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Moyen Orient et Monde

Antisémitisme et antisionisme : une assimilation absurde dans le monde arabe

Éclairage

Au Proche-Orient, c’est le sionisme et plus largement la politique israélienne qui ont fait le lit de l’antisémitisme.

23/02/2019

C’est un débat qui se joue en France mais qui est suivi avec attention de l’autre côté de la Méditerranée. Emmanuel Macron a annoncé mercredi vouloir intégrer l’antisionisme – dans le sens de la négation du droit d’Israël à exister – à la définition juridique de l’antisémitisme. Le président français considère que « l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme », alors que les actes antisémites en France étaient en hausse de 74 % en 2018 par rapport à l’année précédente.

Plusieurs voix critiques ont fait remarquer que cela pouvait conduire à des incohérences – la plus absurde étant d’être amené à considérer certains juifs antisionistes comme des antisémites – et à créer une confusion entre une idéologie politique et une identité religieuse. Cela revient aussi à faire le jeu du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, pour qui les deux termes sont indissociables, et à donner l’impression qu’il n’est pas permis en France de critiquer la politique israélienne, même si ce n’est pas du tout le sens de l’initiative présidentielle.

Vue du monde arabe, l’assimilation entre ces deux termes apparaît pour le moins inadaptée. Si l’antisionisme peut parfois, comme en Europe, cacher des relents d’antisémitisme, c’est bien le sionisme qui apparaît comme la cause première de la montée de l’antisémitisme, et non l’inverse. L’antisémitisme est un terme inventé au XIXe siècle pour évoquer la discrimination à l’égard des populations juives au sein des sociétés européennes. Outre l’argument un peu simpliste que les Arabes sont eux-mêmes un peuple sémite, la notion n’a pas vraiment de sens dans le contexte arabe. Malgré un statut particulier les empêchant, à l’instar des chrétiens, d’accéder aux hautes fonctions politiques et administratives, les juifs étaient bien intégrés au sein des sociétés arabes et n’ont pas subi de persécutions comparables à ce qu’ont pu être les pogroms en Europe.

« La communauté juive a connu un moment de gloire et de puissance à l’époque ottomane, notamment lors de l’arrivée massive des juifs chassés d’Espagne », note Henry Laurens, professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe, interrogé par L’Orient-Le Jour. « Avant la déclaration Balfour et tout ce qu’elle entraînera par la suite, les juifs sont une communauté parmi d’autres dans le monde arabe, qui, depuis l’ère ottomane en particulier, a été organisée sur une base communautaire », confirme à L’OLJ Gilbert Achcar, professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS, University of London), auteur d’un ouvrage sur Les Arabes et la Shoah : la guerre israélo-arabe des récits (2013).


(Lire aussi : Elargir l'antisémitisme à l'antisionisme : explications sur l'annonce de Macron)


Dégradation continue

La diffusion des thèses sionistes développées par l’intellectuel autrichien Theodor Herzl va peu à peu changer la donne jusqu’au tournant de la création d’Israël en 1948, véritable choc pour les populations arabes. Au début du XXe siècle, les populations locales ne font pas nécessairement la distinction entre juifs et sionistes, le second terme n’étant pas encore véritablement assimilé. « Les habitants de la Palestine historique avaient l’habitude de désigner les juifs comme juifs. Certains étaient sionistes, mais beaucoup ne l’étaient pas. Ils étaient pour la plupart des juifs religieux et asionistes ou antisionistes », décrit à L’OLJ Tarek Mitri, ancien ministre et directeur de l’institut d’études politiques Issam Farès de l’AUB.

« Les Arabes ont d’abord connu le sionisme de façon indirecte, en lisant la presse européenne. En Palestine, les premières réactions ne sont pas nécessairement négatives, mais les choses changent à partir de la déclaration Balfour, et le sionisme est progressivement considéré comme un danger pour les Palestiniens d’une part, et pour les Arabes du Proche-Orient d’autre part. Cela conduit à une dégradation continue de la situation des communautés juives du Proche-Orient à partir des années 1930 », dit Henry Laurens.

Les relations se compliquent à mesure que l’immigration juive s’accélère en raison de la répression dont ils sont victimes en Europe.

