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Moyen Orient et Monde

Rohani au secours de Zarif dans sa bataille contre les pasdaran

Iran Le président iranien rejette la démission de son chef de la diplomatie.
27/02/2019

Après des heures d'attente, le président iranien, Hassan Rohani, a finalement rejeté, mercredi matin, la démission de son ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif. « Je pense que votre démission va à l'encontre de l'intérêt du pays et je ne l'approuve pas », écrit M. Rohani dans une lettre adressée à M. Zarif et publiée par le site du gouvernement. « J'apprécie vos efforts incessants et votre engagement » en tant que ministre des Affaires étrangères et « je considère que, comme l'a dit [de vous] le guide [suprême, Ali Khamenei], vous êtes 'digne de confiance, courageux et pieux', et à la pointe de la résistance contre la pression totale exercée par les Etats-Unis » contre la République islamique, ajoute la lettre. « J'ai parfaitement conscience des pressions exercées sur l'appareil diplomatique du pays, le gouvernement et même le président élu par le peuple », écrit encore M. Rohani. « Aussi, comme cela a été ordonné à plusieurs reprises, tous les organes - cela inclut le gouvernement et les organismes d'Etat - doivent agir en totale coordination avec [votre] ministère pour ce qui est des relations internationales », ajoute la lettre.

Dans un message publié sur son compte Instagram quelques minutes après l'annonce présidentielle, M. Zarif remercie le « peuple iranien », « les élites et les responsables » pour « la généreuse affection » dont ils ont fait part à son égard depuis qu'il est en fonction, et « en particulier au cours des trois dernières heures ». Selon des images de la télévision d'Etat, M. Zarif était présent mercredi matin à la cérémonie d'accueil, par M. Rohani, du Premier ministre arménien Nikol Pachinian, en visite officielle à Téhéran.


La page Zarif n’est donc pas tournée en Iran. La question aujourd'hui est de savoir comment va ressortir le ministre de ce bras de fer, alors que son coup de théâtre de lundi soir, à savoir l’annonce de sa démission via Instagram, a mis en évidence, sur la scène publique, la féroce bataille qui se joue en interne.

L’enjeu de l'affaire pourrait se résumer ainsi : Mohammad Javad Zarif peut-il encore, dans le contexte actuel d’escalade américano-iranienne, représenter la République islamique sur la scène internationale ?

Lundi, le principal intéressé considérait clairement que non. En annonçant sa démission lundi soir, provoquant la stupeur générale, le ministre iranien des Affaires étrangères a, semble-t-il, voulu mettre fin à une situation devenue pour lui impossible : être dans l’obligation de défendre coûte que coûte une politique qui n’est pas la sienne et par rapport à laquelle il n’a aucune marge de manœuvre. Cet excellent diplomate, formé dans les universités américaines, a été l’homme, côté iranien, de l’accord nucléaire signé en juillet 2015 avec les 5+1 (États-Unis, France, Russie, Chine, Royaume-Uni, Allemagne). Il a été nommé pour faciliter les relations avec les puissances occidentales et pour améliorer l’image du régime dans le monde. L’accord en question ayant été dénoncé par la partie américaine, ce qui a impliqué le retour des sanctions, celui qui avait été célébré comme un héros en Iran après avoir rempli sa mission s’est trouvé confronté à deux problèmes de poids. Il est accusé par les conservateurs d’avoir poussé Téhéran à faire des concessions pour conclure un accord qui n’a pas été respecté par Washington.

« Il y a eu toutes les semaines des réunions à huis clos où de hauts responsables l’ont bombardé de questions sur l’accord (de 2015) et sur ce qui allait se passer maintenant », a déclaré à Reuters, mardi, un proche de Zarif qui a requis l’anonymat. Pire encore, son activité diplomatique se résume aujourd’hui essentiellement à devoir traiter avec les partenaires occidentaux de dossiers stratégiques desquels il est lui-même écarté sur la scène intérieure. Car si le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, a confié le dossier du nucléaire au duo Rohani/Zarif, ce sont bien les gardiens de la révolution (les pasdaran) qui ont la main sur la politique extérieure de l’Iran au Moyen-Orient et qui se vantent de faire la pluie et le beau temps en Syrie, en Irak, au Liban ou encore au Yémen.


(Portrait : Zarif, cheville ouvrière de l'accord sur le nucléaire iranien)


Assad en Iran, la goutte d’eau

C’est ainsi tout sauf un hasard si le chef de la diplomatie iranienne a annoncé sa démission quelques heures après la première visite de Bachar el-Assad à Téhéran, initiative dont il n’aurait même pas été informé, selon le média iranien en ligne Entekhab. Alors que le président syrien était reçu par Ali Khamenei, c’est le commandant des forces al-Qods, Qassem Soleymani, qui se trouvait assis à quelques mètres des deux hommes pendant que celui qui est censé défendre la politique extérieure de l’Iran était tenu à l’écart de cet entretien. Goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase, convainquant définitivement M. Zarif de présenter sa démission.

L'annonce lundi, par M. Zarif, de sa démission, doit en effet se lire sur la double scène interne et internationale. Le ministre des Affaires étrangères n’a même pas fait semblant de cacher que sa volonté de partir était liée à son bras de fer avec les conservateurs. Dans un entretien publié hier par le journal Jomhuri Eslami, il a déclaré que les luttes intestines en Iran sont un « poison mortel » pour la politique étrangère du pays, qui « devient un problème de luttes entre partis et factions ». S’adressant au personnel de son administration, il a dit espérer que sa « démission agira comme un coup de trique qui permettra au ministère des Affaires étrangères de retrouver son statut légal en matière de relations internationales », selon l’agence de presse iranienne IRNA. Dans le contexte de la politique iranienne, on peut difficilement être plus explicite.

