce résultat, ignorant qu’elles allaient être encore pour longtemps les outils de voyages merveilleux.

Quand l’histoire a-t-elle vraiment pris son départ ?

Après avoir réussi le brevet, ma mère voulait absolument que je fasse du canevas. Moi, je voulais dessiner et réitérer l’expérience de l’école qui m’avait enchantée. Elle me propose quatre heures de broderie et deux heures de peinture. Je négocie avec détermination et j’obtiens deux heures de broderie et quatre heures de peinture. Mais cela demeurait le plus beau des loisirs pour moi, car les heures passées à disséquer des souris et des rats avec mon frère m’avaient convaincues que j’étais prédestinée à la médecine, voilà ce que longtemps j’ai pensé devenir. À l’école, Moustapha Haïdar (peintre libanais reconnu) passait souvent à l’atelier pour nous regarder travailler. Un jour, il s’arrête, pose sa main sur son menton, et me demande si j’avais jamais touché au fusain avant cette séance, et moi de rétorquer : « Non, c’est la première fois. » Il me demande alors : « Tu as une grande sensibilité, qu’est-ce que tu comptes faire à l’avenir ? » Naturellement j’avais répondu : « La médecine. » Quand toutes les élèves s’évanouissaient face à un lapin éventré, j’étais la seule avec le professeur à maîtriser mes émotions et à contrôler mes gestes.

Comment avez-vous abandonné l’idée de devenir médecin ?

Je ne l’ai pas abandonnée, la réalité de la vie m’a rattrapée. Quand, mes études scolaires achevées, j’avais fait part à mon père de mon désir de m’inscrire à la faculté de médecine, c’était la mort dans l’âme qu’il m’avait brandi le problème universel qui s’oppose aux enfants trop ambitieux, le coût ! « Je n’ai malheureusement pas les moyens de t’accompagner jusqu’au bout de tes études, il va falloir prendre un autre chemin. » Mon frère, conscient de ma déception, propose un plan B : la psychologie ! Alors me revient à l’esprit ce professeur qui avait cru en moi face à un petit dessin en couleurs. C’est ainsi que je décide de m’inscrire aux beaux-arts, au grand dam de mon père. Ali Chams, mon futur mari, et l’ami le plus proche de mon frère, était en 2e année. Il m’encourage à le rejoindre et propose de m’aider. Le fusain et le pastel vont d’abord nous rapprocher et puis nous unir. Le chemin a toutefois été ardu. Il a fallu me mettre sur liste d’attente, démarrer un cursus en psychologie, jusqu’à recevoir un message pour me présenter à l’Université libanaise. J’étais enfin acceptée, sauf que la guerre se chargera de perturber mon parcours. Deux ans après mes débuts, l’UL est scindée en deux avant de fermer définitivement ses portes. Ali avait pris le chemin de la Russie, je n’allais pas tarder à le rejoindre.

Avez-vous ressenti une différence entre l’enseignement à l’Université libanaise et celui de l’Académie des beaux-arts de Leningrad ? L’école russe a-t-elle laissé certaines traces sur votre art ?

