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Liban

La liberté d’expression à travers les défis du journalisme et de l’expression artistique

Colloque

Dans le cadre de la semaine de réflexion organisée à l’USJ pour célébrer le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, la journée scientifique d’hier s’est concentrée sur des thèmes qui transcendent le cadre libanais.

13/12/2018

Organisé par l’Institut des sciences politiques de l’USJ, en collaboration avec la Fondation Samir Kassir et l’Institut français, dans le cadre de la célébration du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le séminaire consacré à la liberté d’expression a offert, pour sa troisième journée hier, une vision à la fois professionnelle, universitaire mais également artistique sur l’avenir des médias dans le monde. Les débats ont eu lieu sur le campus de l’innovation et du sport de l’USJ.

Face à la montée du populisme en Europe et aux événements internationaux qui traduisent, selon plusieurs intervenants, une appétence croissante pour l’autoritarisme et le retour du concept de « l’homme fort » dans le monde, les journalistes semblent être les premières cibles de ces nouveaux paradigmes. Considérés tantôt comme ennemis du peuple, tantôt comme vecteurs du droit à l’information, les journalistes en sont à s’interroger sur l’avenir de leur métier.


(Lire aussi : Les disparus de la guerre au cœur de la célébration du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme)


L’avenir des médias au regard du droit à la liberté d’expression
D’emblée, Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques, IRIS, et professeur à la faculté de droit et des sciences politiques de l’USJ, a souligné l’importance d’organiser à Beyrouth cette table ronde composée d’un panel éclectique, « alors que certaines de nos libertés publiques semblent se réduire comme peau de chagrin », en allusion à la multiplication des interpellations d’activistes, de journalistes et de blogueurs, à cause d’opinions qu’ils ont exprimées. De même, la directrice de l’Institut français, Véronique Aulagnon, a salué cette manifestation pour la célébration de la liberté d’expression, élément constitutif des droits de l’homme. Pour elle, « la question de l’indépendance des médias n’est pas seulement le problème des régimes dictatoriaux », mais celle de l’ensemble des nations.

Dans ce contexte, les intervenants ont exprimé leur déception après le récent incident survenu cette semaine entre les Forces de sécurité intérieure et l’un des journalistes du jeune média en ligne, Daraj, Hazem el-Amine. Ce dernier avait annoncé avoir été interpellé lundi manu militari par une unité des FSI à Beyrouth, après avoir refusé de répondre à une question d’un enquêteur sur l’actionnariat du média en question, sur fond d’une plainte déposée puis retirée contre le site.

Pour Ayman Mhanna, directeur exécutif de la Fondation Samir Kassir, « l’idée d’envoyer des policiers lourdement armés pour soumettre des journalistes à un interrogatoire est inacceptable ». De son côté, Michel Hélou, directeur exécutif de L’Orient-Le-Jour, a estimé que cette affaire « pose la question de l’indépendance financière d’un journal lorsqu’il n’est pas lié à un groupe politique ».

Pour autant, le droit à l’information est un élément essentiel pour la constitution de toute démocratie et la bonne mise en œuvre de l’état de droit. Suivant ce postulat, Hala Bejjani, directrice du journal al-Akhbar, a considéré qu’il est nécessaire d’assurer « la transparence et l’accès à l’information pour tous les citoyens ». Elle a fortement déploré la faiblesse de fonctionnement des contre-pouvoirs au Liban et a dénoncé les liens informels entretenus entre l’exécutif, le législatif, le judiciaire et les groupes médiatiques.


(Lire aussi : À l’USJ, une Semaine de Beyrouth pour les droits de l’homme)


L’avenir des médias au regard du modèle économique
Comment un modèle économique liberticide peut-il atténuer la liberté des journalistes ? Selon les intervenants, l’indépendance économique d’un média peut également être perçue comme un facteur d’instabilité : le passage à l’ère numérique est pour eux un défi auquel la majorité des journaux a dû faire face depuis plusieurs années.

Pour Hala Bejjani, la stratégie éditoriale du journal a reposé dès 2006 « sur l’adaptation des journalistes aux nouvelles technologies plus modernes ». Pour L’Orient-Le-Jour, le passage au numérique a provoqué des grandes modifications structurelles tant sur le volet du contenu (abonnement numérique) que sur l’encadré (publicité). Michel Hélou a ainsi relevé que la transition reste difficile pour les journaux et que « la région du Moyen-Orient a beaucoup de retard sur le passage au numérique ».

Autrement dit, l’effondrement du modèle économique traditionnel, la puissance de diffusion de l’information par les réseaux sociaux et la problématique des fausses informations (fake news) sont des menaces pour la viabilité des médias. En effet, la situation macro-économique de la presse est aujourd’hui alarmante. « Soit les journaux font faillite, soit ils appartiennent à des milliardaires », a déploré Michel Hélou. Le directeur de L’Orient-Le Jour a estimé que « les médias publics jouent davantage un rôle d’influence politique plutôt que celui d’information ».


(Lire aussi : Devoirs de l’homme, l'édito de Ziyad Makhoul)


Les dangers des médias face à la fragmentation de l’information
L’apparition d’une nouvelle catégorie de médias sur internet est-elle positive ou négative ?

Stéphane Bazan, professeur à l’Institut des sciences politiques de l’USJ, a évoqué les dangers de la fragmentation de l’information au prisme du développement des algorithmes. La guerre de l’information et la manipulation de l’opinion publique sont de plus en plus dénoncées par la communauté internationale. Pour l’expert, « aller vers les demandes du lecteur est le rêve de l’annonceur mais devrait être le cauchemar du journaliste ». Il a jugé que « la plupart des médias en ligne sont devenus de simples producteurs de contenus, afin d’augmenter la valeur d’une plate-forme (telle que Google) au détriment du développement de l’esprit critique ».

Parallèlement au risque des algorithmes, le spécialiste a déploré « les conséquences du modèle de fonctionnement des médias suivant la publicité et la promotion d’informations superficielles pour répondre à des besoins purement économiques ».

A contrario, ces nouveaux médias ont également un rôle certain à jouer en termes d’accès à l’information, mais « le challenge sera de trouver un modèle économique viable », a fait remarquer Michel Hélou. Ici aussi, le rôle éducatif des universités est essentiel dans la formation des futurs journalistes : « Il faut former les jeunes qui sont nés à l’âge du numérique à faire la différence entre vraie et fausse information », a relevé Hala Bejjani.


Censure et liberté d’expression à travers l’art
La liberté d’expression se matérialise également à travers l’art et l’expression corporelle. Pour Karim Émile Bitar, « ce sont les artistes qui nous font comprendre le monde dans lequel nous vivons ». Ainsi, à côté des journalistes, les artistes peuvent également être les premières victimes lorsqu’un régime impose la loi de la censure. Koen Venmechelen, artiste et intellectuel belge, a notamment utilisé la gravure pour aborder la liberté d’expression. « Nous avons le devoir d’enseigner les droits de l’homme aux enfants », a-t-il observé. Il avait placé une statue d’enfant, assis sur le livre des droits de l’homme au sein du Global Campus of Human Rights de Venise.



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