Liban

La vérité et le dialogue des cultures

En toute liberté
Fady NOUN | OLJ
23/10/2018

« Pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi. »

Paul Ricœur

Dans Histoire et Vérité, Paul Ricœur écrit : « La découverte de la pluralité des cultures n’est jamais un exercice inoffensif ; le détachement désabusé à l’égard de notre propre passé, voire le ressentiment contre nous-mêmes, révèle assez bien la nature du danger qui nous menace. Au moment où nous découvrons qu’il y a des cultures et non pas une culture, au moment par conséquent où nous faisons l’aveu de la fin d’une sorte de monopole culturel, nous sommes menacés de destruction par notre propre découverte ; il devient soudain possible que nous soyons nous-mêmes un autre parmi les autres.

« À la différence d’un outillage qui se conserve, une tradition culturelle ne reste vivante que si elle se recrée sans cesse. Alors se pose la question de confiance : qu’arrivera-t-il à mes valeurs quand je comprends celles des autres peuples ? La compréhension est une aventure redoutable où tous les héritages culturels risquent de sombrer dans un syncrétisme vague.

« Seule une culture vivante, à la fois fidèle à ses origines et en état de créativité sur le plan de l’art, de la littérature, de la philosophie, de la spiritualité, est capable de supporter la rencontre des autres cultures, non seulement de la supporter, mais de donner un sens à cette rencontre. »

En raison de la gravité même de la problématique soulevée par Paul Ricœur, il y a de quoi s’étonner qu’une université catholique (l’USEK en l’occurence), indépendamment de la grande valeur et de l’autorité des intervenants, organise il y a quelques jours un colloque sur le yoga pour venir au secours d’une jeunesse « en manque de repères ». À la limite, on aurait compris qu’elle le fasse pour information. Car enfin, n’est-ce pas fondamentalement contradictoire, et quelque peu humiliant aussi, qu’une grande université qui a la charge de la vérité ait besoin de conduire ses étudiants « en perte de repères » ailleurs que vers l’éclatante lumière du Christ ? À moins d’avoir elle-même « perdu ses repères ».

Dans l’une des belles pages du livre consacré par Jean Guitton à Paul VI (Dialogues avec Paul VI , Fayard), canonisé le 14 octobre dernier, en même temps que l’évêque salvadorien assassiné Oscar Romero, ce dernier cite « un Socrate des Indes » qui s’étonnait de l’orientation que prenaient les travaux du concile Vatican II.

« Nous autres Orientaux, disait-il, nous avons préféré la vie à la vérité. Nous avons exalté les valeurs de vie, de joie, de repos d’âme : nous nous sommes plongés dans les eaux du Gange, j’entends le fleuve du temps, des réincarnations, de ce que vous appelez l’histoire. Mais vous, Occidentaux, vous chrétiens, vous surtout catholiques romains, vous étiez là. Vigilants, stables, assurés, réclamant, définissant des axiomes qui ne changeaient jamais; des vérités, des aspects de l’immuable vérité. »

Le penseur s’étonnait de voir l’Église catholique chercher à s’adapter au monde, plutôt que de continuer à se faire la gardienne intransigeante de la vérité. Ce à quoi Paul VI répondait que la visée du concile Vatican II était pastorale et qu’il a cherché à adapter sa langue, et non sa doctrine, à une nouvelle société « en manque de repères » justement, en raison des courants économiques et idéologiques qui la traversent. Dans une saisissante phrase, Paul VI disait « la charité et la vérité ne s’opposeront jamais, parce que la charité dans son plus haut point (…) est la charité de la vérité ». Et de préciser plus loin : « Nous avons voulu donner à la vérité une vie plus abondante. »

Il est frappant de relever les similitudes entre la pastorale parfois incomprise du pape François et celle de Paul VI, profondément inspirées toutes deux de cette ouverture vers le peuple de Dieu, et l’humanité tout entière opérée par Vatican II, un mouvement qui est celui de l’amour dont le propre est de sortir de soi, « sortie » à laquelle nous devons l’exemplaire kénose du Christ. Mais cet amour cesserait d’en être un s’il devait renoncer à apporter aux hommes « la suprême charité de la vérité » et tout l’art de gouverner l’Église est dans la conciliation de ces deux mouvements.

Inévitable à l’ère numérique, la rencontre des cultures est « une grande aventure », avertit Paul Ricœur. Et un risque si notre identité n’est pas bien affirmée. C’est par là que doivent commencer les grandes université catholiques, alors que circule le projet de faire du Liban un centre pour le dialogue des cultures et des civilisations. Faute de quoi on court le danger de faire du Liban non un passeur, mais un marchand d’idées proposées dans une Bourse où elles fluctueraient au gré de l’« astuce » et de l’habileté des hommes à travestir la vérité.

Partant, pourquoi ne pas consacrer un colloque à Paul VI, par exemple. Après tout, ce grand et saint pape dont la canonisation est passée inaperçue est celui qui a béatifié puis précipité la canonisation de saint Charbel pour l’offrir en modèle à l’Église postconciliaire. Et saint Charbel est l’homme qui a justifié au-delà de tout espoir, par son obéissance à la règle originelle de l’ordre maronite libanais, l’élan novateur que le fondateur de cet ordre, Abdallah Qara’ali, a voulu imprimer à l’Église maronite au début du XVIIIe siècle. Et, de fil en aiguille, pourquoi ne pas mieux faire connaître le saint et génial fondateur de l’ordre libanais maronite lui-même, un ordre dont l’histoire mouvementée et le combat pour concilier doctrine et pastorale semblent se poursuivre.


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Tabet Ibrahim

Citation de Paul Ricœur et commentaire d'une haute portée spirituelle, morale et philosophique

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