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Culture

Et le magicien s’appelle Toufic Farroukh...

Musique

Après avoir sillonné le monde pour enchanter, par son art, un public fasciné par la magie d’un saxophoniste en quête de l’essence même de la musique, Toufic Farroukh arpente les souvenirs de sa carrière où ses rencontres, son parcours et ses concerts refont surface.

03/01/2019

Transformer les terres désertiques de l’art en terres cultivables, inventer des formes inédites et faire entendre des sons nouveaux, telle était l’ambition de Toufic Farroukh tout jeune. Ces idéaux-là vont germer longtemps dans son esprit depuis l’hiver glacial d’une jeunesse marquée par la guerre jusqu’à l’automne fécond et lumineux annonciateur de moissons futures : c’est là que commence l’histoire d’une très longue conquête de la maîtrise de son art.Né au sein d’une famille où la musique n’est pas vraiment privilégiée, la première rencontre de Farroukh avec le saxophone a été tout à fait accidentelle. En effet, c’est sous l’égide de son frère qu’il découvre l’instrument et en acquiert les rudiments. Il n’avait que dix ans. « J’étais comme pris de vertige en entendant le son velouté sortir de mon instrument, et je me demandais si ce n’était pas de la magie », se remémore-t-il. À quatorze ans, il rejoint, avec son ami le guitariste Issam Haj Ali, le groupe Rainbow Bridge dans lequel il apprend, en autodidacte, les ficelles de l’art de l’improvisation rock : « J’arrivais à déployer aisément les notes sur mon saxophone sans pour autant savoir lire et écrire les partitions. »

En 1975, le Liban est traversé par des conflits confessionnels qui constituent un premier tournant décisif dans la vie de Farroukh, âgé de seize ans. Voulant fuir l’atrocité de la guerre et édulcorer la vérité amère des bombardements meurtriers, il fonde, avec Issam Haj Ali et Élia Saba (joueur de oud), le groupe al-Ard qui entonne ses premières notes en 1977.


Rencontre fatidique

« Jusque-là, c’était l’époque de la liberté totale et du surréalisme », se souvient le saxophoniste libanais. Un de ces jours tumultueux, et, à sa grande surprise, il entend une de ses compositions diffusée à l’antenne. Doté d’un sens infaillible à dénicher les vrais talents, Ziad Rahbani découvre, alors, Toufic Farroukh et son saxophone qui semblent souvent ne faire qu’un. Parallèlement, le musicien en herbe gagne sa vie en vendant des disques dans l’iconique boutique Téléphoto à Hamra où il prend connaissance des œuvres des géants du jazz tels que John Coltrane, James Last et Stan Getz : un déclic s’est produit ! Encouragé par Rahbani, il pense sérieusement à entreprendre une carrière de musicien professionnel. Il travaille alors d’arrache-pied pour combler ses lacunes musicales et indique qu’avec Ziad Rahbani, il est passé « du cadre de la musique libre à celui de la musique structurée ».

Défi relevé, il compte parmi les musiciens qui accompagnent Feyrouz dans une tournée en Europe puis aux États-Unis, où il assiste à la performance du saxophoniste ténor Dexter Gordon, élu meilleur musicien de l’année à deux reprises par le magazine Down Beat consacré au jazz et au blues. Suite à ce concert, toutes ses hésitations se sont dissipées, cédant la place à une certitude absolue : « Ma vocation, c’est d’être un saxophoniste. » Il voyage donc en 1984 en France pour réaliser son rêve et décroche quelques années plus tard son diplôme de l’École normale de musique de Paris. Depuis, le monde devient son antre et la scène son pays jusqu’en 1990, lorsque l’artiste pérégrin s’installe définitivement à Paris. Désormais consacré au jazz, il livre, en 1994, son premier album, Ali on Broadway, un ensemble d’œuvre constituant une toile intéressante pour apprécier l’interaction de la musique orientale et du jazz. Puis, fidèle à un rythme de production quadriennal puis quinquennal, il sort en 1998 son deuxième album, Little Secrets, en 2002 son troisième album, Drab zeen, en 2007 son quatrième album, Tootya, en 2012 son cinquième album, Cinéma Beyrouth, et en 2017 son sixième album, Les villes invisibles, qui jouissent tous d’un grand succès doublé d’une reconnaissance mondiale.


À la frontière de...

Œil perçant, esprit aiguisé, compositeur de talent, Toufic Farroukh excelle à manier la magie de raconter et d’émerveiller dans son nouvel album au titre shakespearien mais tellement authentique, À la frontière de..., interprété le 2 novembre dernier par son quartette de jazz (avec Arnaud Biscay à la batterie, Leandro Aconcha au piano, Marc Buronfosse à la contrebasse et lui-même au saxophone) et l’Orchestre philharmonique du Liban, dirigé par Alexandre Piquion. Scansions puissantes de l’orchestre, rythmes énergiques et une combinaison inéluctable entre le charme poétique des mélodies orientales, les harmonies voluptueuses du jazz et l’expression inattendue d’une nuance sentimentale : cette construction prodigieuse dépeint une sorte d’échange et de dialogue entre les peuples où les cultures chantent à l’unisson. Quant à la réalisation de ce travail, Farroukh tient à remercier l’ancien directeur du Conservatoire national supérieur de musique, Walid Moussallem, dont « le rôle a été capital dans la réalisation de ce projet. C’est un homme qui sait bien écouter et prendre des décisions ».

Finalement, le maître du saxophone (mais également professeur de formation musicale au CRR de Paris et professeur de saxophone au DNSPM de Paris), distille ses conseils avisés aux nouveaux musiciens « Choisissez vos instruments! Il n’appartient pas aux parents de choisir l’instrument à votre place. Restez honnêtes envers vous-mêmes et soyez surtout originaux. » Son second message, adressé aux mélomanes, met l’accent sur ce qu’il appelle « la paresse musicale » et affirme que le seul moyen pour redonner vie à cette belle époque qui n’autorisait que le vrai talent, c’est « d’aller vers l’autre et d’assister aux concerts des artistes qui méritent d’être encouragés ! ». Farroukh profite de l’occasion pour poser une question capitale aux organisateurs des festivals : « Pourquoi vos choix ne sont que sélectifs ? Il existe des artistes libanais qui méritent d’avoir la chance de faire parvenir leurs créations musicales au public libanais. » Un dernier mot pour le Liban : « Plus de liberté, moins de sectarisme. »


Pour mémoire

Toufic Farroukh au Music Hall : les instruments de l’avent

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