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Culture

Jessy Moussallem : Je vois une symphonie dans le chaos

Entretien

À travers ses deux récents courts métrages, « Heart of Sky » qui plante son décor au sein des familles travaillant dans les plantations de haschisch rouge dans la Békaa et « Embrace » qui interroge l’intimité des soldats, la réalisatrice de 28 ans continue d’approfondir, avec audace et poésie, son exploration de la complexité humaine...

06/12/2018

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de devenir réalisatrice ?

Je me souviens qu’à l’enfance, la vitre de la voiture, à laquelle j’étais constamment scotchée, m’offrait sans cesse des scènes incroyables, bien qu’assez communes, et qui permettaient à mon imagination de gambader librement. C’était compulsif ! En regardant le comportement des gens dans les voitures autour, je leur imaginais des conversations, des histoires, des caractères. Je m’inventais déjà des films, en quelque sorte. À la maison, également, j’écoutais passionnément les histoires de mes trois frères. Sauf que le déclic a sans doute eu lieu au moment où sortait le film Titanic. J’avais sept ans à l’époque et je m’étais dit, sans avoir la moindre idée de ce que cela pouvait signifier : plus tard, je veux faire du cinéma.


C’est d’ailleurs ce même réflexe d’observation compulsive qui vous a conduit à la réalisation de « Heart of Sky » qui tourne autour de la culture du haschisch rouge dans la Békaa…

Dans le cadre de la préparation du clip que j’ai réalisé pour la chanson Roman du groupe Mashrou’ Leila, je m’étais rendue, entre autres, dans la Békaa pour chercher un lieu de tournage. De la voiture, j’avais aperçu des femmes et des enfants qui travaillaient et vivaient sur les champs de plantation de haschisch rouge. J’ai longuement discuté avec eux. C’est leur seul moyen de survie. Cela avait immédiatement aimanté mon regard et titillé ma curiosité et j’ai aussitôt compris que je voudrais, un jour, créer un film autour de cela. Lorsque Damian Lazarus & The Ancient Moon m’a approchée pour la réalisation d’un court métrage à partir de certains de leurs titres, j’y ai vu l’occasion parfaite de plancher sur ce thème. Ce qui m’intéressait, surtout, par-delà la question de la culture du haschisch, c’était le rapport que ces familles entretiennent avec cet environnement, la mystérieuse présence des enfants aussi, leur douceur et leur innocence qui contrastaient avec une matière illégale et considérée dangereuse.


À quelles difficultés avez-vous dû faire face pour mener à bien ce court métrage, sachant que vous opériez sur des régions dites dangereuses ?

On me demande souvent si, en tant que femme, la réalisation de Heart of Sky a été compliquée. Franchement, je pense qu’au contraire, le fait que je sois une femme – et peut-être moins menaçante qu’un homme – a contribué à rendre ce projet possible. Je pense que cela remonte à mon enfance, baignée dans un milieu très masculin, aux côtés de mes frères. Cela dit, au départ, en approfondissant mes recherches, en cherchant aussi des acteurs dans la rue à la faveur d’un casting sauvage, la proximité avec des dealers, la vision des armes, toute cette violence m’a certainement effrayée et m’a poussée à revoir ma copie. J’ai réalisé, à ce moment, que je ne voulais pas m’intéresser à ce pan autant qu’à celui, justement, des familles qui travaillent sur les plantations et dont la survie dépend de ces ressources. La complexité de ces conditions socioculturelles était le point de départ ainsi que la matière de ce court métrage. Ensuite, ayant vécu un mois à Deir el-Ahmar pour les besoins du tournage, un climat de confiance s’est installé entre l’équipe et les gens qu’on approchait pour des questions ou pour figurer dans le film…


(Pour mémoire : Jessy Moussallem, « mi-zaatar, mi-fromage »)


Comment est née l’idée d’« Embrace », votre court métrage qui accompagne la chanson d’Agoria?

J’ai toujours été obsédée par la vie des soldats, en grande partie parce que j’ai été bercée par les histoires de mon oncle, décédé à 22 ans, alors qu’il se battait pendant la guerre. Le concept m’est donc venu très naturellement. J’ai voulu, en fait, interroger le processus de la militarisation d’un être humain, la manière dont il est entraîné pour apprendre à tuer, ainsi que les contradictions qui habitent un soldat. Le côté à la fois ange et démon, et ce contraste entre une faculté de tuer, une violence latente et une volonté de se sacrifier pour sa patrie. L’idée, aussi, était d’explorer l’intimité des soldats au cœur d’un environnement très brutal.


On y ressent justement une certaine dichotomie, visible d’ailleurs dans tous vos films, entre quelque chose d’à la fois dur et poétique ?

C’est ainsi que j’ai toujours été, je crois, affectionnant le monde dans ce qu’il a de plus oscillant, voyant la symphonie dans le chaos, cherchant la pureté dans la douleur et, surtout, interrogeant sans cesse la complexité de l’être humain. Cela se reflète donc, instinctivement, dans mon œuvre.


Tous les courts métrages que vous avez réalisés jusqu’à présent se déroulent ou sont liés au Liban. Quelle relation entretenez-vous avec votre pays ?

Le Liban abrite tellement d’histoires qui attendent d’être racontées ! C’est dans cette optique que je prépare mon premier long métrage dont la fiction se déroulera au Liban. Jusqu’alors, j’avais majoritairement travaillé sur des courts métrages où la musique était mise au premier plan. Je ressens, désormais, le besoin de faire parler mes personnages…


Pour mémoire
Jessy Moussallem, jeune femme pressée et rassurée

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