Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (12)

La psychanalyse, ni ange ni démon
06/12/2018

On a l’habitude de cacher aux enfants la mort d’un proche. On pense ainsi leur éviter de la peine en étant convaincu que les enfants, quel que soit leur âge, ne peuvent pas comprendre ce qu’est la mort. Comme si les adultes y comprenaient quelque chose. Toute explicable qu’elle soit, cette attitude n’est pas la bonne et il est souvent difficile de la modifier. On raconte à l’enfant que la personne disparue a voyagé, qu’elle ne rentrera pas de sitôt mais qu’elle reviendra à la fin. Or l’enfant n’est pas dupe car il réalise la gravité de la situation que la famille vient de vivre : les pleurs, le noir, l’afflux des proches, l’agitation et la précipitation des membres de la famille, bref qu’il y a quelque chose de terrible qui vient de se produire. Et lorsqu’on veut le rassurer que le disparu va revenir, il fait semblant de croire ses proches. Cela pour les tranquilliser. Autrement dit, il porte déjà deux souffrances au minimum : celle de sa famille et la sienne propre dont il ne connaît pas la vraie cause. En plus, comme les parents veulent le rassurer, il se croit responsable du malheur qui vient de se produire, responsable de la disparition du proche. Il ou elle est partie parce qu’il ou elle est fâché de moi. Je ne l’ai pas salué hier avant de partir, je lui ai répondu méchamment avant-hier et je ne lui ai pas fait la bise quand il ou elle est rentré à la maison. Tout manquement, même le plus insignifiant, au devoir de l’enfant envers la personne disparue est interprété par lui comme la cause de sa disparition : « Il est parti à cause de moi. » Et comme on éloigne l’enfant des cérémonies et des rites funéraires, il est seul avec ses fantasmes. Il a peur, personne ne le console puisqu’on lui ment, et son imagination débridée l’emmène dans tous les sens que sa culpabilité peut prendre.

L’histoire qui suit est exemplaire. Michel, un adulte de 30 ans, passe sa vie dans une morosité permanente. Et il ne sait pas pourquoi. La vie lui sourit pourtant et quelles que soient les satisfactions qu’elle lui donne, il n’arrive jamais à en profiter entièrement. Il se sabote constamment et ne réussit pas à mener un projet jusqu’à son terme. Il est toujours triste. Pendant la cure psychanalytique qu’il entreprend, son père reste un sujet tabou. Il en parle au présent, comme s’il était toujours vivant. Les circonstances de sa mort, il n’en parle jamais. Il reste convaincu par la version que lui a donnée sa famille : « Il est parti pour un voyage lointain et il n’est jamais revenu. »

Quant à son ambivalence à l’égard de ce père, il n’arrive jamais à l’exprimer.

Or le premier sentiment qu’on éprouve à l’égard d’un mort est l’ambivalence : on lui en veut de nous avoir abandonné, on s’en veut de lui en vouloir, on lui en veut de s’en vouloir à cause de lui. Ainsi de suite jusqu’à la fin du deuil par épuisement de cette ambivalence. Et ce qui facilite le temps et la fin du deuil, ce sont les rites funéraires auxquels Michel n’a jamais participé. Et il n’a donc pas fait son deuil. Or « les rites sont comme des guides qui nous conduisent par la main dans des routes qu’ils ont souvent parcourues », dit l’abbé Barthélemy. Et si les rites sont salutaires, c’est parce qu’ils expriment l’ambivalence à l’égard du mort : ils disent l’amour et la haine qu’on éprouve. Et ils sont universels, quelles que soient leurs différences culturelles. En exprimant cette ambivalence symbolique à l’égard du mort, ils permettent aux vivants qui suivent les rites de vivre cette même ambivalence à travers eux, donc de façon atténuée. Ce qui rend le deuil plus facile à supporter. Sinon, chaque vivant restant court le risque de se transformer en un mort-vivant après le décès d’un proche. Comme l’était Michel.

D’où la nécessité de dire la vérité aux enfants et de les faire participer aux cérémonies et aux rites funéraires. Et, surtout, de les emmener régulièrement visiter le lieu où le proche est enterré. Pour alléger leur ambivalence et leur culpabilité.


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