« Dans les discours, il y avait une distinction entre les juifs et les mouvements sionistes. Dans la pratique, ce qui inquiétait particulièrement les Arabes, c’est le fait de voir une communauté parmi d’autres se doter d’un territoire, de passer de la communauté à la nation », note Henry Laurens.Dans les années 1930 et 1940, c’est l’histoire européenne qui rencontre frontalement celle du Proche-Orient, de façon encore plus brutale après l’Holocauste et jusqu’à la création de l’État hébreu. Durant cette période, le grand mufti de Jérusalem Hajj Amine al-Husseini – qui n’était toutefois pas représentatif des Palestiniens – va collaborer avec l’Allemagne hitlérienne, au départ pour contrecarrer les projets anglais d’établissement d’un foyer juif, jusqu’à approuver sa politique génocidaire contre les juifs. Cet épisode va être largement instrumentalisé par la propagande israélienne pour démontrer un soi-disant antisémitisme arabe, au point que Benjamin Netanyahu va même aller jusqu’à présenter le mufti comme l’inspirateur de la solution finale.


(Lire aussi : Antisionisme, antisémitisme, sortir de l’amalgame)

Complotisme et négationnisme

La création de l’État hébreu va profondément changer les rapports entre les juifs et les autres communautés dans le monde arabe. Si, pour les sionistes, l’aboutissement du projet étatique est avant tout le fruit d’une volonté collective de plusieurs décennies, il apparaît aux yeux des Arabes comme une injustice liée à un génocide dont ils ne sont en aucun cas responsables. Les juifs du monde arabe n’accueillent pas forcément avec enthousiasme la naissance d’Israël. « Les communautés juives du monde arabe, surtout d’Égypte et d’Irak, n’étaient pas vraiment tentées au début par la migration vers la Palestine. Mais il y a eu deux facteurs qui ont encouragé ce mouvement. D’une part, la politique israélienne qui a tout fait pour les attirer, au point que le Mossad a organisé des attentats contre des synagogues pour leur faire peur. D’autre part, il y a une méfiance arabe qui s’est installée et qui faisait que les juifs pouvaient être perçus comme une sorte de 5e colonne », explique Tarek Mitri.

Après la proclamation de l’indépendance d’Israël par David Ben Gourion, l’antisionisme va devenir dominant dans le monde arabe. Le sionisme apparaît comme un projet colonial avalisé par les puissances occidentales visant à déposséder les Arabes de leurs terres. La distinction devient très nette dans les discours entre juifs et sionistes. « Dans leurs discours, Nasser ou Arafat ne font pas d’amalgame entre sioniste et juif, bien au contraire. Au début de son combat, le projet politique de Arafat était d’instaurer un débat laïc et démocratique en Palestine où juifs, chrétiens et musulmans coexisteraient », explique Tarek Mitri.

Le double sentiment d’injustice et d’humiliation que les Arabes ont vis-à-vis de l’État hébreu va toutefois être le moteur d’un antisémitisme qui va avoir un certain écho au sein des classes populaires arabes – où le terme juif est parfois utilisé comme une insulte – et va être largement relayé par les mouvements islamistes. Cela va être particulièrement visible à travers la propagation de deux phénomènes intimement liés : le complotisme et le négationnisme.

« Les théories du complot qui sont dans le discours antisémite occidental ont pu facilement trouver un public dans le monde arabe, parce que, de fait, c’est une région qui a connu de vrais complots, à commencer par les fameux accords secrets Sykes-Picot », constate Gilbert Achcar. L’idée complotiste des protocoles des sages de Sion, qui attribuent aux juifs des plans de domination du monde, est largement répandue au sein du monde arabe. « Chez les islamistes, il y a eu un moment où on a ressuscité une vieille littérature parareligieuse qui ridiculise et avilie les juifs. Ils puisent dans les textes sacrés ce qui est de nature à susciter la méfiance ou même la haine à l’égard des juifs », note Tarek Mitri.

Le négationnisme concernant l’Holocauste trouve aussi ses adeptes, même s’ils restent minoritaires. Dans un article publié en 1998 dans le Monde diplomatique, le grand intellectuel palestino-américain Edward Saïd s’indignait que « la thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabrication des sionistes circule ici et là. Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs ? » ajoutait-il non sans une certaine verve. « La plupart des gens qui ont un peu de culture savent que la Shoah n’est pas une invention, mais un certain négationniste a pu trouver un écho favorable chez les gens étroits d’esprit, qu’ils soient ultranationalistes ou intégristes », dit Gilbert Achcar.

