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Liban

Jusqu’où peuvent aller les mouvements de contestation actuels au Liban ?

Social

Des manifestations du PCL et du parti Sabaa, pour dénoncer la situation économique ou encore le vide gouvernemental, ont brisé dernièrement la léthargie ambiante. Mais jusqu’à quel point ?

18/12/2018

On voit beaucoup de gens dans les rues depuis quelques jours : une manifestation du Parti communiste libanais (PCL) dimanche, allant de la Banque centrale jusqu’à la place Riad el-Solh, contre « les partis et les hommes politiques qui sont deux facettes d’une même réalité », contre « l’État du fiasco », contre « les discours sectaires » et pour « une remise en question d’un pouvoir pillard et corrompu ». En première ligne, le secrétaire général de ce parti, Hanna Gharib, et le député Oussama Saad, mouvance nassériste. Vendredi dernier, des membres du parti Sabaa avaient bloqué les entrées des ministères des Affaires sociales, de l’Industrie et du Travail, revendiquant « la formation immédiate d’un gouvernement ». Le parti a dénoncé, dans un communiqué, des mauvais traitements infligés par les forces de l’ordre à ses militants. Par ailleurs, une manifestation a eu lieu à Tripoli contre la corruption.


Ces mouvements de contestation pourraient-ils prendre de l’ampleur et constituer une véritable opposition au pouvoir ? Comment se développeraient-ils dans le futur proche ?

Omar Dib, du PCL, estime que les slogans de la manifestation de dimanche sont clairs. « Dans tous les cas, c’est les classes moyenne et défavorisée qui payent les pots cassés, dit-il. Voici deux exemples qui illustrent cet état de fait : le gouvernement a décidé d’utiliser l’argent des indemnités de fin de service de la Caisse nationale de Sécurité sociale pour un investissement, ce qui revient à mettre en péril les indemnités des abonnés. L’autre exemple est celui des politiques de la Banque centrale qui mettent le pays dans un risque d’effondrement de la livre. Or qui utilise la livre libanaise à part les catégories populaires et la classe moyenne ? Tous les responsables sont parés et mettent leur argent en dollars et à l’abri. »

Le partisan estime que le slogan général de ce mouvement, « Les classes populaires refusent de supporter le poids d’un effondrement total », doit être fédérateur. « Nous avons fait un premier pas, le peuple libanais doit savoir ce qu’il risque et prendre le relais, dit-il. Pour notre part, nous poursuivons notre action dans les régions afin de sensibiliser les gens à la gravité de la situation. Selon Reuters, nous étions près de 12 000 au cours de cette manifestation. L’ampleur du mouvement sera tout autre si notre nombre était plus proche de 100 000. »

Le secrétaire général du parti Sabaa, Jad Dagher, était, lui, injoignable hier pour un commentaire sur les mouvements de son parti.


(Lire aussi : Le PCL réclame "la fin de l'Etat corrompu" lors d'une manifestation inspirée des "Gilets jaunes")


Contre l’intégralité de l’establishment politique ?

Interrogée sur sa lecture d’un tel mouvement de contestation et de ses possibilités de développement, la députée Paula Yacoubian a déploré que le discours sectaire soit souvent utilisé par les responsables pour diviser la population et rendre toute velléité de contestation réelle suspecte, et que les mouvements dans les rues soient souvent infiltrés pour être ensuite discrédités. « Pour moi, le seul espoir qui persiste actuellement est de voir les citoyens recourir à la désobéissance civile afin d’initier un mouvement d’une telle ampleur qu’il aura un impact sur la classe politique », dit-elle.

La députée ne cautionne pas le slogan de revendication de la formation d’un gouvernement. Pour elle, « la formation du gouvernement ne sera qu’un anesthésiant temporaire qui ne résoudra aucun des vrais problèmes parce que ces gens-là ne veulent pas bâtir un État ». « À la limite, je préférerais que la formation du gouvernement tarde, et que les gens ressentent bien l’urgence de la situation, lance-t-elle. C’est alors qu’ils se soulèveront par la désobéissance civile et revendiqueront un gouvernement réduit de technocrates compétents qui sortiraient le pays de l’impasse. »

Quel regard jettent les militants de la société civile sur ces contestations répétées ? Imad Bazzi, militant politique, trouve que le mouvement du PCL ne peut être fédérateur, d’une part parce que ce parti se prévaut d’une idéologie très précise et de slogans parfois dépassés, « contre l’impérialisme par exemple », et d’autre part parce que la présence d’un des partis au pouvoir, le Hezbollah, était apparente dans la manifestation. Il n’est pas plus indulgent envers le parti Sabaa qui, pour lui, « manque de clarté, étant donné qu’il revendique la formation d’un gouvernement d’un côté, tout en accusant cette même classe politique de dilapider l’argent public de l’autre ».

Hanna Saleh, membre du Rassemblement libanais et ancien cadre de la Gauche démocratique, pense lui aussi que ce mouvement restera limité tant qu’il n’abordera pas les véritables questions. « Or la question fondamentale, c’est que la souveraineté est perdue, dit-il. Comment formuler des exigences de lutte contre la corruption et de formation d’un gouvernement quand la souveraineté nous fait défaut ? » Selon le militant, le Hezbollah, qui a été vu participant à la manifestation du PCL, a « une nette mainmise sur le pays », et ces mouvements de contestation sont donc « de pure forme » et sans consistance tant qu’ils ne se revendiquent pas d’un mouvement contre l’intégralité de l’establishment politique.

Interrogé sur la connivence supposée du PCL avec le Hezbollah que lui prête plus d’un observateur, Omar Dib nie la participation de ce parti, ou d’aucun autre au pouvoir, à la manifestation de dimanche. « Il est vrai que nous ont rejoints des journalistes proches du Hezbollah, dit-il. Nous considérons que notre contestation est dirigée contre toute la classe politique que nous tenons pour responsable des politiques d’appauvrissement depuis les années 90. Et si une partie du public du Hezbollah était en notre compagnie, nous aspirons à attirer le public des autres partis aussi. Tout le monde est concerné. »


(Lire aussi : Du Liban à la Serbie : les "Gilets jaunes" français inspirent)


« Pas de contestation sans cadre politique clair »

Quel mouvement de contestation serait capable d’ébranler les fondements du système politico-communautaire dont se plaignent ces militants ? Paula Yacoubian reste convaincue que la société civile libanaise a des caractéristiques propres à elle, dans le sens où elle se positionne contre l’establishment politique confessionnel, notamment la coalition Watani dont elle fait partie. Cette société civile, selon elle, est donc capable de mener un mouvement significatif pour peu que les Libanais soient solidaires pour la lutte en faveur de leurs droits, estimant que « l’éveil populaire va venir si le blocage persiste ».

Imad Bazzi déplore que l’élan populaire né de la crise des déchets en 2015 ait été brisé en raison de divisions et d’erreurs diverses qu’il reste à analyser. « Actuellement, je crois qu’un nouveau gouvernement nous fournirait l’occasion d’avoir un adversaire clair et rendrait l’opposition plus pertinente », ajoute-t-il.

Quant à Hanna Saleh, il se dit convaincu qu’aucun mouvement de contestation ne peut être vraiment efficace sans un cadre politique bien défini, comme un regroupement de forces politiques, par exemple. À condition, ajoute-t-il, qu’il représente une véritable opposition contre la classe politique gouvernante.

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