À l’Université libanaise, j’avais eu les meilleurs professeurs, ceux qui aujourd’hui sont la fierté du patrimoine libanais. Hassan Jouni, Rafic Charaf, Amine el-Bacha (qui est perçu comme l’un des plus grands artistes libanais, celui qui a laissé une empreinte indélébile sur la scène artistique libanaise, arabe et internationale), Chafic Abboud (dont la cote a battu son record lors d’une vente aux enchères de Christie’s à Londres consacrée à l’art moderne et contemporain du Moyen-Orient). Quand, après deux années, la guerre contraint l’université à fermer ses portes, j’ai postulé pour une bourse et j’ai été acceptée à l’Académie des beaux-arts de Leningrad. Après notre mariage, je me suis installée avec Ali en Russie. Mais j’ai eu beaucoup de difficultés à suivre le système là-bas. Nous suivions des études d’anatomie, nous travaillions 11 mois sur 12, tous les jours de la semaine sauf le dimanche, sans la moindre liberté d’exprimer les émotions. J’étouffais ! Mon jardin et mes couleurs me manquaient, je n’étais pas heureuse. Un jour, ayant réalisé pour un sujet libre, une scène du mariage de mon frère, le professeur se montre très cynique face à mon dessin, critiquant nos rites et nos coutumes. J’ai eu le courage de le confronter et de lui dire que je n’avais rien appris au niveau des couleurs et des compositions dans ses cours et qu’à force de faire de l’anatomie et des portraits, j’avais oublié que le ciel avait une couleur et les nuages une forme. Je revendiquais mes droits d’étudiante. Il était resté bouche bée. On apprenait la technique du dessin correctement et c’était tout. Mais l’expérience universitaire libanaise m’avait sauvée, les professeurs libanais savaient communiquer leur savoir, mais aussi transmettre l’essence de leur art, avec toute la force de leur personnalité. Une fois la partie soviétique achevée, j’ai obtenu une bourse pour Paris, je renaissais…

Comment passe-t-on d’une école à une autre sans perdre ses repères ?

À l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, j’avais été classée première sur 12 personnes choisies à partir de 60 élèves. Toutes les lumières étaient braquées sur moi, c’était une expérience des plus enrichissantes. Tous les ateliers étaient mis à notre disposition, de la menuiserie pour construire nos châssis, aux ateliers de mosaïque, de gravure et de sérigraphie. Malgré le fait que les professeurs m’avaient fait remarquer que la Russie n’avait pas servi mon art et mes ambitions, Leningrad et son despotisme étaient bien loin. J’étais en paix avec moi-même. Mon projet le plus intéressant était celui autour du quartier de Montparnasse et de sa nouvelle tour érigée, et le débat qu’elle suscitait. J’ai mis un peu de difficultés à rentrer dans le vif du sujet. Je ne dormais plus, je passais mes journées à la bibliothèque à étudier l’historique du quartier... Au final, c’était un de mes sujets les plus aboutis et un des moments intenses de ma vie d’artiste.

Quelles sont les conditions propices à la création ?

Le processus de création est une véritable épreuve à surmonter. Un défi physique et mental où la patience, l’endurance et la rigueur sont indispensables Je peux tout faire au son de la musique, le canevas, mes révisions scolaires, même de la lecture. Mais pour la peinture, il me fallait un silence absolu. Même Feyrouz, qui m’a souvent accompagnée dans mes activités, n’avait malheureusement plus sa place. Je devais être à l’écoute de moi-même. De mon passage du scolaire à l’universitaire, j’avais déjà acquis ce que je trouve être le plus important, la patience.`

Faut-il voir dans votre peinture une passerelle dressée entre deux mondes, l’Orient et l’Occident, le visible et l’invisible, une peinture en accord avec la vocation universelle de l’art ?

J’ai été très influencée par l’école parisienne, mais surtout par les artistes qui ont subi l’influence de l’Orient. Paul Klee avait dit : Moi et la couleur, on ne fait qu’un. Ce sont ces artistes qui nous ont montré le chemin à travers la voie de la lumière. Je ne suis pas dans l’orientalisme et la représentation des toits rouges et des pierres ancestrales, mais je suis forte de mes racines libanaises grâce à la couleur. Des feuilles du citronnier ou de l’olivier à celui des vignes, voilà mon vert nuancé à l’infini à travers les déambulations dans mon jardin. Les jaunes qui dévalent nos vallées n’ont pas de limites, et les rouges orangés de nos agrumes rivalisent de beauté. Voilà mon influence, c’est la couleur et la lumière que je côtoie tous les jours.

Qu’est-ce qui vous est resté de Chafic Abboud, votre professeur, et en quoi vous pouvez dire que vous êtes sa fidèle élève ?