Ce dernier insiste toutefois sur le fait qu’il n’y a pas d’antisémitisme propre au monde arabe, mais que la diffusion des thèses antisémites dans cette région n’est pas comparable à ce qui se passe en Occident. « Toute l’équation entre le monde occidental et le monde arabe est complètement faussée par le fait que les juifs étaient opprimés pendant des siècles en Europe, tandis que dans le monde arabe, ce qu’on peut qualifier de haine envers les juifs est surtout le produit d’une histoire moderne marquée par la présence d’un État oppresseur, qui insiste lui-même à se faire appeler État juif », résume Gilbert Achcar. Et Tarek Mitri de conclure, pour insister sur la nécessité de distinguer les deux termes dans le monde arabe : « Il y avait une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU en 1975 qui disait que le sionisme était une forme de racisme et de discrimination. Elle a été révoquée en 1991, mais elle avait suscité un grand enthousiasme dans le monde arabe. »



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Jean abou Fayez

L'ironie, c'est que le sionisme et l'antisémitisme partage une même prémisse : que les juifs sont indigestes et n'ont pas leur place en Europe.

Le point

Le Président Macron aurait dû mentionner que l'injustice d’Israël envers les palestiniens est la source de 90% de la montée de l'intégrisme musulman.

Pour avoir la paix dans le monde arabe, et en Europe du sud, il faut absolument résoudre le problème des palestiniens avec Israël.

L’azuréen

Le problème c’est qu’on essaie s’assimiler anti sionisme et anti sémitisme. Ces deux notions n’ont rien à voir . Macron fait une énorme confusion car la 1re notion est politique et la 2de est de nature raciste . Dire qu’un arabe est anti sémite est ridicule....Ce serait faire de l’autoflagellation ! Dire que certains arabes sont anti juif est largement plus approprié . Appelons un chat ...un chat.

Stes David

La situation des juifs n'a pas partout été la même en Europe (occidentale) non plus. En Europe, en tous cas la litérature chrétienne "contre les juifs" comme par exemple des anciens écrivains chrétiens ... avait ses racines aussi dans la réligion du christianisme ... qui est une réligion de l'Orient. Le beau film "Agora" (avec Rachel Weisz film de 2009 de Alejandro Aménabar) montre aussi des combats et "pogroms" entre groupes de chrétiens et de juifs dans l'Alexandrie romaine (en Egypte) en Orient donc. Si ce film montre une image correcte des pogroms en Orient, le phénonème n'est pas forcement européen car c'est possiblement une sorte de "mythe" la cohabitation pacifique en orient (si on pense par exemple à ce film 'Agora').

Saab Edith

Votre analyse est incomplète, les historiens interrogés ont voulu ignorer le statut imposé aux Juifs dans les pays arabes, celui de "Dhimi", d'inférieur soumis à un impôt spécial, à ne pas tenir le haut du pavé ou à recevoir la "chtika", un coup derrière la tête en croisant un musulman, et autres...
L'antisémitisme etait et est bien présent dans l'ensemble des pays arabes, il ne faut pas le cacher, derrière une histoire récente.Nous devons faire un véritable et complet "mea culpa", et défendre les peuples minoritaires.

gaby sioufi

une seule synthese reste d'actualite :
1-les arabes resteront brimes de leurs droits-les palestiniens surtout-tant qu'ils resteront ancres dans leur style de gouvernance et leur divisions
2-les "sionistes" - ah le bon,joli gros mot - continueront a en profiter - peut on leur en vouloir?
3-ces memes sionistes auront encore ENORMEMENT d'influence sur presque le monde entier -celui qui compte politiquement du moins- ET sur les Medias
4-les gouvernements de ces pays la-on le remarque- versent de + en + dans leurs principes soit-disant resultants de la shoah - les povres bougres .
5- le baudet etait et sera encore pour longtemps baudet.

Eleni Caridopoulou

Qui me dit que ce n'est pas Israel qui met tout le bordel en France contre les juifs?

Eleni Caridopoulou

Il faut dire aussi que quand les juifs venaient de l'Europe pour se protéger contre les nazistes ils achetaient les maisons des palestiniens à un prix fort et comme ca petit à petit ils ont prix la Palestine , ils sont tous venus et ils ont fait la guerre . Les arabes ne savaient pas avec qui ils avaient à faire

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST ABSURDE A L,ECHELLE INTERNATIONALE. ON NE PEUT PAS AMALGAMER LA LETTRE AVEC LE CHIFFRE...

Tabet Ibrahim

Excellente mise au point

ACQUIS À QUI

Un débat trop important et trop profond pour parler en 2 mots.

Cependant une remarque simple, tout par de l'idée d'un peuple élu préféré du Dieu unique aux 3 religions révélées.

Ceux qui ne font pas partie de cette notion de peuple élu acceptent de moins en moins d'être les serpillères de ces "élus de Dieu " .

Yves Prevost

Tout à fait d'accord, mais Macron a déjà montré à plusieurs reprises qu'il ne comprenait rien à l'histoire.

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