Enfonçant le clou, le premier vice-président du Parlement a estimé que la « principale raison de cette démission est l’interférence de certains organismes n’ayant rien à faire dans la politique étrangère du gouvernement », dans une claire allusion aux pasdaran. « L’opposition radicale a intérêt à ce qu’il s’en aille et n’a jamais accepté l’ouverture de l’Iran à l’Occident. Il y a même eu des réactions de haine à sa démission, par exemple avec des messages sur les réseaux sociaux où il était écrit : “Au revoir le Yankee” », décrit pour L’Orient-Le Jour François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran.


(Lire aussi : Le Liban victime diplomatique de la démission de Zarif ?)

Mauvaise nouvelle pour les Européens

Le chef de la diplomatie iranienne, qui a été vu à de multiples reprises en train de plaisanter avec son « ami » John Kerry durant les négociations sur le nucléaire, cristallise le bras de fer entre modérés et conservateurs sur la scène interne. Une majorité de parlementaires iraniens ont signé hier une lettre au président Rohani lui demandant de maintenir M. Zarif à son poste, rapporte IRNA. « L'annonce de la démission de Zarif est un coup dur pour Rohani, elle pourrait contribuer à le faire passer pour un président de pacotille », note Ali Fathollah-Nejad, chercheur associé au Brookings Doha Center, sollicité par L’OLJ.

Alors que le président a refusé cette démission, reste à savoir si M. Zarif courbera l’échine face au camp conservateur, ou s’il reviendra au contraire selon ses propres conditions. Ce que reprochent notamment les conservateurs à M. Zarif est de continuer à se battre pour faire survivre l’accord nucléaire et pour montrer aux Européens que l’Iran est un partenaire raisonnable. « Il était très investi pour que l’Iran adhère à des règles internationales, comme par exemple les règles internationales contre le blanchiment d’argent. Pour les radicaux, ce genre de choses équivaut à soumettre l’Iran aux règles de l’Occident », souligne François Nicoullaud. Parmi les rares ultraconservateurs à réagir à la démission de M. Zarif, l’ancien député Aliréza Zakani a accusé le ministre de chercher à « fuir » ses responsabilités dans « la mauvaise voie empruntée » par le pays.Un départ de M. Zarif serait une très mauvaise nouvelle pour les Européens, et pour tous ceux qui désirent privilégier le dialogue avec l’Iran.

Ce n’est pas le cas pour les tenants d’un discours belliciste. Témoignant du fait qu’il n’y a pas que les conservateurs iraniens qui accueilleraient ce départ, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui n’a jamais rencontré son homologue iranien, a simplement « pris note » de la démission, jugeant, mardi, que MM. Zarif et Rohani présentaient le même « visage d’une mafia religieuse corrompue ». Résolument opposé à l’accord de Vienne, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a pour sa part déclaré sur Twitter : « Zarif est parti, bon débarras. Tant que je serai là, l’Iran n’aura pas de bombes nucléaires. »

Un départ de M. Zarif aurait eu pour principal risque de radicaliser la partie iranienne et de renforcer ainsi l’escalade avec les États-Unis. « On peut aussi se poser la question de savoir si la démission ne fait pas également le jeu de l’administration Trump. Ce peut être le premier élément d’un enchaînement de mauvaises circonstances. Il y a l’argument que la politique de Trump contribue à renforcer les radicaux en Iran, et à affaiblir les modérés. La démission de Javad Zarif en est un très bon exemple », conclut M. Nicoullaud.


*RQ : ce texte a été actualisé le mercredi 27 février à 9h30 après l'annonce par le président Rohani qu'il n'acceptait pas la démission de Mohammad Javad Zarif.


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Atalante fugitive

Ca va péter grave.

L’azuréen

Cette démission est certainement applaudie par l’administration Trump qui ne recherche que la confrontation. Le dialogue n’intéresse pas Trump et ses aficionados .

Amère Ri(s)que et péril.

Bien entendu Rohani pourra essayer de le retenir , et il aura bien raison d'essayer, Zarif a fait le maximum pour son pays , mais en fin de compte si l'Iran NPR ne se retrouve pas dans ses politiques belliqueuses et criminelles que lui font l'occident et leur VOYOU de neveu , l'Iran passera à autre chose , et pourquoi pas , envisagera une confrontation avec ces comploteurs occidentaux alliés des wahabites MANIPULÉS par israel.

Ces comploteurs ont beaucoup plus à perdre que l'Iran NPR. Ce pays ne sera pas seul face à ce groupe de malfaisants .

Amère Ri(s)que et péril.

C'est d'abord, mais on ne le dira pas , le signe d'une democratie vivante et réelle en Iran NPR.

QUAND des forces s'opposent ouvertement c'est la preuve que la politique du pays se fait par le peuple de ce pays pour ce pays . Donc nous gaver d'infos sur des pays qui autorisent des femmes à aller au cinéma ou dans des stades ne sont que de la poudre aux yeux des enfants d'émerveillement ridicule pour des adultes .

Je ne me hasarderai pas à juger de cette démission, les perses ont une diplomatie difficilement lisible de l'extérieur, quelles retombées sur le Liban ou le M.O je ne saurai dire , mais disons nous bien que cette civilisation ne se laisse jamais surprendre , elle a toujours un coup d'avance, je suis même sûr que l'après Zarif est déjà acté, si sa démission est acceptée, mais Zarif reste un excellent diplomate qui a toujours su trouver les mots face aux détracteurs de l'Iran NPR.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ILS ONT BESOIN DE ZARIF POUR PARAITRE ZARIFINE A L,OPINON INTERNATIONALE. DONC ZARIF L,EMPORTERA !

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