Alors qu’Amine el-Bacha a été mon maître à penser, Chafic Abboud a été mon maître à agir. Il était le seul professeur à nous attendre avec son tablier déjà noué autour de la taille. Pas de place à la théorie avec lui. Nous arrivions et il fallait d’emblée se mettre au travail. Je réalise que nous étions chanceux d’avoir été entourés par des professeurs, des grands, de vrais artistes. Les élèves d’aujourd’hui n’ont plus cette chance. Durant ma période parisienne, Chafic Abboud ne nous a jamais perdu de vue. C’était un peu notre ange gardien. Des allées et venues aux ateliers, en passant par les déjeuners libanais où il nous conviait, sa bienveillance nous réconfortait et nous poussait de l’avant.

Quelle est la véritable vocation de l’artiste ?

D’abord, c’est être heureux soi-même pour pouvoir donner du bonheur. Mais quand on peint en pensant au regard d’autrui, la toile est ratée. Il faut être imprégné de grandes émotions pour pouvoir retranscrire et retransmettre.

Si toute votre vie devait se concentrer dans un jardin, qu’y placeriez-vous ?

Une toile blanche et des tubes de couleurs.

Quel est le sujet qui ne vous inspire pas du tout ?

Je ne peux accepter ni la souffrance, ni la destruction, ni la mort. Je suis paralysée face à la douleur. Mon frère a été longtemps dans le coma et j’ai perdu ma sœur après une longue maladie, elle avait des enfants en bas âge. Longtemps, la peinture ne me disait plus rien. Jusqu’au jour où, après une forte tempête, tous les bananiers du jardin ont été arrachés de leurs racines et les fruits traînaient par terre dans une ambiance de désolation. Face à une branche qui retenait encore quelques bananes, la métaphore de mes neveux qui retenaient leur mère m’est apparue. Elle était cette branche morte à laquelle se retenaient encore ses enfants. Je reprends mon fusain après une longue abstinence et dessine ma sœur et ses enfants. Mais vous, vous n’y verrez que des bananes et une branche ! Voilà comment se matérialise mon rapport à la douleur et à la mort. J’ai assez de douleur en moi au point de ne plus pouvoir l’exprimer que par des couleurs.

Quelle est la part de spiritualité dans votre vie ?

Pour moi, dès que la couleur effleure ma toile, le divin intervient, et j’établis un contact avec l’au-delà. L’art est en rapport direct avec le transcendant. Je n’aborde pas de sujets religieux dans mon art, il est vrai, mais la relation est là. C’est avec ma lumière intérieure que je réussis à côtoyer l’indicible et à sentir toujours l’âme de mon frère planer sur moi et peut-être guider mes mains.

Votre prochaine actualité ?

Un jour que je revenais d’une visite au chevet de mon frère à l’hôpital, je tombe sur un programme en noir et blanc autour de l’histoire de Antar, personnage légendaire, poète et guerrier, qui a beaucoup souffert. Et de me poser la question : y a-t-il vraiment une personne qui ne souffre pas sur terre ? C’est de là qu’est apparue l’idée de ma prochaine exposition. Elle aura lieu au Koweït du 15 novembre au 15 décembre 2019. Antar et Abla en sont l’inspiration, ils représentent l’humanité entière. Mais j’avoue que pour peindre les morts durant les batailles, il m’a fallu aller dans le symbolique.

Un regret ?

Aucun, je referais tout pareil. Mon point de gravité est la peinture et ça n’aurait pas pu être autrement. Je remercie mon père de s’être opposé à ma carrière de médecin, et de m’avoir permis de me retrouver pleinement.

Un dernier rêve ?

Les toiles de Ali Chams, mon mari (au nombre de neuf entre gouaches, aquarelles et peinture à l’huile), offertes en donation à l’Institut du monde aArabe (IMA), mais c’est fait !




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Marionet

Quelle belle interview! On y découvre une artiste d'un grand talent et douée de qualités humaines et d'un grand amour pour son pays.

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